IA et emploi, tous concernés par la révolution

5 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 11 mars 2024 · 0 commentaire

Depuis la Révolution industrielle, les métiers les moins qualifiés sont remplacés par les machines, tandis que d’autres secteurs sont créés. Avec l’intelligence artificielle, les cols blancs aussi sont menacés. Voici à quelle condition le chômage n’explosera pas.

L’intelligence artificielle (IA) a longtemps été un phantasme de science-fiction, plus présente dans les œuvres cinématographiques et littéraires que dans notre quotidien. Depuis quelques mois, l’émergence dans la sphère publique d’outils comme ChatGPT, Midjourney, Bard ou très récemment Sora illustre la puissance de cette technologie et dessine les contours des mutations à venir. Si ces générateurs automatiques d’images ou de textes peuvent prêter à sourire au premier abord, le regard profane n’y voyant qu’un gadget de plus apporté par la modernité, ils témoignent en fait d’avancées technologiques vertigineuses, se réalisant à une vitesse inégalée.

Une fois la surprise de la découverte passée, les questions fusent, notamment vis-à-vis des applications professionnelles pouvant en découler. Quand on utilise des outils de traduction en direct, on ne peut que se demander quel sera l’avenir des traducteurs à court et moyen terme. Il en est de même pour les professions du chiffre, les chauffeurs ou les manutentionnaires.

Près d’un emploi sur deux menacé

Dans mon essai Les robots, mon emploi et moi (2019), j’avais estimé que 42% des emplois occupés en France présentaient un risque de disparition, 23% à cause de leur automatisation intellectuelle, et 19% pour des raisons de robotisation manuelle. Près d’un actif sur deux serait ainsi confronté à la perte de son emploi à un horizon temporel proche, dû à une obsolescence de ses compétences face à la machine, sans qu’il ne puisse faire quoi que ce soit.

Il est en effet une constante invariable de toute notre histoire économique: à chaque fois qu’un travailleur est concurrencé sur son activité par une technologie, cette dernière finit par le remplacer. Et cela constitue un facteur de bien-être social. L’actif en question n’a plus à occuper un emploi répétitif, donc pénible – qui envie aujourd’hui les porteurs d’eau du XIXe siècle, les réveilleurs publics ou les poinçonneurs? – et les gains de productivité dégagés par l’automatisation d’une tâche provoquent une baisse du prix du bien ou du service produit.

Comment éviter une explosion du chômage

Depuis la première révolution industrielle, nous observons la suppression des emplois les plus laborieux et les moins qualifiés, provoquant ponctuellement une crainte sur le niveau général de l’emploi. A la fin du XVIIIe siècle, 90% de la population active mondiale dépendaient de près ou de loin de l’agriculture. La mécanisation ayant permis d’immenses gains de productivité dans ce secteur, elle a réduit cette part à 2% aujourd’hui. Pourtant, il n’y a pas eu d’explosion du chômage. Pourquoi? Parce que ce mouvement a permis de créer de nouveaux secteurs, industriels et tertiaires, de développer la métropolisation et de favoriser l’émergence et la satisfaction de nouveaux besoins jusqu’alors inexistants, comme l’a parfaitement démontré la loi des déversements d’Alfred Sauvy.

La question que nous sommes en droit de nous poser est la suivante : cette révolution est-elle amenée à créer autant d’emplois qu’à en détruire ? L’interrogation est tout à fait légitime, notamment parce que, pour la première fois, les cols blancs sont autant concernés par ces bouleversements que les cols bleus. Auparavant, le diplôme et la qualification étaient des boucliers durables pour leurs porteurs ; les révolutions industrielles éliminaient successivement les couches les moins qualifiées du marché du travail. Le passage de cette approche verticale à une élimination horizontale dans la pyramide des métiers est ce qui provoque le plus d’inquiétude, mais doit devenir la motivation de notre réponse concrète à ce mouvement.

Le meilleur moyen de résister à la machine est de devenir complémentaire à ce qu’elle sait faire. Et là, notre meilleure arme reste la formation. L’amélioration du capital humain tout au long d’une vie, en acquérant compétences et connaissances connexes à l’artificiel, est la meilleure solution pour s’assurer une place pérenne sur le marché du travail. Ne connaissant pas encore avec certitude la nature des emplois nécessaires à la satisfaction de nos besoins futurs, il convient de s’ouvrir un maximum de possibilités en se formant continuellement.

Le péril de la paresse

En plus de l’obsolescence des compétences, l’autre menace liée à l’IA est celle de la paresse. Ces outils apportent une facilité d’usage, nous abreuvant d’informations, de loisirs et de plaisirs de manière extrêmement simplifiée. Le risque est de dissocier la notion de récompense de celle d’effort et de perdre ainsi le lien qui a façonné nos sociétés où le travail est placé au centre. En termes de métaphore cinématographique, cela signifierait qu’il y aurait plus à craindre d’un effet Wall-e que d’un effet Terminator ou Battlestar Galactica. Le chef-d’œuvre de Pixar nous dépeint un avenir où l’humanité n’est plus en mesure de se déplacer, de se divertir, ni même de se nourrir seule. L’oisiveté et la déshumanisation dues au solutionnisme technologique absolu ont plus de chance de se produire que la menace d’une IA belliqueuse décidant d’éradiquer l’humanité.

Alors que notre monde économique était régi depuis toujours par la loi ricardienne des rendements décroissants, voulant que l’efficacité d’un facteur de production décline au fur et à mesure de son utilisation, la révolution numérique nous fait entrer dans l’ère des rendements croissants. Spinoza disait qu’il ne «faut pas rire, ni pleurer, ni haïr, il faut comprendre». C’est exactement la réaction que nous devons adopter, pour anticiper au mieux les prochaines évolutions, ne pas en devenir dépendants et surtout nous former pour être les concurrents et non les substituts de cette formidable révolution technologique.

Erwann Tison est économiste. Auteur de plusieurs ouvrages, il est le directeur des études de l’Institut Sapiens, basé à Paris.

Vous venez de lire une interview tirée de notre dossier «TRAVAIL», paru dans notre édition papier (Le Regard Libre N°104).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire