Venise, berceau médiéval du doux commerce

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écrit par Sébastien Lapaire · 23 juillet 2025 · 0 commentaire

Je venais fêter mes trente ans dans la ville du carnaval. Mais derrière les gondoles, j’ai surtout découvert une ancienne république bâtie sur l’eau, l’ordre et le commerce. Une précurseuse du libre-échange, plus actuelle que jamais à l’heure des replis protectionnistes.

Dans mon imaginaire nourri de cartes postales et de réseaux sociaux, Venise, c’est avant tout des canaux paisibles, des ruelles romantiques, un Spritz dans une main et un gelato dans l’autre. Une ville pour les amoureux. Mais alors que je traverse les salles majestueuses du Palais des Doges, tout – des fresques aux dorures, en passant par les sculptures – semble vouloir me souffler une leçon d’histoire.

Au Ve siècle après Jésus-Christ, alors que l’Empire romain achevait sa chute, les peuples de Vénétie fuirent les invasions barbares en s’isolant dans les lagunes. Ils plantèrent des pieux dans le sol, fixèrent l’argile et construisirent leurs maisons sur l’eau. C’est ainsi que naquit Venise.

Le pouvoir sur pilotis

Privés de ressources naturelles, les Vénitiens ne pouvaient compter que sur leur géographie et leurs institutions. Alors que le reste de l’Europe se construisait sur la féodalité, ils fondèrent leur république – l’une des plus anciennes au monde – sur une certaine idée de l’ordre platonicien. Un régime aristocratique, dans lequel le Doge, un genre de prince républicain sélectionné parmi les familles patriciennes du Livre d’or, où elles étaient inscrites, exerçait un pouvoir tant politique que symbolique. Souvent âgé et élu sur la base d’une brillante carrière, notamment dans les affaires, le Doge incarnait l’idéal vénitien.

Une bocca di leone («gueule de lion»). Photo: Yann Costa

Des siècles plus tard, alors que je pénètre l’impressionnant palais, notre guide – une professeure d’histoire à la retraite – nous lance un avertissement: «Rappelez-vous que ces gens n’avaient pour seul but que de préserver les intérêts du marché.» En entrant, j’aperçois une bocca di leone («gueule de lion»), l’une de ces boîtes aux lettres où les habitants pouvaient dénoncer anonymement les fraudeurs. C’est cette justice stricte, combinée à sa maîtrise maritime, qui permit à la République de Venise de s’imposer comme l’une des plus grandes places de marché entre l’Orient et l’Occident, et d’accéder ainsi au rang des cités les plus riches du Vieux Continent, tout en étendant son territoire le long de l’Adriatique, et ce jusqu’en Grèce.

Aux prémices de la modernité

En tant que précurseurs du libre-échange, les Vénitiens furent confrontés à des problèmes d’une troublante modernité, parmi lesquels les épidémies, dont la peste noire, qui frappa la ville à plusieurs reprises avec une violence inouïe. En réponse, ils mirent en place des politiques de santé publique inédites, comme la création d’îles de quarantaine ou le contrôle des flux de marchandises, tandis que leurs médecins arboraient ces célèbres masques à bec – aujourd’hui devenus costumes de carnaval.

Un magasin de masques artisanaux. Photo: Yann Costa

En parcourant les ruelles étroites de la ville, je perçois sa structure comme une métaphore de son identité. Les pilotis, sur lesquels elle repose depuis des siècles, représentent le socle institutionnel solide qui permit aux Vénitiens de s’élever ex nihilo. Quant à ses 400 ponts, ils m’évoquent son rôle d’intermédiaire: non seulement économique, par sa capacité à réunir les marchands du monde entier, mais aussi géopolitique, car les Vénitiens étaient également réputés pour leurs talents de diplomates. Ce double rôle, véritable incarnation du doux commerce, cher à Montesquieu, n’est pas sans me rappeler la Suisse moderne.

Le pont de Rialto. Photo: Yann Costa

La beauté du commerce

Toutefois, aucun modèle ne dure éternellement. Avec la découverte des Amériques, qui marqua la fin du Moyen Age, les routes commerciales se déplacèrent progressivement vers l’Atlantique. L’Espagne, le Portugal, l’Angleterre et la France gagnèrent en puissance, tandis que Venise s’appauvrit peu à peu. Lorsque Napoléon conquit la ville en 1797, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même.

Et pourtant, bien que cette thalassocratie ait disparu depuis des siècles, quelque chose en elle subsiste. Chaque vitrine éveille ma curiosité, et le shopping y prend une dimension tout à fait singulière. Papiers marbrés, verreries, étoffes précieuses, masques ciselés: à Venise, l’artisanat n’est pas qu’une tendance, mais une mémoire vivante. Le commerce y a gardé son âme, et c’est peut-être là que se niche le plus bel héritage de la Sérénissime.

Le Grand Canal. Photo: Yann Costa

Président de l’Association Café-philo, Yann Costa est rédacteur au Regard Libre. Ecrire à l’auteur: yann.costa@leregardlibre.com

Vous venez de lire un récit tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°118).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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