«Le Choc des civilisations»: immigration vs immigrations

4 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 03 mars 2022 · 0 commentaire

Le Regard Libre N° 82 Antoine Bernhard

Dossier «Immigration»

On parle toujours d’immigration au singulier, comme s’il s’agissait d’un phénomène unique. Pourtant, la réalité est plus complexe, car outre ses aspects légaux, économiques ou humanitaires, le problème de l’immigration se pose d’abord en termes culturels et identitaires. C’est en tout cas ce qu’on peut tirer de la lecture du Choc des civilisations de Samuel Huntington.

Peut-on distinguer entre différents types d’immigration selon les régions d’origine? C’est la question qui fâche, titillant la sensibilité bien trop à vif des inquisiteurs contemporains. Répondez «oui», et c’est la polémique assurée. Pourtant, la fenêtre d’Overton s’étant considérablement élargie, la question n’est plus aussi taboue. Une vision plus pragmatique des relations internationales s’impose et permet un vrai débat.

Tous les hommes ne sont pas interchangeables

Quand il en va de l’immigration, un slogan revient souvent: «l’ouverture à l’autre». L’autre d’accord, mais «quel autre?», dirait Mathieu Bock-Côté. Un Français n’est pas un Portugais, un Bulgare n’est pas un Roumain, un musulman n’est pas un chrétien, un Africain n’est pas un Asiatique. Bref. Assimiler tous les étrangers à un seul «autre» anonyme et abstrait ferme tous les horizons de réflexion, et néglige complètement l’importance de l’appartenance culturelle des individus– si nous entendons par culture tous les traits distinctifs non-naturels d’un groupe humain.

C’est pourtant le point de vue de certains libéraux – comme l’explique un podcast du média Liber-thé – qui considèrent que l’Etat n’est justifié à imposer aucune limite à l’immigration, la liberté de mouvement étant un droit fondamental de l’individu. Selon eux, la différence entre un national et un étranger est purement formelle et arbitraire: elle ne saurait donc justifier quelque inégalité devant la loi. Les différences culturelles entre les individus, aussi importantes soient-elles, ne constituent en rien un critère politique pertinent et l’Etat a pour seul rôle de faire respecter les contrats et les droits de propriétés. Notons au passage que cette théorie contient toutes les bases idéologiques nécessaires à l’adoption généralisée du droit de vote des étrangers.

A lire aussi | Droit de vote des étrangers: la logique sans fin du PS

La croyance en l’interchangeabilité de tous les individus caractérise également certains universalistes. Tenant leurs valeurs pour immédiatement universelles, ils refusent toute conception culturaliste, croyant faussement qu’il suffit qu’un individu soit en contact avec une société occidentale pour qu’il en adopte les valeurs et les mœurs, quand bien même ces valeurs seraient en contradiction totale avec sa culture d’origine. C’est au nom d’un tel universalisme que fut instauré en France le «droit du sol», tant décrié aujourd’hui. On pensait qu’un enfant naissant en France adhèrerait nécessairement aux valeurs de la République. Une idée négligeant entre autres l’importance de la culture, véhiculée notamment par l’éducation et la religion.

De l’importance des différences culturelles

La position culturaliste, qui accorde une importance primordiale à l’appartenance culturelle, constitue le fondement de la théorie du «choc des civilisations» de Samuel Huntington. Selon lui, les différences majeures entre les peuples, qui déterminent l’évolution de la politique mondiale, ne sont plus idéologiques, politiques et économiques – comme elles ont pu l’être pendant la guerre froide – mais culturelles. Le plus haut niveau d’identité culturelle est la civilisation, définie «à la fois par des éléments objectifs comme la langue, l’histoire, la religion, les coutumes, les institutions, et par des éléments subjectifs d’auto-identification.» Au-delà, il n’y a plus d’identité commune, mais une conflictualité irréductible entre les blocs civilisationnels qui sont sont grosso modo au nombre de huit: occidental, latino-américain, africain, islamique, chinois, hindou, slave-orthodoxe et japonais.

A lire aussi | Immigration: une Europe partagée entre défiance et besoin de main-d’œuvre

Huntington s’oppose donc radicalement aux tenants d’une approche avant tout socio-économique ou purement abstraite des relations humaines. Qui cherche toutes les causes des comportements humains dans les conditions matérielles d’existence néglige une donnée encore plus fondamentale: l’identité culturelle.

Appliquée à l’immigration, cette conception de l’organisation du monde implique une redéfinition des cadres du débat. Elle nous invite à penser que, par définition, l’immigration extra-européenne ne pose pas du tout les mêmes problèmes que l’immigration intra-européenne, et qu’elles doivent donc être traitées différemment, principalement en ce qui concerne le nombre d’immigrés accueillis, qui doit être le premier sujet de nos préoccupations. Car le nombre peut conduire au communautarisme, et le communautarisme au conflit.

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Crédit photo: © Pexels

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire