Claude Calame: «L’UE se rend coupable d’un crime contre l’humanité»
Le Regard Libre N° 82 – Diana-Alice Ramsauer
C’est avec révolte et désespoir que le Lausannois Claude Calame observe la situation migratoire actuelle. Pour cet helléniste et anthropologue, membre de SOS-Asile, militant du parti de gauche anticapitaliste SolidaritéS, il faut systématiquement rappeler que les personnes exilées sont avant tout des humains – hommes, femmes, enfants et parfois également nouveaux-nés. Chose que les décideurs politiques oublient, les menant à prendre des mesures de restriction qui nient toute dignité aux migrants. La Suisse dans tout cela, ne dit rien. Pire, elle soutient: en appliquant les accords de Schengen-Dublin de manière extrêmement restrictive ou en augmentant son financement à Frontex, par exemple. Quant aux stratégies de coopération au développement basées sur des partenariats public-privé avec des multinationales, elles prennent le problème par le mauvais bout. De quoi rendre le directeur d’études à l’Ecole des hautes études en Sciences sociales de Paris plus pessimiste que jamais.
Le Regard Libre: Le nombre de personnes décédées dans leur exil ne diminue pas. Les gouvernements n’ont-ils rien appris depuis ce que l’on a appelé «la crise migratoire de 2015»?
Claude Calame: Non, au contraire. Depuis cette période, les mesures de fermeture des frontières de l’UE à l’égard des personnes y recherchant une protection ont été renforcées. Quelques exemples. Très rapidement, après ce que l’on a appelé à tort la crise des réfugiés de 2015, un accord a été passé entre l’Union européenne et la Turquie: en échange de 6 milliards d’euros, Ankara retient sur son territoire les migrants tentant de rejoindre l’UE. Le résultat? Désormais, près de quatre millions de personnes exilées sont bloquées en Turquie, vivant dans des conditions pour le moins précaires.
On a également tenté de construire un mur flottant entre l’île de Lesbos et la côte turque. Par ailleurs, soutenues par l’agence européenne de garde-côtes Frontex, les opérations de «pushback» ont repoussé vers la côte turque les migrants, hommes, femmes et enfants, sur des canots de fortune, sans aucun moyen de survie. Au Nord de la Grèce, le fleuve Evros, désormais renforcé par murs et barbelés, a été le théâtre de violents rejets policiers. Et du côté de la Méditerranée centrale, c’est sans compter les accords successifs passés avec les garde-côtes de Libye, qui ont permis d’externaliser les frontières méridionales européennes. Avec pour résultat la mort de plus de 16000 personnes exilées depuis 2013. Dans ce contexte, l’UE se rend coupable d’un véritable crime contre l’humanité.
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Et la Suisse dans tout cela?
Si l’on prend en compte sa situation matérielle privilégiée, la Suisse est encore plus restrictive que les pays de l’UE. Elle applique les différentes règles qui sont inscrites dans les accords de Schengen et le règlement de Dublin III avec davantage de rigueur que les autres pays européens signataires. En introduisant dès 1995 les mesures dites de contrainte, elle a montré l’exemple de la détention administrative et des renvois de force. Par rapport à ses voisins directs, la Suisse détient toujours le record des «vols spéciaux».
Un référendum contre le financement de l’agence Frontex a été lancé en Suisse. Les opposants refusent le versement d’un nouveau soutien de 61 millions de francs en faveur de cette agence européenne. La récolte de signatures a été difficile. Les partis, même de gauche, ne se mobilisent pas vraiment. Est-ce que vous ressentez un malaise par rapport à ces questions?
Dans les partis gouvernementaux de gauche, on observe une timidité sinon des réticences à s’impliquer lorsqu’il s’agit du thème de la migration. Comme en France, pour toutes les luttes sociales et désormais environnementales, le social-libéralisme a fait des ravages. On assiste non seulement à une droitisation égoïste de la société, mais aussi à la perte de tout sentiment de responsabilité solidaire. Dans tous les cas, cela démontre bien que la Suisse est, de fait, alignée sur la politique européenne. Et pour les personnes en quête de refuge, les souverainistes ne se révoltent pas à l’idée de mettre à disposition d’un tel budget pour une agence supranationale visant à les rejeter.
On le voit, bon nombre de pays ont de la peine à mettre en place une gestion de la migration adéquate. En Suisse, vous dénoncez la suppression des services publics liés à cette question. Dans quelle mesure?
L’Etat se décharge de son devoir d’accueil des personnes exilées. On peut même dire qu’il compte sur les associations pour pallier ses manquements. C’est encore plus frappant en France. Dans des régions comme Calais où la situation sociale des habitants n’est pas particulièrement favorable, mais aussi à Briançon ou dans le nord-est de Paris, des résidents bénévoles ont créé de vastes mouvements de soutien et de solidarité. Ces initiatives sont intentionnellement peu médiatisées. Ces organisations sont non seulement importantes pour la survie matérielle des personnes exilées, mais il s’agit également d’un soutien visant à rétablir l’équilibre psychique et à assurer la dignité humaine de ces néo-arrivants, après les traumatismes subis dans leurs pays d’origine et dans leur parcours migratoire.
N’est-ce pas un point positif que de voir la société civile prendre cette question a bras le corps, dans une démarche «bottom up», plutôt que de voir l’Etat imposer des mesures par le haut à des populations qui ne voient pas toujours l’arrivée de migrants d’un bon œil?
Le problème, c’est qu’il ne peut pas s’agir d’une solution à long terme. Ces mouvements sont simplement des substituts, des moyens pour pallier l’insuffisance des institutions étatiques. Si au moins il existait un financement de ces associations civiles de bénévoles ou simplement une forme de reconnaissance… Mais ce n’est absolument pas le cas. Leurs membres sont passibles de «délit de solidarité».
En matière de coopération et de développement, la Suisse a mis en place une stratégie de partenariat public-privé. La DDC (Direction du développement et de la coopération) finance à raison de plusieurs centaines millions des multinationales pour mener des projets dans les pays les plus pauvres. N’est-ce pas une manière d’engager plusieurs acteurs différents pour régler, à la source, les causes de la migration?
Non, en particulier en matière de de coopération, les partenariats public-privé sont totalement incohérents. Un partenariat avec Nestlé pour un projet de développement d’une agriculture vivrière autonome et écologique est une contradiction dans les termes. Cette multinationale conduit en particulier en Afrique de l’Ouest une politique qui a des conséquences sociales et environnementales à l’origine des migrations forcées. Elle participe au travail d’enfants dans les plantations de cacao, elle soumet l’exploitation de l’eau –un bien public– à la loi du marché, elle exproprie des paysans pour installer plantations et culture intensive, cela au profit des pays les plus riches, dont la Suisse. Il n’y a aucune compatibilité entre la logique de «gouvernance» d’entreprises comme Nestlé, Glencore ou Vale obéissant à la loi capitaliste du profit économique et financier, et celle du soutien au développement économique, social et écologique, sinon culturel, des pays les plus pauvres; cela dans la perspective de l’émancipation des rapports de domination néo-coloniale imposés par les pays du Nord par mondialisation interposée.
Est-il possible de terminer cet entretien sur un élément positif lié à la gestion de la migration actuelle?
Franchement? Non… A part l’engagement des associations et des bénévoles de la société civile, la politique en la matière a été jalonnée d’échecs et de nouvelles restrictions. Je me souviens encore des nouvelles mesures adoptées par la pourtant socialiste Simonetta Sommaruga en 2016. La gestion cantonale de l’accueil des migrants est passée au niveau fédéral et les conditions n’ont pas cessé de se dégrader: les délais de recours ont été réduits, la prise en charge des personnes réfugiées s’est militarisée, notamment avec la sous-traitance de la gestion des camps fédéraux au profit de sociétés de sécurité privées, les renvois sous la contrainte et dans la violence policière se sont multipliés. Ces dérives ont été aujourd’hui dénoncées, mais en vain. Mes nuits sont marquées en particulier par l’angoisse face aux personnes exilées destinées à trouver la mort en Méditerranée centrale, au large des Canaries et désormais dans la Manche. L’angoisse se double d’un sentiment de totale impuissance à l’égard de celles et ceux qui animent les causes de l’exil tout en rejetant celles et ceux qui y sont contraints.
Ecrire à l’auteure: diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com
Crédit photo: Kon Zografos / Pixabay
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