L’uniforme scolaire n’a jamais été généralisé dans l’école publique suisse, alors qu’il demeure la norme dans de nombreux pays. Entre volonté d’harmoniser les apparences et souci de préserver la diversité, faut-il franchir le pas?
Pablo Sánchez
Consultant et rédacteur au Regard Libre
Oui. Il est légitime de penser que chacun doit pouvoir construire sa singularité à travers l’habillement. Cependant, distinguer les étapes de la vie et les contextes sociaux demeure essentiel. Nos sociétés occidentales tendent paradoxalement à infantiliser les adultes tout en relâchant l’encadrement nécessaire des plus jeunes. En effet, certaines normes et contraintes jouent un rôle structurant pendant l’enfance et l’adolescence, d’autant plus à l’école, lieu d’apprentissage et d’élévation. Le port d’une tenue standardisée permet avant tout de marquer le respect dû à la salle de classe. En enfilant un habit commun, l’élève se prédispose à apprendre et symbolise une séparation entre la maison, l’espace public et l’école. Ce rituel contribue ainsi à restaurer la considération que mérite l’institution éducative. Croire à un effacement total des inégalités par le biais d’un code vestimentaire est illusoire: les marqueurs socio-culturels dépassent largement la question de l’habillement. Néanmoins, l’uniforme rappelle au moins une appartenance commune et une égalité de devoirs vis-à-vis de l’école et de ses représentants. Enfin, la tenue commune peut devenir un véritable vecteur d’éducation à l’élégance, cette fiction nécessaire dans une société qui valorise le beau. Lorsqu’il est conçu avec soin, à l’image du modèle anglais, l’uniforme scolaire inculque une habitude de l’apprêt et installe les bases d’une esthétique partagée.
Ludivine Jordan
Avocate-stagiaire et modératrice du Café-philo Genève
Non. L’habit est une expression de l’identité. A travers un vêtement, une couleur, un accessoire, chacun décide comment il souhaite se représenter aux autres. C’est le pouvoir de dire sans mot qui l’on est à tous ceux que l’on croise, ou qui l’on cherche encore à devenir. L’uniforme, lui, retire ce langage silencieux. Il impose aux étudiants une apparence unie qui ne leur appartient pas et qu’ils n’ont pas choisie. Car les élèves savent très bien, d’eux-mêmes, s’uniformiser quand ils le veulent: porter les mêmes jeans oversized, le même pull Nike, les mêmes codes qu’un groupe où ils se reconnaissent. Cette ressemblance-là, librement choisie, fait partie de l’expérience: c’est une manière de se chercher à travers les autres et de choisir son appartenance. Mais quand l’école impose son propre uniforme, elle retire ce choix. Elle crée une appartenance artificielle, limité au temps d’un cycle, qui s’efface dès que l’on quitte les bancs scolaires. On apprend aux élèves à se fondre dans un groupe qu’ils n’ont pas choisi et qui est voué à disparaître, au lieu de les aider à construire une identité qu’ils garderont bien au-delà de l’école. Or, si l’on veut former des êtres libres, capables d’affirmer qui ils sont et qui ils veulent devenir, le choix de la tenue vestimentaire doit leur appartenir. Le choix de la conformité aussi. Non, il ne faut pas instaurer l’uniforme à l’école publique.
Tous les mois, deux personnalités en désaccord, membres ou non de la rédaction du Regard Libre, croisent le fer sur un sujet donné.
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