Guy de Pourtalès, l’Europe comme boussole littéraire

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écrit par Sébastien Lapaire · 28 février 2026 · 0 commentaire

Ecrivain suisse, naturalisé français mais né à Berlin en 1881, Guy de Pourtalès a été l’un des auteurs à succès de Gallimard avant de retomber totalement dans l’oubli, en France encore plus qu’en Suisse. Ouvert à l’Europe et au monde en demeurant dans le même temps attaché à ses racines, il n’a eu de cesse de vaciller entre plusieurs identités, se situant à la marge tout en étant au cœur des différentes sphères, sociales comme idéologiques. Dans La pêche miraculeuse, publié en 1937, Guy de Pourtalès brosse le portrait de la société romande du début du siècle au travers des aventures d’un jeune aristocrate genevois, Paul de Villars. Ce roman d’apprentissage, dans la plus pure tradition du Wilhem Meister de Goethe, nous conduit aux premières loges des bouleversements du XXe siècle, entre la quiétude des rives du lac Léman et les tranchées de la Grande Guerre.

Romancier, biographe, essayiste, chroniqueur ou encore diariste, Guy de Pourtalès est un auteur qui a éprouvé la littérature dans presque toutes ses formes, avec toujours une même volonté: vouloir rendre compte par l’écriture du nouvel ordre européen émergeant, non sans pessimisme. Descendant d’une famille huguenote et aristocrate, Guy de Pourtalès passe son enfance à Genève, puis étudie brièvement à Neuchâtel avant de partir poursuivre sa formation en Allemagne, à Bonn et à Berlin, pour finalement s’établir à Paris, dans le milieu littéraire feutré.

Un aristocrate cosmopolite

Cosmopolite par ses origines et son éducation, il puise dans deux terreaux bien fertiles pour bâtir l’entier de son œuvre: l’Europe et sa propre vie. L’Europe qui demeure d’ailleurs sa boussole littéraire, puisque l’auteur helvético-français regroupera plus tard l’essentiel de ses écrits (ses six biographies prisées de l’entre-deux-guerres sur Liszt, Wagner, Chopin, Louis II, Nietzsche et Berlioz ainsi que ses romans Montclar et Marins d’eau douce) sous le titre de L’Europe romantique.

Ses diverses expériences personnelles trouvent quant à elles leur prolongement dans un roman fortement autobiographique: La pêche miraculeuse. A travers l’histoire de Paul de Villars, c’est sa propre existence que l’auteur explore, sous de nouveaux jours. Grand Prix du roman de l’Académie française en 1937, La pêche miraculeuse peint la fresque de la société genevoise du début du XXe siècle, divisée entre le conservatisme des calvinistes de la ville haute et le libéralisme des parvenus des rues basses.

Une peinture sociale par aplats sentimentaux

Dans cette histoire, Guy de Pourtalès suit une famille genevoise sur plusieurs décennies, de 1880 aux années 1920, et embrasse par son biais les tourments du glissement de siècle. Mêlant une intrigue sentimentale au tableau d’une époque, parsemée de souvenirs personnels, le roman se lit comme une véritable peinture sociale, parfois critique. Sous la plume de Guy de Pourtalès, on parcourt ainsi les aventures de l’aîné de la fratrie, Paul de Villars, ses années d’études, ses rencontres, ses amitiés pleines d’espoir et ses amours brisées. Avec lui, c’est l’entier de la caste patricienne genevoise qui se dessine.

Tiraillé entre un amour rêvé et un autre consommé, tantôt perplexe ou révolté contre les valeurs de son milieu, affligé par les drames de la guerre, Paul de Villars est happé par la marche de son siècle et lutte pour trouver sa place. Cette quête identitaire ne frappe d’ailleurs pas uniquement Paul, puisque dans ce panorama de personnages, tous semblent osciller entre de multiples identités, ébranlés par une recherche constante de valeurs. Gravitant autour de cette intrigue centrale qui est le récit initiatique de Paul de Villars, ces personnages incarnent la construction des identités dans un monde en plein basculement.

«Les deux ans qu’il y avait vécus et les six mois passés à vagabonder de la Bavière aux bords du Rhin, qu’étaient-ils devenus pendant ces jours de deuil? Ils avaient perdu toute consistance et ne semblaient pas plus réels que ces villes où nous séjournons quelque temps et dont le décor et les habitants nous deviennent tout proches jusqu’au jour où, nous retrouvant chez nous, ils retournent soudain à leur néant. L’Allemagne lui parut tout à coup tellement allemande qu’il ne s’y adaptait plus.»

Chronique d’une époque disparue dans le carnage de la Grande Guerre

Alors que tout donnerait à croire à une frénésie de la vie, à un entrelacs de destins assourdissants et aux tumultes des drames, le roman frappe par la quiétude de sa langue et dit ainsi la permanence des choses face au renversement, la sérénité de la continuité. C’est un roman qui suit le cours lent des cycles humains. Cette constante indécision de Paul, fuyant ses origines pour mieux y revenir, teinte tout le roman d’une grande ambivalence. Le lecteur comme les personnages sont pris en tenaille entre un monde de traditions, rassurant de stabilité, et un autre univers, séduisant de modernisme et d’apparente liberté.

Cette oscillation, on la retrouve également dans les lieux: Neuchâtel, qui a des airs de grand village champêtre, s’oppose à une Genève qui se rêve internationale. Cependant, la Genève du début du roman n’est pas la même que celle de la fin et cet antagonisme se reflète au sein même de la cité. Genève incarne ainsi le motif de la ville romantique, en proie à de profondes mutations et déjà nostalgique d’elle-même. Elle est une ville à la fois suisse et qui cherche son envol en redevenant puissamment cosmopolite.

Qu’on retrouve le sujet du cosmopolitisme dans ce roman ne doit rien au hasard: en Européen convaincu, Guy de Pourtalès ne cessera de défendre cette idée d’un monde sans frontière, affranchi et progressiste, dans ses romans mais surtout dans ses essais ou ses conférences, lui qui écrit dans Chaque mouche a son ombre: «Je ne trouve en moi aucune unité et le mot patrie y flotte dans les couleurs de deux ou trois drapeaux». Cependant, davantage qu’une thématique de La pêche miraculeuse, le cosmopolitisme en est une coloration.

Cette tranquillité de façade vole toutefois en éclats avec un événement qui n’épargne personne, dans le roman comme dans la vie: la Première Guerre mondiale. Tandis que la violence déferle par tranchées, Guy de Pourtalès défend la vision d’une Europe fondée sur un patrimoine culturel commun et la reconnaissance du génie et de l’individu. Cette guerre marque à ses yeux la fin d’un type de société, d’une époque de valeurs, ainsi que le déclin de «l’Europe romantique», dont il est, en tant qu’aristocrate cosmopolite, la parfaite incarnation.

Dilué dans les mouvements de l’âme et les replis du temps, ce livre est à l’image de son auteur: nourri de plusieurs pays, mais fortement enraciné dans la culture romande; tourné vers l’Europe, mais profondément attaché à la Genève des origines. Une œuvre qui dépayse autant qu’elle ancre.

Image d’en-tête: Carte de sociétaire du Touring Club Suisse 1900

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier thématique «Vous avez dit Europe?», publié dans Le Regard Libre N°87.

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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