La critique maurrassienne de la démocratie
L’enracinement provençal de Charles Maurras, critique majeur de la démocratie parlementaire, ainsi que son «empirisme organisateur» ont nourri sa contestation du régime républicain au nom des communautés vivantes.
Charles Maurras (1868-1952), penseur royaliste, éditorialiste et animateur de l’Action française, est né à Martigues, à une trentaine de kilomètre du centre de Marseille. La langue d’oc, le passé grec des rivages provençaux et la Méditerranée comme ouverture sur l’universel façonnent son identité. Son œuvre littéraire ne cessera d’en témoigner. Cette identité provençale justifiera aussi ses premiers engagements politiques. Dès les années 1890, il participe au mouvement félibrige[1] sous l’influence d’Alphonse Daudet et de Frédéric Mistral.
Ainsi, Maurras affirme que la liberté des écrivains du Midi de la France ne pourra qu’être la conséquence d’une nécessaire, et première, liberté politique de cette région[2]. Il en déduit un programme d’autonomisation des communes et de renaissances des provinces d’Ancien Régime contre le centralisme républicain. L’auteur entend cette renaissance dans l’intérêt de la France entière.
Défendant une conception de l’homme comme être communautaire, il affirme la préexistence des communautés vivantes à l’abstraite unité républicaine. L’ouverture de Mes idées politiques mettra en scène cette anthropologie de manière fameuse par l’opposition entre un poussin courant hors de sa coquille, libre mais animal, et le petit homme, nu et sans défense, mais déjà citoyen par l’attention organisée qu’on lui porte.
Les élus d’un pouvoir déjà centralisé ont trop intérêt à garder à leur service une administration forte pour assurer leur pouvoir, et servir d’intermédiaire entre elle et les électeurs. Cela rend, en République française, toute décentralisation impossible[3]. Ce constat pèsera lourd dans le ralliement de Maurras à la monarchie.
L’empirisme organisateur
On reconnaît l’approche de Maurras au fait qu’il n’adhéra pas à la monarchie au nom d’une idéologie anti-démocratique préexistante, mais à l’issue d’un cheminement intellectuel parti des réalités communautaires et historiques locales et du rôle qu’il leur assigne dans la poursuite des intérêts nationaux. C’est ce qu’il appelle, d’une formule célèbre, l’empirisme organisateur.
Cette méthode rend la pensée de Maurras impropre à une systématisation complète. Au milieu d’une œuvre de plusieurs milliers d’articles, souvent polémiques, et de dizaines d’ouvrages, on peut largement discerner ses principaux griefs contre le régime. Il les avait certes formulés dans le contexte institutionnel de la IIIe République. Moyennant certaines précautions, et puisque, toutes les démocraties du monde ont un parlement, les critiques de Maurras demeurent pertinentes en dehors de son époque.
Sa contestation du régime est dès le début indissociable de sa critique de l’Etat républicain. Maurras en dégagera l’un de ses illustres axiomes: «L’autorité en haut, les libertés en bas», formulé en 1899 dans Dictateur et roi, en annexe à son Enquête sur la monarchie.
Il y dénonce l’instabilité et l’irresponsabilité que la démocratie ancre dans le temps long. Elles empêchent les ministres de conserver la maîtrise de leur administration. Alors que simultanément les besoins de visibilité des députés font de l’Etat le réceptacle de toutes les attentes électoralistes. «Esclaves des chambres, des partis» et des intérêts particuliers, l’Etat n’a plus la stabilité à même d’assurer «l’unité, la constance et la permanence de ses desseins», au service des intérêts de la nation. Autrement-dit, d’être une véritable autorité.
Une fiction constitutionnelle
Les citoyens se trouvent pour leur part asservis par un Etat «qui se mêle de tout (…), même de faire des écoles et de vendre des allumettes»[4]. Maurras de constater «cette chimère», qui veut «qu’on refuse à l’électeur municipal de changer une fontaine ou d’ouvrir un chemin sans la permission de l’Etat», alors que la «fiction constitutionnelle» de la souveraineté populaire l’investit du droit de présider aux plus hautes destinées du pays.
Quant au parlementarisme, il confond selon lui l’activité législative avec celle de représentation des intérêts. Il fait du représentant le décideur tout en ouvrant la porte à tous les conflits d’intérêts. Pour Maurras, il manque au régime démocratique un arbitre des intérêts, à même de dissiper le brouillard provoqué par le choc continuel des opinions, des manifestations officielles et des routines de bureaux. L’Etat républicain se trouve réduit à une «machine à mal faire»[5].
La démocratie n’est pas pour autant organisable. La fiction de l’égalité de chacun dans l’incoercibilité de sa souveraineté individuelle[6] est en contradiction avec l’idée de compartimenter la démocratie en un corps structuré, fonctionnant au travers d’organes par définition inégaux et différenciés par leur fonction[7]. Si chaque organe peut prétendre à remplir la fonction de l’autre, l’organisation n’est au sens propre plus possible. Maurras en déduit qu’«organiser la démocratie revient à la détruire» et que des réformes ne suffiront pas à enrayer le mal: une démocratie autoritaire gardera, à long terme, les travers de fond de la démocratie libérale.
A lire aussi | La critique libérale de la démocratie
Le suffrage universel ou censitaire – Maurras ne fait guère de différence, craignant un peu plus le conformisme des nantis – est une absurdité. D’abord, parce qu’il suppose à tort une égale compétence de chacun de s’occuper des affaires publiques. Ensuite, parce qu’il croit au pouvoir du nombre, alors qu’en réalité, selon Maurras, quelques milliers de familles se le partagent. C’est la tendance oligarchique de la démocratie électorale.
Sans compter qu’elle carbure à l’argent. Sans lui, «pas de journaux, pas d’opinion exprimée, pas d’électeur». Pour Maurras, «l’argent est le géniteur et le père de tout pouvoir démocratique, de tout pouvoir élu, de tout pouvoir tenu dans la dépendance de l’opinion»[8]. L’argent désaxe la source de la légitimité. Ses effets sont une preuve supplémentaire du caractère fictif de la souveraineté populaire, mais il permet dangereusement de donner le pouvoir à des puissances échappant à tout contrôle politique.
L’égalité destructrice
Dénonçant les contradictions de ses adversaires, Maurras s’en prend aux libéraux. Ceux-ci absolutisent la propriété et la liberté, après avoir pourtant contribué à la chute du pouvoir absolu du roi. Leur attachement aux mécanismes de la séparation des pouvoirs et leur volonté permanente de garder l’Etat à distance de l’individu démontrent leur conception erronée de l’autorité et de la société. Ils croient la première divisible, et ne concevraient la société que morcelée. C’est-à-dire, selon Maurras, privée de toutes communautés intermédiaires – familles, corporations, communes – à même d’offrir à la personne un cadre d’épanouissement à son niveau et d’exercice concret de sa liberté. Or, seule l’unité de l’autorité pourra préserver l’unité de la nation elle-même.
Les libéraux se fourvoient ainsi sur la tendance profonde du régime. Ses présupposés égalitaires l’empêcheront de s’extraire de son origine révolutionnaire. L’idéalisme républicain est foncièrement destructeur: Maurras l’écrivait déjà dans la préface d’Anthinéa (1901), son ode littéraire à l’identité méditerranéenne: «Des biens que les générations ont lentement produits et capitalisés, toute démocratie fait un grand feu de joie.» Ce travail de destruction des hiérarchies, des communautés et des libertés ne peut à la longue déboucher que sur le communisme. «Du passé faisons table rase, dit la chanson. Je hais ce programme de l’amnésie.»[9]
Maurras en a ainsi appelé pour la France à la restauration d’une monarchie «héréditaire, traditionnelle, antiparlementaire, décentralisée». Selon lui, elle seule serait à même de redonner aux communautés leurs liberté tout en préservant les intérêts du pays contre les divisions partisanes et les menaces de l’étranger.
Félicien Monnier est avocat. Editorialiste de La Nation, il préside la Ligue vaudoise.
Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «Critiques de la démocratie», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°122).
[1] Mouvement littéraire et culturel fondé en 1854 par Frédéric Mistral et six autres poètes, dans le but de sauvegarder et promouvoir la langue d’oc et la culture provençale.
[2] Déclaration des Félibres fédéralistes, p. 489ss.
[3] Mes idées politiques, coll. Bouquins, p. 864.
[4] Dictateur et roi, p. 6.
[5] Mes idées politiques, p. 859.
[6] Ibid., p. 868.
[7] Ibid., p. 854.
[8] Ibid., p. 856
[9] Mes idées politiques, p. 829.
Laisser un commentaire