Comment les gens ennuyeux nous ont rendus riches

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écrit par Sébastien Lapaire · 18 octobre 2025 · 0 commentaire

Le succès économique de l’Occident a été rendu possible par une valorisation des vertus bourgeoises et de la liberté. Elles ont été allumées en 1848. La Suisse en est le parfait exemple.


L’article original est paru en allemand dans Schweizer Monat.


Le philosophe et écrivain suisse Alain de Botton a un jour parlé avec fierté de sa ville natale, Zurich, affirmant que «la leçon particulière qu’elle donne au monde réside dans sa capacité à nous rappeler à quel point il peut être imaginatif et humain de demander à une ville de n’être rien d’autre qu’ennuyeuse et bourgeoise». Oui.

Il a cité Montaigne, ce gentil noble issu d’une famille de marchands de poisson, qui écrivait de manière similaire à la fin du XVIe siècle en faveur de la vie bourgeoise: «Réussir un assaut, diriger une ambassade, gouverner une nation sont des exploits brillants. Réprimander, rire, acheter, vendre, aimer, détester et cohabiter avec sa famille et avec soi-même avec douceur et justice est quelque chose de plus difficile.» Oui, mille fois oui.

Cohabiter avec douceur et justice est magnifique et humain. Au cours des deux derniers siècles, cela nous a rendus, dans les pays industrialisés, extrêmement riches et au moins un peu plus vertueux. Nous sommes plus riches en nourriture, en logement, en alphabétisation et en durée de vie, le revenu réel par habitant a été multiplié par 10, 30 ou 50. Nous avons également mis fin à l’esclavage et à l’assujettissement des femmes, nous nous soucions des lointains Ouïghours et nous ne battons plus les chevaux de trait.

Nous devrions cesser d’être fascinés par les rêves d’héroïsme militaire juvénile et d’héroïsme spirituel féminin. Le véritable héroïsme des adultes se manifeste dans leurs luttes quotidiennes, et non dans les fusillades et les poursuites en voiture qui attirent les adolescents dans les salles de cinéma. Il n’y a rien de mal à être adulte, responsable et issu de la classe moyenne, à passer sa vie à subvenir aux besoins des autres au travail et à la maison.

Le terme «capitalisme» est un mot trompeur, chargé de sens et scientifiquement absurde, imposé il y a plus d’un siècle par les disciples de Marx. Un – Suite p. 18 mot scientifiquement plus précis pour décrire ce qui s’est passé après 1800 est celui d’innovisme. Les innovations explosives des deux derniers siècles ont enrichi les pauvres, aujourd’hui même en Chine, et bientôt en Inde. Les Suisses, par exemple, ont échappé au sombre projet d’exporter leurs jeunes hommes vers les guerres en Europe et sont devenus l’une des nations les plus riches, avec des BMW, le chauffage et une éducation en trois ou quatre langues.

Le grand enrichissement des Suisses, qui sont passés de 3 dollars par jour en 1800 à environ 200 dollars par jour aujourd’hui, s’est produit parce que leur bourgeoisie a, au cours des deux derniers siècles, progressivement et doucement mis de côté les passions aristocratiques et sacerdotales qui avaient troublé l’Europe pendant si longtemps. Ce n’est pas que ces passions aient complètement disparu. Elles refont surface dans le nationalisme orthodoxe de Poutine et le socialisme religieux de Maduro, dans les deux cas pour justifier la tyrannie.

Elargissement du gâteau

Pour voir les signes du passage à l’ère bourgeoise, il suffit de se pencher sur les romans européens de l’époque, de Henry Fielding à Max Frisch. Ils ne glorifient pas Harry, l’Angleterre et saint Georges à la manière de Shakespeare. Même Guerre et Paix de Tolstoï ne présente aucune de ces deux figures comme des héros militaires ou spirituels. Les romans européens ne racontent pas les nobles aspirations des chevaliers et des saints, mais la vie ordinaire de vous et moi, simples citoyens. Amos Oz a qualifié Thomas Mann d’«amoureux et moralisateur de l’ère bourgeoise». Le premier roman à succès de Mann, Les Buddenbrook, publié en 1901, racontait l’histoire de sa propre famille de commerçants à Lübeck, «où les hommes arpentaient les rues fiers de leur réputation irréprochable d’hommes d’affaires». Qu’y a-t-il de mal à cela?

La racine du Grand Enrichissement est la liberté, théorisée dans le libéralisme du XVIIIe siècle et qui s’est enflammée en 1848 dans toute l’Europe, après une longue et sombre réaction à la Révolution française et aux libéralisations et tyrannies forcées de Napoléon. Cette étincelle n’a pas provoqué un embrasement immédiat, mais une combustion lente, comme l’Etat fédéral suisse de 1848 et son engagement croissant en faveur de la liberté. C’est le libéralisme qui nous a rendus riches, et non les aventures de l’Etat nationaliste ou les redistributions du socialisme démocratique. Nous sommes devenus riches en élargissant considérablement le gâteau économique, et non en le détournant vers la guerre ou en le découpant différemment.

L’invention de la démocratie suisse, du fédéralisme suisse, de l’acide nucléique, de la cellophane, du velcro, du papier d’aluminium, du chocolat blanc (mon invention helvétique préférée), de la souris d’ordinateur, du langage informatique Pascal, et l’adoption vigoureuse de la machine à vapeur, du chemin de fer, de l’électricité, du creusement de tunnels, de la purification de l’eau, du droit de vote des femmes (enfin…), voilà ce qui a fait passer la Suisse et le reste d’entre nous de la misère antique de 1800 à la prospérité agréable d’aujourd’hui.

Le champ d’action de la vie humaine s’est considérablement élargi. Certes, nous pourrions le gaspiller en regardant la télévision toute la journée, voire en consommant des quantités excessives de chocolat blanc. Cependant, les prolongements les plus nobles de la vie humaine dans les domaines de l’art et de la science, de la charité et de la générosité dépendaient de la possibilité de quitter un village alpin pour rejoindre les lumières de Genève ou de Lugano. Les impulsions à l’origine de ces succès provenaient presque toutes du secteur privé, et non de l’Etat.

La spécialité de l’Etat est bien sûr la coercition, et c’est normal. Si les Allemands envahissent le pays, chaque Suisse doit obéir à l’Etat et prendre les armes. Cependant, nous ne devenons pas riches en contraignant les gens à payer leur loyer à coups d’épée ou en les brûlant sur un bûcher pour hérésie. A long terme, les régimes collectivistes comme celui de Xi Jinping échoueront, même sur le plan économique. Il n’existe pas de «modèle chinois» couronné de succès. Seul le libéralisme économique est la voie vers la richesse, et Xi Jinping est en train de détruire la liberté. Lorsqu’un régime ne peut se maintenir au pouvoir qu’en assassinant des journalistes et en attaquant des pays libres, les tyrans ont-ils gagné? Pas à long terme.

Le lien entre liberté et innovation est une réalité que toutes les républiques commerciales, d’Athènes à Venise, de Novgorod à Osaka, ont connue – même si, il faut l’admettre, Athènes et Venise l’ont régulièrement oublié. Contrairement à la métaphore guerrière que les politiciens ne cessent d’appliquer à l’économie, le commerce est d’une douce humanité: «Voici mes services bancaires, mes médicaments, mes montres, mes appareils électriques. Puis-je vous en vendre?»

Lors de l’avènement de la bourgeoisie aux Pays-Bas durant le XVIIe siècle, en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle et enfin en Suisse au XIXe siècle, le reste de la société a cessé de surestimer les activités des généraux et des pasteurs, et a commencé à valoriser les professions pacifiques et tolérantes de la bourgeoisie. Certes, nous sommes par moments retombés dans nos travers, avec des Hitler ou des Xi Jinping. Mais les Suisses, pragmatiques, ont adopté très tôt la culture bourgeoise. La dernière fois qu’ils ont pris les armes les uns contre les autres, c’était lors de la guerre civile dite du Sonderbund, qui opposait les protestants aux catholiques à l’ancienne, mais qui n’a duré que quelques jours en novembre 1847.

Un Américain serait bien sûr surpris d’apprendre que cet événement est appelé une «guerre civile». Une centaine de personnes ont trouvé la mort lors du seul épisode suisse des troubles paneuropéens de 1847-1848. Aux Etats-Unis, certaines grèves locales ont fait plus de victimes. Quatorze ans après 1847, nous avons montré comment mener une véritable guerre civile, avec 1487 jours de combats et 600’000 morts. Il s’agissait d’un mouvement anti-bourgeois lancé par les sudistes romantiques et esclavagistes. Il n’a jamais complètement pris fin. Les Suisses ont cessé de se faire la guerre et sont revenus à leurs activités. Enfin, en quelque sorte.

Egalité des droits

Après 1700, les intellectuels européens ont lancé trois grandes idées politiques, qui ont toutes pris une importance considérable en 1848. La première et la meilleure était le libéralisme. C’était l’idée surprenante, née dans l’esprit de Voltaire, d’Adam Smith et de Mary Wollstonecraft, que les anciennes hiérarchies entre seigneurs et paysans, bureaucrates et sujets, maris et femmes pouvaient être renversées. Smith l’appelait «le système évident et simple de la liberté naturelle». Le libéralisme affirmait simplement que personne ne devait être esclave ou rester éternellement enfant. Le libéralisme prônait, sans jamais le mettre pleinement en œuvre, une égalité de «permission» – non pas d’opportunité ou de résultat, mais le droit de se lancer, de quitter un village alpin pour la ville, de créer une entreprise à Berne, d’organiser la Croix-Rouge. Cette permission caractérisait depuis longtemps les villes, à moins que les corporations n’intervinssent pour la réglementer. Comme le disait le slogan: «Stadtluft macht frei» («L’air de la ville vous libère»). A présent, la permission libérale s’appliquait à tout le monde.

Les deux autres grandes idées qui se sont exprimées à l’échelle européenne en 1848 ont été le nationalisme et le socialisme. Deux idées particulièrement néfastes, comme le XXe siècle l’a démontré sans l’ombre d’un doute. Toutes deux ont rétabli les anciennes contraintes, au nom du roi et de la patrie ou de la révolution et de la réglementation. Toutes deux partaient du principe que le commerce était un jeu à somme nulle, que l’Allemagne avait besoin d’espace vital (Lebensraum) ou que les travailleurs s’en sortaient mieux en contraignant d’autres travailleurs. Le libéralisme, en revanche, imaginait un monde à somme positive peuplé d’adultes libérés, et a rapidement atteint une somme positive d’une ampleur inimaginable.

Revalorisation des vertus bourgeoises

Comment? Malgré la résistance de nombreux intellectuels, le monde a commencé à avoir une perception positive des villes bourgeoises. La revalorisation bourgeoise n’était pas une «montée de la classe moyenne», si l’on entend par là l’arrivée au pouvoir politique d’une bourgeoisie élargie. En dehors des républiques urbaines dispersées, une telle étape a été longtemps retardée. Quoi qu’il en soit, on dit toujours que la classe moyenne «est en pleine essor», mais en réalité, ce n’est que récemment qu’elle a gagné le respect des Britanniques, pourtant réputés pour leur politesse et leur sens des affaires. Il n’y a pas si longtemps, la Grande-Bretagne était encore gouvernée par l’aristocratie. Winston Churchill est par exemple né au palais de Blenheim, issu d’une famille de ducs, et il ne s’en cachait pas.

Le succès récent de l’horlogerie suisse ne repose pas sur la lutte des classes, ni sur l’Etat-nation, ni sur le charbon, ni même sur la science; la raison de ce succès est la mise en valeur de comportements bourgeois, une acceptation accrue, bien que parfois timide, des vertus bourgeoises par les autres et par la bourgeoisie elle-même – le fait de critiquer, de rire, d’acheter, de vendre, ces actes si peu prestigieux. Ces vertus ne sont rien d’autre que des vertus anciennes qui sont désormais exprimées sous une forme commerciale.

C’est d’abord en Hollande, puis dans les pays anglophones et enfin ailleurs, que les mentalités ont changé. Alexis de Tocqueville, observateur avisé de la nouvelle égalité des droits, écrivait en 1835: «En voyant le tournant pris par l’esprit humain en Angleterre sous l’influence de la vie politique, en voyant l’Anglais […] inspiré par le sentiment qu’il peut tout faire, je ne m’empresse pas de demander si la nature lui a ouvert des ports ou lui a donné du charbon ou du fer.» En 1853, après l’échec de la révolution libérale en France, il écrivait: «Seuls les sentiments, les idées, les mœurs […] peuvent conduire à la prospérité publique et à la liberté.» Encore une fois, mille fois oui.

En d’autres termes, le monde moderne qui a fait un bond en avant en 1847-1848, pour le meilleur ou pour le pire, a été déterminé par des idées éthiques. L’une de ces idées était celle, libérale, de l’égalité dans le respect. Les deux autres étaient celles de la haine de l’ennemi de la nation ou des masses.

Les Suisses savent depuis longtemps laquelle choisir. C’est pourquoi je les apprécie. Ainsi que leur chocolat blanc.

Professeur émérite d’économie à l’université de l’Illinois à Chicago, Deirdre McCloskey est titulaire de la chaire Isaiah Berlin en pensée libérale du Cato Institute, à Washington D.C. Retrouvez sa chronique pour Le Regard Libre tous les mois dès le prochain numéro.

Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°102).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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