Olivier Zunz: «Tocqueville avait un esprit juste»

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écrit par Sébastien Lapaire · 13 novembre 2024 · 0 commentaire

Sûr de lui et assailli par les doutes, Alexis de Tocqueville était un homme paradoxal. Dans sa biographie, Olivier Zunz, professeur émérite d’histoire des Etats-Unis à l’Université de Virginie, montre toute l’actualité de l’auteur du livre phare De la démocratie en Amérique.

La démocratie américaine sort d’une nouvelle campagne présidentielle éreintante. Celle qui servait d’exemple à Alexis de Tocqueville prêt de deux cents ans plus tôt semble aujourd’hui fatiguée. L’occasion parfaite pour tenter de comprendre ce qui fascinait ce grand penseur libéral catholique du XIXe siècle, et dans quelle mesure l’analyse d’alors permet de répondre aux défis contemporains.

Olivier Zunz est professeur émérite d’histoire des Etats-Unis à l’Université de Virginie, où il a été le titulaire de la chaire James Madison. Sa biographie de Tocqueville lui a valu l’obtention en 2022 du Grand Prix de la biographie politique du Touquet-Paris-Plage. Historien franco-américain, grand spécialiste de l’histoire des Etats-Unis, il a apporté une contribution significative à la connaissance de cet auteur incontournable de la pensée occidentale, en racontant les motivations politiques et personnelles de la grande aventure tocquevillienne. Entretien.

Le Regard Libre: Alexis de Tocqueville (1805-1859) est connu pour son analyse des Etats-Unis. On sait moins qu’il n’a que 25 ans quand il part à la découverte du pays en 1831. Quel était le contexte de ce voyage?

Olivier Zunz: Tocqueville, à l’époque, se cherchait. Il venait de terminer des études de droit, sans grand enthousiasme. Son père lui avait trouvé un poste subalterne au tribunal de Versailles. Mais il s’y ennuyait. Après la Révolution de 1830, la situation politique avait changé et lui était moins favorable, vu qu’il était légitimiste et donc favorable au rétablissement des Bourbons et de la royauté absolue. De fait, il cherchait une porte de sortie. C’est là qu’il a eu l’idée, avec son ami Gustave de Beaumont, de proposer une mission d’enquête au ministère de la Justice sur le système pénitentiaire américain. Il faut comprendre qu’on est à l’époque dans une période de transition du système pénal, avec l’abandon progressif de l’échafaud et l’adoption de plus en plus fréquente de l’incarcération. Les Etats-Unis étaient alors connus pour certaines innovations, comme de faire travailler les détenus et de favoriser leur réinsertion sociale. Pour Tocqueville, faire un rapport sur le sujet, c’était un prétexte pour quitter la France et découvrir une démocratie en action.

Que découvrent ces deux jeunes hommes quand ils arrivent sur place?

D’abord, ils rentrent dans le pays comme une lettre à la Poste. Il n’y a pas vraiment de contrôle. On leur demande toutefois de jurer sur la Bible qu’ils n’ont rien à déclarer. A peine débarqués, ils s’étonnent de voir pas moins de cinq banques dans la rue principale de la petite bourgade de Newport. La religion et l’argent, voilà leurs deux premières impressions de l’Amérique!

Et des clichés qui nous paraissent contemporains: Tocqueville se plaint de leur nourriture, qu’il qualifie déjà de «barbarie complète»…

Oui, cela aussi, bien entendu.

Ce voyage aux Etats-Unis, initialement prétexte à une mission pénitentiaire, a permis l’écriture de l’œuvre majeure De la démocratie en Amérique. Comment un jeune homme de 25 ans a-t-il pu écrire un tel livre?

C’est en effet fascinant. Tocqueville était brillant, mais à ce moment-là de sa vie, il n’était pas encore particulièrement expérimenté ni érudit. Pourtant, il a su capter l’essence de la démocratie américaine et en faire une analyse qui reste pertinente aujourd’hui. C’est un des mystères qui m’a poussé à écrire sa biographie. Comment un jeune homme, avec si peu de préparation, a-t-il pu produire un ouvrage aussi marquant? Ce qui est intéressant, c’est qu’il ne se contente pas de simples observations sur place, il transcende ce qu’il voit avec une intelligence très fine. Entre ses observations partielles et parfois fausses sur le terrain, et ses conclusions remarquables qui démontrent une intelligence rare, il y a une distance profonde. Alors que l’on est entouré d’esprits faux, Tocqueville avait un esprit juste.

A quel sujet Tocqueville s’est-il trompé?

Sa vision des associations aux Etats-Unis est un peu idéalisée. Il a observé un échantillon limité. Or, malgré cette base empirique faible, il anticipe l’importance qu’elles allaient prendre dans la démocratie américaine. Son intuition est remarquable. Si Tocqueville n’était pas un sociologue au sens moderne du terme, il a bel et bien vu la société américaine comme un ensemble d’interactions complexes. Il a compris que la démocratie ne se résumait pas seulement aux institutions politiques, mais qu’elle se vivait au quotidien à travers les associations et les relations sociales.

Il affirme également que la religion et la démocratie sont compatibles. Aujourd’hui pourtant, dans les démocraties modernes, la religion perd en importance. Que voulait-il dire?

Aux Etats-Unis, Tocqueville observe une société où la religion était présente, mais séparée du pouvoir politique. Il trouve cette séparation essentielle pour préserver la démocratie. En France, au contraire, l’Eglise était liée à la monarchie, ce qui la rendait impopulaire après la Révolution. Si le constat de Tocqueville est juste au niveau fédéral, il est tout de même un peu naïf. Car dans certains Etats, la séparation de l’Eglise et de l’Etat n’est pas complète. En Nouvelle-Angleterre, les habitants paient encore des impôts ecclésiastiques. Mais il ne le sait pas. Pourtant, malgré cela, son analyse reste pertinente.

Votre biographie donne l’impression que Tocqueville avait une capacité presque intuitive à comprendre des phénomènes complexes, même s’il manquait parfois de données concrètes.

Tout à fait. C’est ce qui le rend si fascinant. Il voyait loin, au-delà des apparences immédiates, et c’est cela qui fait que ses écrits restent d’actualité, même aujourd’hui. Ce qui est vraiment étonnant, car quand on lit John Stuart Mill par exemple, on voit tout de suite que le texte a été écrit au XIXe et qu’il est daté. Le contenu est convaincant, intelligent et intéressant, mais daté. Chez Tocqueville, il y a bien sûr des pages datées. Mais beaucoup se lisent comme si elles étaient écrites par un de nos contemporains.

En 1835, le premier tome de son œuvre est d’abord publié à un modeste tirage de 500 exemplaires. Pourtant, le succès est immédiat.

Ce fut une surprise pour Tocqueville, qui avait à la fois une conscience très claire de sa supériorité intellectuelle et une forme tout aussi marquée de modestie. C’est un homme qui doutait beaucoup: sur sa capacité à écrire, à parler en public, et qui, en même temps, était sûr de sa pensée. Il avait tendance à la dépression. Ce qui est normal quand on est harcelé par des doutes. Mais ce qui me paraît intéressant, c’est que, contrairement à d’autres, il a su transformer son anxiété en force créatrice.

Quand il s’intéresse aux institutions américaines, Tocqueville insiste sur l’importance de la décentralisation. Il dit que «les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science».

Pour Tocqueville, la décentralisation est en effet essentielle à l’exercice de la liberté. Il fait une distinction importante entre gouvernement et administration. Le gouvernement doit être fort, mais l’administration doit rester souple et permettre l’initiative locale. Selon lui, la liberté n’est pas seulement un droit négatif, c’est-à-dire l’absence de contraintes, mais une liberté positive: celle de se réaliser, d’atteindre son potentiel. Ou en tout cas d’essayer. Et cela passe par une gestion locale, au niveau des communes et des petites communautés, où les citoyens peuvent s’impliquer directement dans la gestion des affaires publiques. Ce qu’il a observé aux Etats-Unis, c’est que l’égalité relative entre citoyens favorise cet exercice de la liberté.

Dans ce cadre, il met en avant le rôle des associations.

C’est un autre aspect fondamental de sa pensée. Tocqueville considère que les associations permettent aux citoyens de s’organiser pour accomplir des tâches qu’ils ne pourraient pas faire seuls. Aux Etats-Unis, il a observé que les associations remplissaient un rôle clé dans la société. Cette affirmation est alors une innovation dans la pensée politique. Jusque-là, les associations ont fait l’objet de débats parmi les Pères fondateurs des Etats-Unis. George Washington ne craignait pas directement les associations, mais les factions politiques. Dans son fameux Discours d’Adieu («Farewell Address»), il les dénonce en disant qu’elles empêchent de gouverner et qu’elles divisent le pays. Autre Père fondateur, James Madison voyait les choses différemment. Il trouvait qu’au contraire, un nombre conséquent de factions était souhaitable, car, par la compétition entre elles, elles se neutralisent. Autant les encourager à se multiplier parce que ça diminue le pouvoir de chacun. Tocqueville apporte une vision nouvelle dans la discussion sur le sujet. C’est le premier à dire qu’il ne faut ni les craindre, ni trouver une formule pour les neutraliser, mais, au contraire, les encourager parce qu’elles sont utiles. Les associations assurent une partie de la responsabilité de la vie en commun. Chaque individu ne peut pas le faire tout seul et c’est le premier à dire cela. Pour cela, dans certains milieux, il est même considéré comme un Père fondateur étranger.

Tocqueville prétend que c’est seulement en acquérant l’habitude de la liberté qu’une société démocratique peut faire bon usage de l’égalité, et qu’il n’y a rien de plus dur que l’apprentissage de la liberté.

L’égalité des chances favorise la liberté individuelle, mais il faut apprendre à se servir de cette liberté dans le respect des autres. Tocqueville s’inquiète de la concentration et des abus de pouvoir.

Comment éviter ce danger?

Par des contre-pouvoirs; la fragmentation du pouvoir fait qu’aucune faction ne peut prendre le dessus sur les autres. Mais cela passe aussi par l’habitude: celle de s’associer avec les autres, de négocier et de se limiter. C’est un apprentissage qui ne peut pas s’imposer par le haut.

Est-ce que les tensions qui traversent actuellement les Etats-Unis sont toujours en lien avec la difficile conciliation de la liberté et de l’égalité?

La situation est différente. Pour l’instant, on n’arrive même plus à s’entendre. La société est divisée en deux. Quand on rencontre des gens qu’on ne connaît pas, on sait qu’il ne faut pas parler de sujets politiques pour éviter les problèmes. Ce recours à ce qu’on pourrait appeler l’évitement mutuel est malsain. Il faut absolument que cela change. Dans cette situation, Tocqueville reste une figure essentielle, même si son influence directe a peut-être diminué par rapport à certaines époques où tous les politiciens le citaient. Son influence augmentera à nouveau quand le pays se calmera.

Ecrire à l’auteur: nicolas.jutzet@leregardlibre.com

Vous venez de lire une interview contenue dans notre dossier LIBÉRALISME, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°111).

Olivier Zunz
Tocqueville. L’homme qui comprit la démocratie
Trad. de l’anglais par Alexia Blin
Fayard
Avril 2022
480 pages

Alexis de Tocqueville
De la démocratie en Amérique
Ed. de Philippe Raynaud
Flammarion, coll. «GF»
Avril 2023 (1835 et 1840)
304 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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