Le bouton d’autodestruction de la modernité

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écrit par Sébastien Lapaire · 30 octobre 2025 · 0 commentaire

Et si le talon d’Achille de la modernité n’était pas tant économique ou social que démographique? L’essayiste britannique Louise Perry montre comment le déclin de la natalité en Occident pourrait précipiter la fin du modèle qui a façonné deux siècles de progrès.


L’article original est paru en anglais dans First Things en décembre 2024.


Comme le dit l’adage, toute politique est locale. Ainsi, avant de passer à la grande question de cette analyse (la modernité peut-elle encore survivre longtemps?), je voudrais commencer par une petite question: est-ce qu’un changement de gouvernement fait une différence pour les habitants d’un pays?

En Grande-Bretagne, le gouvernement conservateur qui a récemment dû quitter le pouvoir a sombré en partie à cause d’un ensemble de défis connus de tous les habitants qui vivent dans un pays où les revenus sont élevés – mais aussi, de plus en plus, dans un pays où les revenus sont plus faibles.

Pour commencer, les impôts n’ont jamais été aussi élevés depuis des générations, et pourtant, les conservateurs se sont sentis obligés de continuer à injecter de l’argent dans la santé (20% des dépenses publiques) et les retraites (10% des dépenses publiques) parce que ces deux types de dépenses profitent à leur électorat le plus fiable. Le parti travailliste, lorsqu’il est arrivé au pouvoir, a fait exactement les mêmes promesses, et ce pour la même raison: le vote gris, celui des aînés. Cela signifie que les dépenses ne vont pas diminuer, pas plus que les impôts. Au grand dam des jeunes, mal logés et surtaxés.

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Dans le même temps, le mécontentement à l’égard des politiques d’immigration fut le principal moteur des troubles violents de l’été 2024. Comme presque tous les autres pays occidentaux aisés, la Grande-Bretagne enregistre une immigration de masse, contre la volonté de la majorité de ses habitants. Ayant appliqué le résultat du référendum de 2016 sur le Brexit de façon littérale plutôt que de façon réfléchie, le gouvernement a stoppé le flux de migrants en provenance d’Europe de l’Est et l’a remplacé par un flux beaucoup plus important de migrants en provenance d’Afrique subsaharienne et du sous-continent indien. Ainsi, une nation qui comptait 99,9% de Blancs en 1951 devrait se retrouver avec une minorité autochtone d’ici à la fin du siècle.

Le gouvernement britannique a présenté ce processus comme un phénomène naturel, aussi inéluctable que les conditions météorologiques. D’autres gouvernements ont adopté le même ton. «Au cours des dernières années, nous avons assisté à une augmentation massive de l’immigration temporaire», a déclaré le Premier ministre canadien Justin Trudeau en avril 2024. Minimisant soigneusement la permanence probable de ce changement démographique et sa propre culpabilité (son gouvernement a «vu» ces changements, plutôt que de les avoir conçus). Le Premier ministre italien Giorgia Meloni, qualifié d’«extrême droite» par ses détracteurs, n’a jusqu’à présent pas tenu sa promesse de réduire l’immigration. Même le Japon, qui a toujours été le seul pays à revenu élevé à maintenir des niveaux d’immigration extrêmement bas, assouplit ses restrictions aux frontières.

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Soit il y a un complot en cours, soit, ce qui est plus probable, il se passe quelque chose de beaucoup plus grand et de plus inquiétant. La Grande-Bretagne a peut-être connu une migration de masse plus intensive que la plupart des autres pays, mais un schéma global est visible dans le monde entier: le flux de personnes des pays pauvres vers les pays riches au XXIe siècle est aussi important, et aussi significatif sur le plan historique, que le flux de personnes du Vieux Continent vers le Nouveau Monde l’a été par le passé.

Les gouvernements qui autorisent ce flux ont conclu un pacte économique avec leurs électeurs: «Vous n’aimez peut-être pas l’immigration de masse, mais elle permet une baisse des impôts et une amélioration de la qualité des services publics. Cette évolution est de toute façon inévitable, il ne sert donc à rien de se plaindre.»

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Pourtant, il apparaît de plus en plus clairement que ce pacte n’est pas respecté. A l’heure où nous écrivons ces lignes, la Grande-Bretagne est en récession, après quinze années de croissance atone: une stagnation qui a coïncidé avec une poussée d’immigration sans précédent dans l’histoire.

Les perspectives économiques misérables de la Grande-Bretagne ne sont pas uniques dans le monde. Début 2024, The Economist a publié un rapport analysant les données de 35 pays riches: «alors qu’en 2017-19, le pays médian de notre échantillon dégageait un excédent budgétaire, écrivent les auteurs, l’année dernière, il enregistrait un déficit budgétaire de près de 2,5% du PIB». L’histoire est la même dans tous ces pays: de faibles recettes fiscales combinées à des dépenses étatiques excessives. «Combien de temps le tuyau d’arrosage peut-il continuer à couler?» s’interroge The Economist à propos de ces dépenses, qui sont principalement consacrées à la santé et à la protection sociale. Voilà une bonne question.

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J’écoute l’optimisme timide de mes amis britanniques et de ma famille, qui espèrent tous que nos problèmes actuels seront résolus, au moins partiellement, par notre nouveau gouvernement. Je ne peux pas être d’accord avec eux, et pas seulement parce que je vois d’un mauvais œil les dirigeants du Parti travailliste. Je suis pessimiste parce que je crois que nos différents problèmes ne sont en fait qu’un seul problème, que personne – et certainement pas le Parti travailliste britannique – ne sait comment résoudre.

Pour dire les choses crûment: les personnes dont dépend la modernité ne parviennent pas à se reproduire, ce qui signifie que la modernité elle-même ne parvient pas à se re- produire. La plupart des électeurs n’ont aucune idée de ce qui se passe. La plupart des politiciens non plus. Mais c’est pourtant ce qui se passe, et nous en vivons les premiers stades sous la forme de diverses crises politiques traversant le monde moderne.

La modernité en panne d’élan

«Nous voulions des voitures volantes, à la place nous avons eu 140 caractères»: telle est l’expression inventée par l’entrepreneur Peter Thiel pour décrire la nature de l’innovation du XXIe siècle, ou plutôt son absence. La technologie numérique nous donne l’impression d’une croissance spectaculaire, mais c’est une fausse impression. Comme l’écrivait Thiel en mars 2020 (avant la récente série de défaillances de Boeing, qui ont encore étayé son propos):

«Lorsque Boeing a lancé son avion de ligne phare, le 707, en 1958, sa puissance de croisière à 977 kilomètres par heure a permis de faire des vols commerciaux transcontinentaux une routine. Elle a nourri l’optimisme d’une société fière d’être entrée dans l’ère du jet. Plus de soixante ans plus tard, nous n’allons pas plus vite. Le dernier avion de Boeing, le 737 MAX, a une vitesse de croisière de seulement 839 kilomètres par heure, sans même parler de ses faiblesses.»

«L’une des principales différences entre l’ère de l’innovation britannique et notre ère de stagnation est que les Britanniques des XVIIIe et XIXe siècles ont eu beaucoup plus d’enfants que leurs descendants n’en ont aujourd’hui.» Photo: Thiago Rocha (Unsplash)

En tant que civilisation, nous fonctionnons sur la base des accomplissements des XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Ils nous ont donné l’électricité, le progrès sanitaire, les antibiotiques, l’antisepsie, la vaccination, le transport ferroviaire, l’avion, l’ordinateur et la théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Nous, nous ne sommes pas retournés sur la Lune depuis 52 ans.

Cela va peut-être sembler triomphaliste, mais les contributions de la Grande-Bretagne et de la diaspora britannique à cette ère d’innovation furent inestimables. Toutes les innovations énumérées ci-dessus peuvent être attribuées, en tout ou en partie, à des hommes d’origine britannique nés entre 1700 et 1900: Benjamin Franklin, Michael Faraday, Joseph Bazalgette, Alexander Fleming, Joseph Lister, Edward Jenner, George Stephenson, les frères Wright, Charles Babbage et Charles Darwin. Notez qu’Aldrin, Armstrong et Collins sont également des noms de famille originaires des îles britanniques. La modernité a été créée de manière disproportionnée par ce groupe ethnique particulier. La question de savoir pourquoi ce sont les Britanniques, et non un autre groupe, qui ont donné au monde cette bénédiction, et cette malédiction, est trop rarement posée.

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Une partie importante de la réponse est d’ordre démographique. L’une des principales différences entre l’ère de l’innovation britannique et notre ère de stagnation est que les Britanniques des XVIIIe et XIXe siècles ont eu beaucoup plus d’enfants que leurs descendants n’en ont aujourd’hui.

Aussi étrange que cela puisse paraître aujourd’hui, la Grande-Bretagne a toujours été une nation d’émigration nette jusque dans les années 1970, et même certaines années dans les décennies 1980 et 1990. Entre 1815 et 1914, environ 10 millions de personnes ont émigré de Grande-Bretagne, principalement vers les colonies d’Amérique, d’Australie, du Canada et de Nouvelle-Zélande, ainsi que pour vivre et travailler dans d’autres parties de l’Empire britannique. Cette migration a été rendue possible par un indice de fécondité élevé, c’est-à-dire un nombre moyen élevé d’enfants nés d’une femme au cours de sa vie. Le taux de fécondité britannique du XIXe siècle a culminé en 1820 à 5,56, soit bien plus que le chiffre correspondant au taux de remplacement de 2,1, que les gouvernements modernes considèrent comme économiquement nécessaire, et bien plus que le chiffre de 1,49 enregistré en Grande-Bretagne en 2022.

Même avec un taux de mortalité infantile bien pire que celui d’aujourd’hui, les vieux indicateurs conjoncturels de fécondité (ICF) étaient suffisants pour alimenter une énorme croissance démographique.

«Les économistes savent un certain nombre de choses sur la croissance économique», m’a dit l’économiste et futurologue Robin Hanson lors d’une interview et «l’une des choses essentielles que nous comprenons, c’est que l’innovation est à peu près proportionnelle à l’activité économique. L’un des points essentiels est que la population joue un rôle important dans la production».

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La croissance de la population britannique aux XVIIIe et XIXe siècles n’était pas accessoire dans la domination britannique sur le monde, mais en était au contraire une condition préalable essentielle. On ne peut pas s’emparer d’un tiers du monde sans main-d’œuvre. La Grande-Bretagne a pu réaliser cet exploit démographique parce qu’elle a été le premier pays au monde à s’industrialiser, ce qui signifie qu’elle a également été le premier pays au monde à connaître une augmentation simultanée de sa population et de son revenu par habitant.

L’industrialisation a été à bien des égards un traumatisme pour les classes ouvrières britanniques, qui ont été arrachées à leurs foyers ruraux pour se retrouver dans des usines insalubres. Cependant, contrairement à l’association populaire entre industrialisation et mauvaise santé, la révolution industrielle a en fait permis une baisse significative de la mortalité. D’autres pays européens ont ensuite suivi la Grande-Bretagne dans son industrialisation et ont connu la même explosion démographique, ce qui leur a permis d’adhérer à la culture moderne de l’innovation.

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L’Europe et ses colonies n’ont atteint leur puissance militaire et culturelle que parce qu’elles disposaient d’un grand nombre de jeunes corps chauds à envoyer à la guerre, et de nombreux jeunes esprits avides d’innovation. Les explorateurs, les scientifiques et les créateurs d’entreprise ont toujours été majoritairement issus de la jeunesse masculine, et l’analyse empirique des trajectoires professionnelles d’éminents savants et inventeurs révèle que la production créative sous toutes ses formes commence à exploser vers la vingtaine, pour atteindre son apogée vers la fin de la trentaine ou le début de la quarantaine.

Si la médecine nous a permis d’allonger la durée de vie, nous n’avons pas réussi à prolonger cette période cruciale de la vie, caractérisée à la fois par un dynamisme utile et une agressivité inconsidérée. Plus on a de jeunes, plus on a de cette énergie. Comme l’aurait dit Staline, «la quantité a une qualité qui lui est propre».

Les raisons exactes pour lesquelles la Grande-Bretagne s’est industrialisée au moment où elle l’a fait font l’objet d’une vive controverse historique. Des réserves de charbon abondantes, une rupture avec les structures sociales claniques du Moyen Age et une culture tolérant le célibat sont autant de pistes envisageables. Il se peut aussi que la chance ait joué un rôle.

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Quelle qu’en soit la cause, nous pouvons aujourd’hui séparer avec certitude l’histoire du monde en deux périodes distinctes: la pré-industrialisation et la post-industrialisation. Les tendances à long terme, qu’il s’agisse de la richesse, de la taille de la population, des émissions de carbone ou de l’espérance de vie, présentent toutes exactement le même point d’inflexion, autour de l’année 1800. Les futurologues mettent en garde contre ce que l’on appelle la «singularité», c’est-à-dire le moment où l’intelligence artificielle deviendra si sophistiquée que la croissance technologique deviendra incontrôlable, entraînant des conséquences imprévisibles pour l’espèce humaine. Dans son livre Invention and Innovation, paru en 2023, le scientifique Vaclav Smil conteste ces mises en garde. La singularité s’est déjà produite, affirme-t-il: nous avons déjà vécu l’unique et grande percée technologique, qui a modifié le monde plus profondément que ses initiateurs n’auraient jamais pu l’imaginer. Nous l’appelons la révolution industrielle.

Presque toutes les œuvres de fiction contemporaine partent du principe que la vie changera autant dans les 200 ans à venir que dans les 200 ans qui viennent de s’écouler. De nombreux universitaires partent du même principe. L’avenir devrait contenir de nombreuses merveilles et horreurs, de l’IA superintelligente à la colonisation interplanétaire.

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Il existe quelques exceptions notables à cette tendance, notamment deux des romans dystopiques les plus influents de la fin du XXe siècle, qui traitent tous deux du même scénario: une baisse soudaine de la fertilité. La Servante écarlate
(1985) de Margaret Atwood, qui se déroule dans l’Amérique du début des années 2000, imagine un monde dans lequel toutes les femmes, à l’exception d’un petit nombre, sont rendues stériles par une catastrophe. Les Fils de l’homme (1992) de P. D. James, qui se déroule en Grande-Bretagne en 2021, imagine un monde dans lequel tous les hommes sont rendus stériles après un événement similaire.

Aucune des deux romancières ne pouvait savoir, au moment où elles ont écrit leur livre, que les taux de natalité dans les pays riches avaient déjà entamé un déclin spectaculaire. Elles ont tous deux le mérite d’avoir compris que la baisse de la fécondité – plutôt que la «bombe démographique» redoutée – dominerait les débats politiques dans un avenir proche. Et elles ont toutes deux compris que le résultat d’une baisse de la fécondité entraînerait un déclin de la modernité: décadence technologique, appauvrissement, dé-mondialisation et, dans la fiction d’Atwood, un retour à la théocratie.

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Sur ce dernier point, Atwood n’a pas encore eu gain de cause. Jusqu’à présent, c’est la vision de James qui s’est avérée la plus prémonitoire. Bon nombre des phénomènes culturels que nous observons aujourd’hui dans les sociétés à faible taux de fécondité sont des phénomènes qu’elle avait prévus il y a près de 30 ans. Tous ceux qui ont lu le roman se souviendront certainement d’un détail: l’obsession bizarre que de nombreux habitants de la Grande-Bretagne des années 2020 développent à l’égard de leurs animaux de compagnie. Tout comme les chiens et les chats des personnes sans enfants (ou sans petits-enfants) d’aujourd’hui reçoivent des poussettes, des vêtements et des comptes Instagram, les personnages de James considèrent les animaux – en particulier les chatons – comme des remplaçants des bébés.

Certains animaux sont même baptisés par des vicaires anglicans à moitié fous: le rejet de l’orthodoxie par l’Eglise à la suite de la chute de la fécondité est un autre point sur lequel James avait vu juste. Dans son livre, on peut lire qu’«au milieu des années 1990, les églises reconnues, en particulier l’Eglise d’Angleterre, ont abandonné la théologie du péché et de la rédemption au profit d’une doctrine moins intransigeante: la responsabilité sociale des entreprises associée à un humanisme sentimental». Cela vous rappelle-t-il quelque chose?

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James et Atwood prévoyaient tous deux un avenir dans lequel la modernité s’enliserait et régresserait en raison d’une défaillance biologique plutôt que technologique. Cet échec biologique a quelque peu surpris les spécialistes des études démographiques. Ce que les démographes décrivent comme «la première transition démographique» semble être une composante essentielle de l’industrialisation: au début, les taux de natalité sont restés élevés, la mortalité a baissé et la population a augmenté. La possibilité d’une deuxième transition démographique n’était jusqu’à récemment que théorique. A la fin du XXe siècle, certains démographes ont remarqué que l’ICF dans certaines parties du monde riche tombait en dessous du seuil de remplacement, et ils se sont demandé si ce changement pouvait perdurer. Après tout, pourquoi un groupe de personnes devrait-il choisir exactement 2,1 comme taux de reproduction idéal? Pourquoi ne pas descendre plus bas?

«L’effondrement de la fécondité représente un risque existentiel pour la modernité en tant que telle.» Photo: Remco Marien (Unsplash)

Et c’est ce que nous avons fait. Tous les pays du monde occidental ont aujourd’hui un ICF inférieur au taux de remplacement, de même qu’une grande partie de l’Amérique du Sud, de l’Afrique du Nord et de l’Asie, en particulier les pays d’Asie du Nord-Est. Le meilleur indicateur du taux de fécondité d’un pays est son niveau de richesse. Dès qu’un pays franchit le seuil de 5 000 dollars de PIB par habitant – la richesse d’un pays comme l’Indonésie – il se dirige vers un taux de fécondité inférieur au seuil de remplacement. Et ceux que la richesse aime le plus – les citadins, les laïcs et les personnes éduquées – sont ceux qu’elle «stérilise» le plus agressivement.

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La nature des suites géométriques signifie qu’une chute de la population peut être très soudaine si le taux de fécondité ne revient pas au niveau de remplacement. Lorsque moins d’enfants naissent, moins de futurs parents sont disponibles pour élever la génération suivante, et ainsi de suite. En Corée du Sud, le pays où l’ICF est le plus bas au monde (0,7), le nombre de bébés nés en 2100 devrait être inférieur de 93 à 98% au nombre de bébés nés cette année. Aucune maladie ou invasion armée n’a jamais réussi à détruire un pays aussi radicalement. Le terme qui me vient à l’esprit, lorsque j’envisage un tel événement, est «biblique». La question qui me préoccupe est la suivante: est-il possible qu’il y ait un Dieu et qu’il ne veuille pas que nous soyons modernes?

Le piège démographique

L’effondrement de la fécondité représente réellement un risque existentiel pour la modernité en tant que telle. Les personnes qui se réjouissent de la baisse de la fécondité dans les pays riches partent souvent du principe que la population sera moins nombreuse, mais que la vie restera la même. Que nous continuerons à profiter de toutes les choses agréables dont nous bénéficions actuellement – système de protection sociale, hôpitaux, infrastructures sophistiquées – mais qu’il y aura juste moins de monde, et donc moins de pression sur toutes ces ressources. Les partisans du déclin démographique insistent sur le fait que nous pourrons conserver les éléments importants de la modernité et nous contenter de réduire ce qui relève de l’hédonisme.

Ils ont tort sur ce point. Ce qui ne veut pas dire non plus que le modèle de croissance sans fin soit durable, étant donné que nous disposons de ressources limitées sur Terre. La principale affirmation des écologistes est correcte: la révolution industrielle a réellement été une catastrophe pour la nature. Les courbes qui montrent la croissance de la population humaine après l’industrialisation sont également visibles sur de nombreux graphiques montrant d’autres tendances: émissions de carbone, perte de biodiversité, érosion de la terre arable, déforestation, pollution des cours d’eau. Autant de conséquences directes du progrès technologique qui nous a tant apporté aujourd’hui, nous permettant d’accéder à un niveau de confort impensable pour nos ancêtres.

C’est d’ailleurs ce qu’est la technologie dans l’analyse de Martin Heidegger: une sorte de violence épistémologique faite au monde naturel, qui finit par être considéré comme une «réserve» qui n’existe que pour être consommée par l’être humain.

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Cette situation pourrait prendre fin de différentes manières. Les techno-pessimistes prédisent que nos ressources naturelles vont totalement s’épuiser, ce qui pourrait entraîner la destruction de la vie sur Terre. Les techno-optimistes prédisent que nous nous sortirons de cette crise par la technologie, grâce à l’utilisation d’énergies vertes et de colonies spatiales.

En examinant les données sur les taux de natalité, je suggère une autre possibilité. Il se peut que la modernité soit intrinsèquement autolimitée, non pas en raison de ses effets destructeurs sur le monde naturel, mais parce qu’elle finit par déclencher un mécanisme d’autodestruction. Si les hommes modernes ne se reproduisent pas, la modernité ne peut pas durer. D’une manière ou d’une autre, nous reviendrons à un mode de vie moins moderne.

Nos différentes crises politiques du moment sont les prémices de la transition que nous sommes tous sur le point de vivre. Les électeurs âgés étant plus nombreux que les jeunes, les démocraties vieillissantes deviennent de plus en plus gérontocratiques. Les dépenses en faveur des personnes âgées sont protégées tandis que la charge fiscale pesant sur les jeunes devient de plus en plus pénalisante. Désespérés par le manque de jeunes pour faire tourner la machine économique, les gouvernements autorisent des flux massifs de migrants en provenance des régions pauvres du monde qui sont encore fertiles. En partant du principe que les êtres humains ne sont guère plus que des unités économiques interchangeables. Les populations concernées sont mécontentes, mais restent pour la plupart passives, du moins jusqu’à présent. Telle est la situation dans laquelle nous nous trouvons.

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La suite des événements n’est pas claire, car il s’agit d’une première. Mais nous pouvons faire quelques pronostics raisonnables.

En 1900, les populations de l’Ouest – Europe, Amérique du Nord et Australasie – représentaient près d’un tiers de la population mondiale, contre seulement 8% sur le continent africain. En 2100, ce rapport se sera presque exactement inversé: près de 40% de la population mondiale devrait vivre en Afrique et 13% en Occident. Et ce, pour une simple raison mathématique: les parents africains ont trois ou quatre fois plus d’enfants que leurs homologues européens. Grâce aux innovations technologiques des XIXe et XXe siècles, ces enfants ont beaucoup plus de chances que par le passé de survivre jusqu’à l’âge adulte.

Plus de la moitié des jeunes Africains subsahariens déclarent déjà vouloir émigrer vers les pays riches. Ce désir ne fera que s’accentuer si le changement climatique entraîne des phénomènes météorologiques extrêmes, qui rendent la survie près de l’équateur plus difficile. Nous constatons déjà un regain de nationalisme de droite en Europe, où la proximité de l’Afrique (et, dans une moindre mesure, de l’Asie) rend ces flux migratoires encore plus alarmants. L’opposition politique aux migrations massives en provenance du tiers-monde devrait s’intensifier et les efforts visant à bloquer les voies d’immigration clandestine deviendront plus énergiques. Certains pays introduiront bientôt des politiques de remigration, comme le propose d’ores et déjà le parti allemand Alternative für Deutschland. Cette question définira la politique du reste du siècle.

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Contrairement aux espoirs et aux craintes de la plupart des auteurs de science-fiction du XXe siècle, l’innovation technologique risque de s’arrêter, et bientôt. Elon Musk ne colonisera pas Mars. Nous ne vivrons pas dans la réalité virtuelle de Mark Zuckerberg. De telles percées dépendent de la capacité du monde riche à produire un nombre suffisant de jeunes gens hyperintelligents et à les affecter à ces tâches, plutôt qu’à celles qui consistent, par exemple, à entretenir nos infrastructures de base. Les Babbage, Faraday et Lister qui sont aujourd’hui des enfants n’auront probablement pas les ressources et la liberté nécessaires pour innover à l’âge adulte, puisque leurs talents seront mis au service d’une énorme population âgée, pour maintenir leur train de vie et leur permettre de vivre aussi longtemps que possible. Cela passera notamment par une augmentation de la fiscalité des actifs.

Toutefois, les jeunes ne peuvent être dépouillés de leur vitalité que jusqu’à un certain point. A terme, les systèmes de protection sociale des pays riches devront être réduits et disparaître. Lorsque le régime de retraite a été introduit en Grande-Bretagne en 1908, il n’était accessible qu’aux citoyens âgés de plus de 70 ans dont le revenu était inférieur à 31 livres sterling par an, à une époque où le revenu annuel moyen s’élevait à 70 livres sterling. Seuls 24% de la population atteignaient l’âge de 70 ans, et une fois qu’ils l’atteignaient, ils ne pouvaient prétendre à leur pension que pendant neuf ans en moyenne. L’espérance de vie a augmenté depuis 1908, mais pas l’âge de la retraite. En réalité, il a même baissé – étant née en 1992, je pourrai prétendre à ma retraite à l’âge de 68 ans.

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Sauf, bien sûr, que ce ne sera pas le cas. La pyramide de Ponzi du système de retraite est déjà en train de péricliter, et il est presque certain qu’elle se sera entièrement effondrée lorsque j’atteindrai mon soixante-huitième anniversaire. Une base électorale gérontocratique s’accrochera au régime de retraite étatique aussi longtemps que possible – je ne serais pas surprise que le gouvernement britannique abolisse l’éducation universelle avant d’abolir le régime de retraite étatique. Mais ce qui ne peut pas durer ne durera pas. Le statu quo est devenu insoutenable.

En fin de compte, nous devrons revenir au système qui a prévalu tout au long de l’histoire de l’humanité, jusqu’il y a un siècle. Les personnes âgées seront soignées de façon traditionnelle, principalement par leur famille élargie, et surtout par des femmes. Les soins de santé pour les personnes âgées seront essentiellement palliatifs, et le seul filet de sécurité pour les pauvres et les personnes seules sera fourni par les organisations caritatives. L’espérance de vie diminuera.

En attendant, la seule solution politique qui sera envisagée, au regard de l’idéologie dominante, est la légalisation de l’euthanasie. Il faut s’attendre à ce que les gouvernements embrassent cette voie politique dans leurs efforts pour sauver leurs systèmes de protection sociale qui sont en train de faire faillite. Pendant un certain temps encore, les personnes âgées se verront offrir une retraite étatique, mais elles se verront également proposer une mort administrée par l’Etat. Une jeune génération amère et de plus en plus appauvrie sera plus qu’heureuse de les pousser vers cette dernière voie.

Voilà le scénario pour la cinquantaine d’années à venir. Au-delà, les prévisions deviennent plus difficiles.

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L’une des inconnues est l’impact que les taux de fécondité différents auront sur la composition de nos sociétés futures. A l’heure actuelle, le conservatisme social et les croyances religieuses prédisent très fortement la fécondité dans les sociétés où cet indicateur est bas. Plus la fréquentation de cultes religieux est élevée, plus le nombre d’enfants qu’un couple est susceptible d’avoir est important. Certains groupes hyperreligieux et conservateurs ont des taux de fécondité extraordinairement élevés. Les Amish, par exemple, ont un ICF au moins aussi élevé que celui des Britanniques du début du XIXe siècle. Ils connaissent également de faibles taux de mortalité infantile, parce qu’ils sont en contact avec une civilisation technologiquement avancée qui supprime artificiellement les maladies infectieuses. S’ils maintiennent ce niveau de croissance, les Amish pourraient bientôt dominer l’Amérique. Compte tenu de la baisse de la fécondité du reste de la population.

Ce résultat n’est pas garanti. Le nombre de jeunes quittant la communauté amish pourrait augmenter. De même que leur taux de mortalité infantile. Ils pourraient ne pas être en mesure de résister aux effets destructeurs de la modernité sur la fécondité, tant que la modernité dure. Ils pourraient également être conquis par un groupe technologiquement plus avancé. (A quoi servent des fusils de chasse contre des hélicoptères de combat?)

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Quoi qu’il en soit, ce sont des groupes hyperfertiles comme les Amish qui définiront l’avenir de l’humanité. Le monde qu’ils créeront sera très différent du nôtre. Toutefois, je soupçonne qu’il ne sera ni post-apocalyptique ni techno- utopique. Il ressemblera plutôt à ce à quoi les sociétés humaines ont toujours ressemblé: statiques, religieuses, cloisonnées, faiblement technologiques et dépendantes de la lumière du soleil et de la force musculaire. Il se peut que l’on ne se souvienne guère de la grande expérience qu’a été la révolution industrielle britannique. Mais si c’est le cas, on se souviendra probablement d’elle comme d’un échec, qui a déplu à Dieu. Comme dans la tour de Babel: «De là, le Seigneur les dispersa sur toute la surface de la terre. Ils cessèrent donc de bâtir la ville.»

Certains lecteurs se demanderont peut-être si ce n’est pas finalement une bonne chose, étant donné que la modernité semble bien décidée à s’autodétruire. Comme le dit l’écrivain conservateur Dave Greene, «pour les plus réactionnaires d’entre nous, le déclin des systèmes culturels modernes dans le sillage des problèmes modernes peut sembler une solution en soi. N’est-il pas plus facile de vivre et de laisser mourir?»

Je ne connais pas la réponse à cette question.

Louise Perry est une journaliste britannique. Elle est l’auteure de The Case Against the Sexual Revolution.

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «L’enfance en crise» publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°120).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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