Un Etat n’est pas une famille

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écrit par Sébastien Lapaire · 13 février 2026 · 0 commentaire

Dans sa chronique, l’économiste américaine Deirdre McCloskey critique l’illusion de l’Etat-protecteur et montre comment la promesse de sécurité peut miner la liberté des individus.

La métaphore la plus éloquente de l’antilibéralisme est celle de la famille, avec son pater familias. C’est le père qui décide. James d’Angleterre écrivait en 1598: «Dans les républiques bien gouvernées, le titre de pater patriae était toujours… réservé aux rois.» Un discours célèbre prononcé en 1928 devant le parlement suédois a introduit le terme folkhemmet, « la maison du peuple ». Il résumait une alliance, caractéristique de l’époque, entre les corporatistes conservateurs et les planificateurs progressistes – d’où le New Deal aux Etats-Unis, ou encore le fascisme, la Volksgemeinschaft d’Hitler, avec Il Duce comme père de Lo Stato – parfois consacrée par l’eau bénite d’un socialisme chrétien. Ce dernier ne met pas l’accent sur la lutte des classes de Marx, mais au contraire sur une société unifiée d’enfants (souvent anciennement) chrétiens sous l’autorité de planificateurs paternels ou maternels. La politique suédoise s’est appuyée sur la théorie du folkhemmet jusqu’aux désastres économiques des années 1990. Ces désastres ont finalement brisé la confiance dans Gunnar et Alva Myrdal, considérés comme de bons parents prenant en charge la vie des citoyens depuis leurs bureaux à Stockholm.

La demande moderne insistante pour que l’Etat joue le rôle d’un parent sévère ou aimant peut bien sûr découler de la démocratie. Il y a un siècle, le journaliste américain H. L. Mencken déclarait que « la démocratie est la théorie selon laquelle les gens ordinaires savent ce qu’ils veulent et méritent de l’obtenir, bien et durement ». La démocratie était impliquée par le libéralisme originel, une égalité de permission s’étendant progressivement au vote. C’est une bonne chose. Mais le paradoxe regrettable est le suivant: lorsque ce régime a été pleinement étendu, il a conduit à une prolifération de l’étatisme, sapant l’égalité des droits qui est le libéralisme originel de 1776 et 1789. Prenez n’importe quelle campagne politique récente, une compétition de fausses promesses de sécurité, à atteindre en prenant à Madame A pour donner à Monsieur B.

On a demandé au sénateur George J. Mitchell, de l’Etat du Maine (né en 1933), un homme politique américain exceptionnellement intègre, quelle était la réalisation dont il était le plus fier dans sa longue carrière. Il a notamment joué un rôle crucial en 1998 dans la conclusion de l’accord du Vendredi saint qui a mis fin à trois décennies de troubles violents en Irlande, le pays de son père, un accord gagnant-gagnant pour tous. Mais il a répondu qu’il était particulièrement fier d’avoir sauvé des emplois dans l’industrie papetière du Maine en contraignant le gouvernement à la protéger, comme un père qui triche pour obtenir un emploi à son fils. Quelques travailleurs du Maine ont gagné. Tous les autres ont perdu. Le protectionnisme est une vente aux enchères de biens volés, et ce politicien des plus intègres était particulièrement fier d’être l’un des voleurs. Papa protège ses enfants.

Les papas et les mamans sont bons pour nous, bien sûr, si nous sommes des enfants. Dans une famille, une protection aimante est merveilleuse et efficace. Mais ils sont mauvais pour nous si nous ne sommes pas des enfants, mais des adultes libérés. Les grandes sociétés comme la Suisse ou la France, avec 9 millions ou 69 millions d’habitants, ne sont pas des familles. La logique d’une famille aimante fonctionne donc extrêmement mal.

Méfiez-vous donc de la métaphore de la nation comme famille, folkhemmet. Elle est agréable à entendre et humainement naturelle. Cependant, elle conduit à la tyrannie de papa. Certaines personnes ont choisi de rester des enfants avec des parents aimants, pour toujours. Mais c’est, comme quelqu’un l’a dit, la route vers la servitude – souvent, un auto-asservissement.

Tous les mois, carte blanche à Deirdre Nansen McCloskey. Professeure émérite d’économie à l’université de l’Illinois à Chicago, elle est titulaire de la chaire Isaiah Berlin en pensée libérale du Cato Institute, à Washington D.C.

Vous venez de lire une chronique tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°121).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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