Le Genevois qui veille sur la Maison-Blanche

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écrit par Sébastien Lapaire · 04 décembre 2025 · 0 commentaire

Les Etats-Unis vivent une période de profondes divisions. En me baladant dans la capitale, mon regard s’est arrêté sur la statue d’Albert Gallatin: la vie de ce Suisse, oublié dans son pays de naissance, offre une leçon précieuse pour l’Amérique d’aujourd’hui.

De passage à Washington D.C., au moment des élections de 2024, j’avais ressenti le besoin de voir en vrai la Maison-Blanche. Ce symbole à la fois familier et lointain du pouvoir. En m’y rendant, j’avais croisé un Genevois: Albert Gallatin (1761–1849). Sa grande statue de bronze trône seule devant le Treasury Building, le siège du département du Trésor des Etats-Unis. Le bâtiment se trouve juste à côté de la résidence présidentielle. Sur le piédestal, le touriste lit avec surprise que Gallatin était un «genius of finance» et un «champion of democracy». Intrigué, je m’étais demandé alors ce qui avait bien pu valoir pareil hommage à ce Suisse, que plus personne, ou presque, ne connaît dans son pays de naissance – et que j’ai voulu aller revoir avec mes collègues du Regard Libre durant notre escapade américaine.

Si le public romand connaît les prouesses de Jacques Necker (1732-1804) comme ministre des Finances en France, ou pour certains les activités de sa fille Germaine de Staël dans le château de Coppet, Gallatin, lui, est pour sa part tombé dans l’oubli. Pourtant, son parcours s’avère être des plus remarquables. Dans sa biographie[1], le diplomate suisse Bénédict de Tscharner indique que «jusqu’à Henry Kissinger et Madeleine Albright au XXe siècle, il n’y aura plus, aux Etats-Unis, d’hommes d’Etat nés à l’étranger qui atteindront le niveau de notoriété et d’influence de Gallatin».
Un temps, des timbres et les billets de 500 dollars furent même à son effigie. Une véritable star.

Résonances avec le présent

Le destin de Gallatin résonne étrangement avec notre époque. Peu après sa naissance en 1761, les Genevois brûlèrent des livres de Jean-Jacques Rousseau. Gallatin serait sans doute surpris de voir qu’aujourd’hui à nouveau, dans des nations libres, démocrates et républicaines, cherchent à bannir les livres qui dérangent.

Mais revenons à sa trajectoire. En avril 1780, Gallatin, qui a fait son chemin et mené des études brillantes, quitte Genève en avril 1780. Son but? Faire fortune! Pour cela, il veut rejoindre l’Amérique. Il est décrit par le chercheur Nicholas Dungan comme animé de trois traits essentiels: «la franchise, l’audace et la soif de succès». Loin de rouler sur l’or, Gallatin achète quelques paquets de thé avant de partir, dans le but de les revendre une fois sur place. Dans ce nouveau monde, il s’approprie la langue avec une aisance remarquable et s’intègre rapidement, tout en gardant, comme une empreinte de son passé, un accent qui ne le quittera jamais.

En Pennsylvanie, Albert Gallatin décide de fonder avec d’autres expatriés New Geneva, une communauté fondée sur le travail agricole, la liberté et la propriété individuelle. Si cette expérience se révèle un échec, c’est durant ces années que naît sa méfiance envers le pouvoir centralisé ainsi que sa préférence pour un Etat minimal, respectueux des libertés locales. Avec le temps, Gallatin remarque qu’il n’est pas bon homme d’affaires, car trop tendre avec ses proches, qui en profitent. Alors, en parralèle, il se cherche une nouvelle voie.

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En 1788, le Genevois participe à sa première réunion politique. On lui confie rapidement des responsabilités. En 1793, il est porté au Sénat, mais son élection est finalement invalidée. Il n’a pas vécu assez longtemps aux Etats-Unis. En 1795, il entre comme député à la Chambre des représentants et en devient une figure importante. En 1801, Jefferson le nomme secrétaire au Trésor, fonction qu’il occupe jusqu’en 1813 – un record. Modeste, Gallatin avertit le président qu’il lui faudra douze mois pour comprendre et maîtriser l’administration qu’il s’apprête à diriger.

Durant ses années au pouvoir, on note qu’il «systématise les finances du gouvernement, rembourse une grande partie de la dette nationale et finance l’achat de la Louisiane, qui a fait doubler de taille les Etats-Unis». L’achat de la Louisiane n’est pas un détail: grace à ce nouveau territoire, la taille du pays double «sans qu’un seul soldat ait du payer cette conquête de sa vie». Dans ses prises de position, il dénonce le protectionnisme, car il nuit au pouvoir d’achat. Ce que ses adversaires lui reprochent: «Rentrez donc en Europe et faites entrer vos théories utopiques de libre-échange dans la tête de ses souverains. Quand vous les aurez convaincus d’ouvrir leurs ports pour laisser entrer librement nos produits, revenez et nous nous laisserons convertir et adopterons votre foi.» Propos d’une étonnante actualité.

Tout au long de sa vie, Gallatin a incarné le sens de la mesure: la rigueur budgétaire, l’art du compromis et la conviction qu’un Etat doit rester au service de la liberté et du droit. Puisse l’Amérique d’aujourd’hui, fracturée et inquiète, trouver dans ce Suisse expatrié une source d’inspiration!

Directeur adjoint de l’Institut libéral, Nicolas Jutzet est rédacteur au Regard Libre.

Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre hors-série N°6).

[1]Albert Gallatin (1761-1849). Genevois au service des Etats-Unis d’Amérique, Infolio, 2008, 160 pages.

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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