Churchill, une mémoire en guerre

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écrit par Sébastien Lapaire · 08 décembre 2025 · 0 commentaire

A son décès en 1965, Winston Churchill était unanimement célébré comme le sauveur de la Grande-Bretagne. Aujourd’hui, sa statue est la cible d’actes de vandalisme. Cette dégradation de son image s’explique par plusieurs tournants historiographiques.

Est-il imaginable qu’un seul homme puisse mettre l’ensemble d’une ville à l’arrêt? C’est pourtant ce qui arriva le 30 janvier 1965, jour des funérailles de Winston Churchill. Pensées comme une occasion de renforcer l’unité nationale et d’affirmer la grandeur de l’Angleterre malgré la perte de ses colonies, elles prirent l’allure d’un sacre posthume. La nation saluait moins un ancien Premier ministre qu’un sauveur.

La télévision, la presse, puis la grande biographie officielle de Martin Gilbert contribuèrent à l’instauration d’un récit auquel il était facile d’adhérer: Churchill avait résisté en 1940 quand tout cédait, il avait vu juste contre Hitler, il avait porté la démocratie comme un étendard et avait fini par gagner une guerre mondiale. Pour évoquer le rôle du Vieux Lion dans ce conflit, l’historiographie britannique se confinait à des considérations d’ordre politico-militaire qui permirent aux Anglais de parler fièrement, jusque dans les années 1990, de l’action de l’homme d’Etat.

Le tournant des années 1990

Dès la fin des années 1980, un courant révisionniste conduit par John Charmley s’attacha à mettre en cause ce narratif. Dans Churchill: The End of Glory (1993), cet auteur affirmait par exemple que si le politicien conservateur avait brillamment assuré la défense de son pays entre 1940 et 1945, en misant tout sur Washington et en acceptant la montée en force des Soviétiques, il avait compromis les leviers de puissance britanniques d’après-guerre.

Correlli Barnett, dans des ouvrages parus entre les années 1990 et 2000[1], s’inscrivit dans une posture aussi critique que celle de Charmley, en fustigeant l’impact à long terme des décisions prises par Churchill pendant la guerre. Selon lui, la gestion du second conflit mondial par le chef des Tories et certains de ses choix postérieurs furent surtout marqués par une politique de prestige et par des engagements globaux, au détriment de la remise à niveau de l’appareil productif national. En effet, d’après Barnett, l’industrie britannique n’ayant pas été redynamisée pendant et tout de suite après 1945, le Royaume-Uni a perdu des parts de marché et s’est enlisé en tentant de rétablir la convertibilité or de la livre en 1947, alors que des concurrents européens et japonais l’ont progressivement rattrapé.

Face à ce type de discours, des historiens plus churchilliens – tels que Paul Addison ou plus tard Andrew Roberts – tentèrent de défendre l’idée qu’en 1940, il n’existait pas d’options moins coûteuses que celles que privilégia le dirigeant d’un empire en déclin. Mais le mal était fait. Churchill cessa d’être un monument inviolable pour redevenir un acteur soumis à des contraintes géopolitiques. L’historiographie d’alors ne parlait plus seulement de sa bravoure et de son audace, elle accordait désormais une importance décisive aux conséquences de ses choix en termes de politique de puissance.

Le retour de l’Empire

Toutefois, le tournant le plus important dans la manière dont les historiens parlèrent du vainqueur de la Seconde Guerre mondiale est lié au regain d’intérêt pour l’histoire de l’Empire britannique au début des années 2000. David Reynolds, dans In Command of History (2004), montra ainsi que Churchill avait lui-même, dans une certaine mesure, mis en scène sa légende de chef de guerre grâce à l’instrumentalisation habile de certaines archives, avant que Richard Toye, dans Churchill’s Empire (2010), n’analyse ses discours en mettant l’accent sur leurs supposés stéréotypes raciaux.

Dans le même temps, des historiens décoloniaux, tels que Yasmin Khan, Caroline Elkins ou encore Madhusree Mukerjee, qui travailla sur les ressorts de la famine de 1943 au Bengale, tentèrent de présenter le Premier ministre anglais comme la principale figure d’un système d’oppression visant à faire souffrir la population indienne afin de soutenir l’effort de guerre britannique. La radicalité de ces théories trouve aujourd’hui un écho dans les travaux de chercheurs comme Priya Satia, qui vont jusqu’à affirmer que la célébration de l’action de ce dirigeant face à la barbarie nazie ne serait qu’un moyen de faire oublier son rôle dans la famine du Bengale.

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L’acte de vandalisme qu’a connu la statue de Churchill à Parliament Square, à Londres, en juin 2020 est la conséquence de la lente diffusion, dans l’espace public, de ces récits de l’histoire décoloniale. Face à de tels actes, la question des limites d’une approche qui invite à relire tout phénomène, et donc également la lutte de cet homme d’Etat contre le nazisme, à travers le prisme du colonialisme ou de l’impérialisme paraît légitime.

Pour un historien tel qu’Andrew Roberts, qui critique la manière très idéologique dont certains chercheurs en sont venus à écrire sur Churchill, la réponse est claire: le manque de nuance de cette historiographie favorise l’essor d’un totalitarisme aussi dangereux que celui contre lequel se dressa ce responsable politique. En effet, d’après Roberts, la relecture militante et manichéenne du passé défendue par les tenants d’un puritanisme progressiste et identitaire tend à légitimer des discours et des actes marqués par le sceau de la radicalité et de l’intolérance.


[1] The Lost Victory: British Dreams, British Realities, 1945–1950 (1995); The Verdict of Peace (2001).

Fondateur du Cercle fribourgeois de débat, Antoine Lévêque est rédacteur au Regard Libre. Ecrire à l’auteur: antoine.leveque@leregardlibre.com

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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