La critique libérale de la démocratie, de Constant à Hoppe
Les libéraux se sont toujours méfiés des formes de pouvoir illimité, qu’il soit monarchique, révolutionnaire ou démocratique. Ces auteurs ont été les plus vigoureux dans la défense d’une limitation stricte du pouvoir, quel qu’en soit le détenteur ou l’organisation.
Benjamin Constant, grand penseur libéral romand, alertait déjà du danger que recèle la démocratie lorsqu’elle prétend absorber toute la vie sociale. Son célèbre discours De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes (1819) explique qu’il existe une opposition de principe entre la liberté politique fondée sur la participation directe au pouvoir collectif et la liberté individuelle des sociétés modernes, centrée sur l’autonomie privée, la propriété et la sécurité des droits.
Pour Constant, confier au peuple une souveraineté absolue revient à substituer à la tyrannie d’un monarque celle de la majorité: dans les deux cas, l’individu est vulnérable face au pouvoir. La mise en garde du Lausannois, gravée sur une plaque de marbre, accueille encore aujourd’hui les promeneurs du parc qui porte son nom dans la capitale vaudoise: «Par liberté, j’entends le triomphe de l’individualité tant sur l’autorité qui voudrait gouverner par le despotisme que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité à la majorité. Le despotisme n’a aucun droit.» Autrement dit, le vote ne fonde pas la liberté. Il ne la protège que dans la mesure où il reste strictement borné.
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En 1835, Alexis de Tocqueville, brillant libéral et observateur lucide de la jeune démocratie américaine, en avait aussi saisi les enjeux. Dans De la démocratie en Amérique, il met en garde contre un «despotisme démocratique»: si la démocratie n’est pas restreinte dans ses activités, elle tendra inévitablement à préférer l’égalité des conditions plutôt que l’égalité des droits, menant à un nivellement généralisé et à des violences inédites dans l’histoire. Son ouvrage était prophétique: il semble décrire avec une précision étonnante les deux siècles qui ont suivi.
Plus récemment, le mouvement américain de la Public Choice School, menée par l’économiste James Buchanan et le juriste Gordon Tullock, a cherché à démontrer rigoureusement que les acteurs politiques en démocratie n’agissent pas pour le bien commun, mais en fonction de leurs propres intérêts. Electeurs, élus et fonctionnaires répondent à des incitations économiques: ils maximisent leurs gains électoraux, budgétaires ou personnels. Selon cette analyse, la démocratie n’est donc pas un mécanisme rationnel de choix collectif, mais un marché politique de promesses irresponsables, financées par la dette et l’impôt. Le cirque politique français en est aujourd’hui la démonstration.
Au siècle dernier, le philosophe et économiste autrichien Friedrich von Hayek se faisait l’écho d’une préoccupation semblable. Dans La route de la servitude, il avertissait que même les régimes élus pouvaient glisser vers une planification autoritaire dès lors que l’opinion publique exigeait l’égalité au détriment de la liberté.
Hans-Hermann Hoppe radicalise les critiques
C’est dans la lignée des auteurs précédents qu’apparaît Hans-Hermann Hoppe. Dans Démocratie, le dieu qui a échoué, le philosophe et économiste américain d’origine allemande formule une critique des plus radicales à l’égard de la démocratie: plus qu’un régime ayant des failles à corriger, la démocratie est mortifère par nature, et même pire que les monarchies dans ses conséquences.
Selon cet auteur, la démocratie est une régression civilisationnelle. Il le montre en présentant les chiffres accablants des premiers siècles des Etats-nations démocratiques, mais aussi en dévoilant les mécanismes profonds qui en expliquent la logique interne: contrairement au monarque, propriétaire héréditaire de son royaume, le politicien démocratique ne dispose que temporairement du pouvoir. N’ayant aucun droit de propriété sur l’Etat, il exploite ses ressources à court terme, pour acheter des voix et redistribuer les richesses avant la fin de son mandat.
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La démocratie moderne conduit donc à une «dépréciation progressive du capital politique». Par conséquent, elle encourage les idéologies démagogiques, la dette publique, la spoliation fiscale et la déresponsabilisation. Là où la monarchie incarnait un ordre de continuité et de responsabilité, la démocratie introduit le règne de la prédation institutionnalisée.
Provocateur pour certains, lucide pour d’autres, Hoppe achève ainsi une longue lignée de critiques libérales du pouvoir. Là où Constant anticipait la tyrannie de la majorité, où Tocqueville entrevoyait le despotisme doux à venir, où Buchanan et Tullock dévoilaient les incitations perverses du jeu politique et où Hayek craignait l’écrasement de la liberté par l’égalité, Hoppe va jusqu’au bout de la critique: la démocratie n’est pas le couronnement du libéralisme, mais sa négation. Elle n’est pas le rempart de la liberté, mais l’instrument de sa dissolution progressive. Ainsi, toutes les solutions libérales mises en place pour restreindre le pouvoir démocratique sont vouées à l’échec. Et c’est avec cette certitude funeste qu’il enterre définitivement le mythe, selon lui, du «gouvernement du peuple».
Frédéric Jollien est économiste et siège au comité de l’Institut libéral.
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