Le capitalisme primitif a fait son grand retour
Les droits de douane américains symbolisent la résurgence du mercantilisme. Replis impériaux, rareté des ressources, échanges militarisés: avec la fin du libre-échange, l’économie mondiale renoue avec ses vieux réflexes. Un jeu à somme nulle où tous perdent, sauf ceux qui en dictent les règles.
Le 1er août 2025, jour de fête nationale, Donald Trump a asséné un coup dur à la Suisse: 39% de droits de douane sur les produits helvétiques importés aux Etats-Unis, premier débouché de ses exportations. La présidente de la Confédération Karin Keller-Sutter, qui répétait depuis des semaines que les négociations étaient sous contrôle et qu’un compromis allait émerger, s’est vue brutalement désavouée. Trump ne voulait rien savoir: pas de deal tant que la Suisse affiche une balance commerciale excédentaire avec l’Amérique.
La Saint-Galloise a pourtant tenté de convaincre l’actuel locataire de la Maison-Blanche que cet excédent n’était pas un problème, mais cette attitude revenait à ignorer la logique qu’il incarne. Là où nous raisonnons depuis des décennies dans le paradigme libéral d’un commerce gagnant-gagnant, le président américain voit un jeu à somme nulle. Pour lui, ce que la Suisse engrange, les Etats-Unis le perdent nécessairement. Au point d’accuser le pays alpin de voler le sien.
Même un économiste aguerri tel que le Prix Nobel Paul Krugman confesse ne plus avoir de repères face à cette nouvelle réalité. Or, si tout le monde peine à la comprendre, ce n’est pas tant parce que Donald Trump, Xi Jinping, Vladimir Poutine et leurs semblables sont irrationnels. C’est parce que ces derniers voient le monde à travers un autre prisme, en apparence nouveau mais en réalité aussi ancien que le capitalisme lui-même: celui du mercantilisme.
Deux visions opposées de la prospérité
Le paradigme mercantiliste repose sur l’idée qu’une nation s’enrichit si elle exporte davantage qu’elle n’importe, accumulant ainsi des réserves d’or et d’argent. Cette conception est liée à la naissance du capitalisme aux XVIe et XVIIe siècles. Pour les pays dépourvus de mines, il n’existait que deux moyens d’accroître leurs réserves de métaux précieux: coloniser pour s’approprier directement ces ressources ou les faire affluer par le commerce avec les pays qui en possédaient. A cette époque, la richesse était pensée comme un «gâteau» fixe: si une nation en obtenait une part plus grande, c’était nécessairement aux dépens d’une autre.
Cette vision a profondément évolué avec la révolution industrielle. L’accroissement spectaculaire des capacités de production a déplacé le centre de gravité de l’accumulation de stocks vers la création de valeur. La balance commerciale, autrefois considérée comme l’indicateur par excellence de la puissance d’une nation, a pris une signification plus nuancée. Dans une économie moderne, un déficit commercial ne traduit plus forcément une faiblesse. Il peut au contraire refléter l’accès à des biens produits plus efficacement ailleurs qui, proposés à un prix plus bas que s’ils étaient fabriqués localement, accroissent le pouvoir d’achat des consommateurs.
Une balance commerciale déficitaire peut aussi signifier l’exportation des nuisances industrielles – comme la pollution ou le besoin en espace et en infrastructures – vers les pays producteurs, tout en accompagnant la tertiarisation des économies avancées, qui troquent les usines contre des emplois de services, souvent plus confortables et à plus forte valeur ajoutée.
Une condition sine qua non du libre-échange
Le libre-échange s’est progressivement imposé, grâce notamment aux travaux de penseurs comme David Ricardo, devenu célèbre pour sa théorie des avantages comparatifs. L’idée centrale du paradigme libéral est que le commerce n’appauvrit personne. Au contraire, il enrichit tous ceux qui y participent. En se spécialisant dans les productions où elles sont relativement les moins désavantagées, les nations fabriquent plus efficacement, accroissent la richesse totale et élargissent le «gâteau» commun.
Ce que les facultés de sciences économiques omettent souvent, c’est que le libre échange ne se perpétue jamais par altruisme. Dans Le monde confisqué: essai sur le capitalisme de la finitude, l’économiste et historien français Arnaud Orain montre que la «globalisation heureuse» repose sur la domination d’une puissance garante de la sécurité des routes maritimes, par lesquelles transite plus de 80% du commerce mondial. Selon l’auteur, le libre-échange ne dure que tant que l’hégémon, c’est-à-dire la puissance dominante, en est le principal bénéficiaire. Dès que ce dernier constate que ses rivaux en tirent davantage profit que lui, il n’a plus intérêt à assumer le coût de sa protection.
La fin de l’hégémonie américaine
Orain s’appuie sur l’exemple de la Pax Britannica à la fin du XIXe siècle. L’Empire britannique défendait la liberté de circulation sur les mers parce que le commerce consolidait sa suprématie. Or, lorsque l’industrie allemande est devenue un concurrent sérieux, Londres a fini par se replier sur ses colonies, instaurant la préférence impériale. Aujourd’hui, la Pax Americana suit la même logique. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis ont garanti l’ordre commercial mondial, mais la montée en puissance de la Chine réduit depuis plusieurs années les bénéfices relatifs que les Américains retirent du libre-échange.
Washington estime désormais que cet ordre profite davantage à certains de ses rivaux – comme le confirment les conversations fuitées lors du Signalgate, au cours desquelles le vice-président américain J.D. Vance a déclaré qu’il «détestait renflouer l’Europe encore une fois». Et son Secrétaire à la Défense Pete Hegseth d’ajouter qu’il «partageait entièrement son dégoût du parasitisme européen». C’est on ne peut plus clair: l’administration Trump entend retirer les Etats-Unis de leur rôle de «gendarme du monde», tout en protégeant ses industries par des droits de douane, des subventions massives et la pratique du friendshoring – consistant à produire et à commercer prioritairement avec ses alliés – pour reconstituer des silos impériaux.
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Cette logique dépasse la seule compétition économique et relève désormais aussi de la sécurité nationale. Pour les Etats-Unis, importer des éoliennes chinoises n’est plus qu’une question économique, mais aussi politique, Pékin pouvant y intégrer des dispositifs de sabotage ou de surveillance à distance. Les droits de douane deviennent donc des instruments politiques. Comme lorsque Washington a menacé le Brésil de surtaxes massives en représailles à la condamnation de Jair Bolsonaro pour tentative de coup d’Etat. Le commerce sert ainsi à constituer des blocs homogènes, non seulement sur le plan économique, mais aussi géopolitique. Des pratiques qui ne sont pas sans rappeler les grands empires comme la Grande-Bretagne du XIXe siècle.
Le moteur du mercantilisme
Bien que la théorie de Ricardo montre l’intérêt à se spécialiser et céder la production de certains produits à d’autres pays, en pratique, les grandes puissances refusent d’abandonner des avantages qu’elles ont pris des décennies à construire. Le coût politique en serait trop lourd: chômage, désertification de villes entières et sentiment de déclassement au sein de certaines parts de la population. L’hégémon préfère donc protéger ces industries à tout prix, quitte à ériger des barrières économiquement inefficaces. Dans une forme d’inertie, la politique «America First» ralentit les ajustements commerciaux et nourrit le retour d’un capitalisme mercantiliste.
S’ajoutent à cela deux crises majeures qui ont renforcé la croyance selon laquelle les ressources mondiales sont limitées, croyance au cœur de la conception de l’économie comme un jeu à somme nulle. D’une part, la pandémie a mis en lumière la dépendance des consommateurs à des chaînes de production globales, y compris pour des biens considérés essentiels comme les masques, les vaccins ou les médicaments. L’inquiétude résultante a entretenu l’idée que chaque nation devait sécuriser ses approvisionnements avant ses voisins. D’autre part, la crise climatique alimente la conviction que l’énergie, les métaux rares ou les terres cultivables sont des biens en voie d’épuisement. Ce discours sur les «limites planétaires», porté entre autres par les chantres de la décroissance, nourrit un imaginaire mercantiliste fondé sur la rareté et donc sur l’appropriation.
Des politiques élitistes et délétères
Les cycles mercantilistes ne sont pas l’exception, mais la règle dans l’histoire du capitalisme, qui n’a connu que deux brèves parenthèses libérales depuis plus de cinq siècles. Malgré le fait qu’on puisse l’expliquer, le retour de ce paradigme hostile au libre-échange est une mauvaise nouvelle. Loin de promouvoir le bien-être général, ce mode du capitalisme s’avère élitiste: son objectif n’est plus la concurrence au service du consommateur, mais au contraire la constitution de monopoles, notamment technologiques, capables de rivaliser avec ceux des empires adverses.
Les droits de douane renchérissent les biens, les subventions pèsent sur les contribuables et l’affaiblissement de la concurrence internationale réduit la pression sur les prix. Toutes ces politiques ont pour effet d’appauvrir le consommateur et de faire affluer les richesses vers une élite politique et économique au nom de la sécurité nationale. Pire: ce repli sur soi fragilise la paix. A l’inverse du «doux commerce», garant de stabilité cher à Montesquieu, les cycles du «capitalisme de la finitude» débouchent sur des zones grises: ni paix ni guerre, mais affrontements constants et militarisation des échanges. Sans puissance dominante pour protéger les mers et le libre-échange, les routes commerciales se transforment en un champ de bataille permanent.
Le pari suisse de l’ouverture
Pays exportateur par excellence, la Suisse est particulièrement vulnérable au basculement en cours. Mais elle ne doit pas céder à la tentation du repli. Sa prospérité repose sur son ouverture, la diversification de ses marchés et la réputation internationale de ses produits spécialisés. Surtout, le pays doit garder en mémoire que les phases mercantilistes sont transitoires: elles refont certes surface lorsqu’un empire décline, mais ne remettent pas pour autant en cause le paradigme libéral.
L’économie n’est pas un jeu à somme nulle. Seulement, elle le devient temporairement quand les nations choisissent de la concevoir ainsi. A la Confédération de rappeler que le commerce libre demeure, malgré tout, la meilleure garantie de paix et de prospérité.
Président de l’Association Café-philo, Yann Costa est rédacteur au Regard Libre. Ecrire à l’auteur: yann.costa@leregardlibre.com
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