La Suisse, une simple carte postale vue des Etats-Unis

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écrit par Sébastien Lapaire · 30 novembre 2025 · 0 commentaire

Deux expatriés helvétiques, Patrice Crisinel et Olivier Thevoz, dressent le portrait du Texas et expliquent les ressorts de son attractivité fulgurante. En miroir, ils livrent un constat amer: la Suisse doit se réveiller si elle veut rester dans la course mondiale.

Depuis une dizaine d’années, le rêve américain se raconte avec un accent du Sud. Une vague d’entrepreneurs quitte la Californie pour affluer vers le Texas, en particulier dans la région d’Austin, rebaptisée «Silicon Hills» en raison de son attrait pour les sociétés technologiques telles que SpaceX ou Oracle.

Séduits par une fiscalité avantageuse, un coût de la vie plus bas et un esprit résolument «pro-business», de nombreux expatriés, dont des Suisses, ont également suivi ce mouvement. Lors de son passage dans la capitale texane, l’équipe de reportage du Regard Libre a rencontré deux d’entre eux: Olivier Thevoz, un avocat vaudois établi sur place, et Patrice Crisinel, un entrepreneur valaisan qui a cofondé à Dallas une startup active dans la mobilité.

Deux parcours vers l’Etat de l’étoile solitaire

Pour Olivier Thevoz, Austin a été un coup de cœur. «A l’époque, un client français m’a amené ici et j’ai tout de suite adoré cette ville, avec sa scène musicale foisonnante, son ambiance décontractée et son parfum de culture cowboy.» Mais dix ans plus tard, il observe une métamorphose rapide. L’essor de la tech, l’arrivée de riches étrangers et l’explosion de l’immobilier ont transformé la capitale texane, au point qu’ «elle ressemble de plus en plus à une grande métropole», selon l’avocat.

Patrice Crisinel, lui, a choisi la région de Dallas-Fort Worth, peuplée par près de 8 millions d’habitants, pour bâtir Alto, un service de ride-hailing haut de gamme. «Contrairement à Uber, nous employons directement nos chauffeurs et possédons nos propres voitures. Cela garantit la constance, la fiabilité et la sécurité du service», explique l’entrepreneur. Sa startup collabore désormais avec le géant californien, fournissant des expériences de qualité sur la plateforme d’Uber à Los Angeles et Miami.

Les ingrédients du succès texan

Selon Olivier Thevoz et Patrice Crisinel, trois raisons expliquent la croissance fulgurante du deuxième plus grand Etat américain: sa fiscalité, la rapidité de ses procédures et sa culture du risque. «Au Texas, il n’y a pas d’impôt sur le revenu, ni pour les particuliers ni pour les entreprises», rappelle le second. Le service public est entièrement financé par la taxe foncière (property tax) et celle sur la consommation (sales tax). Son compatriote poursuit sur la fluidité administrative: «Ici, les recours sont limités et la justice tranche vite. Les Américains n’hésitent pas à lancer un projet de 200, voire 1000 maisons d’un coup, quitte à se tromper et à arrêter ensuite.» Une efficacité qui ferait rêver bien des promoteurs immobiliers helvétiques, et qui laisserait sans doute les autorités d’aménagement du territoire en apnée.

Derrière la facilité d’implantation, c’est surtout l’attitude face au risque qui a séduit nos deux interlocuteurs. L’avocat vaudois raconte la fois où il a dû licencier une collaboratrice sur-le-champ, une situation qui l’a perturbé sur le moment. «A ma grande surprise, elle m’a remercié pour l’opportunité et est repartie sans rancune.» Aux Etats-Unis, l’échec ou la rupture professionnelle ne sont pas vécus comme des drames, mais comme des étapes. «Cela favorise une prise de risque et une flexibilité qui, pour un Européen, peuvent paraître déconcertantes», ajoute l’homme de loi.

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Cet état d’esprit s’étend aussi aux professions libérales. «Les jeunes avocats sont prêts à investir financièrement dans une étude pour en devenir partenaires. Ils considèrent que la marque de l’entreprise a une valeur propre, au-delà de leurs services, qui doit être rachetée.» Le père de famille souligne enfin la qualité de l’éducation: dès l’école obligatoire, les élèves travaillent sur des projets concrets liés à l’ingénierie, y compris en partenariat avec des entreprises privées. «L’enseignement est centré sur des compétences utiles et actuelles», observe le Vaudois.

La Suisse réduite à une carte postale

Vue d’outre-Atlantique, la Confédération suscite en revanche un intérêt limité. «Pour la plupart des Américains, la Suisse n’est qu’une carte postale qu’ils rêvent de visiter, avec ses montagnes, ses lacs et sa tranquillité», résume Olivier Thevoz. Ainsi, les «pro-guns» s’appuieraient souvent sur la Suisse comme exemple de pays fortement armé avec une criminalité pourtant faible. La neutralité, souvent perçue comme un pilier de cette Suisse «carte postale», n’est à l’inverse pas particulièrement bien vue: «De nombreux Américains préféreraient une Suisse engagée aux côtés de leurs alliés», observe le spécialiste en droit des affaires.

Les produits helvétiques sont réputés fiables, mais en tant que place économique, le pays reste plutôt insignifiant. «Amazon n’a même pas jugé utile de s’implanter chez nous», illustre l’avocat. C’est que dans une économie technologique où la croissance repose sur des effets d’échelle, les petits pays sont peu attractifs. Patrice Crisinel l’atteste: «Beaucoup de mes contacts ne comprennent pas pourquoi nous avons quitté la Suisse. Ils voient un pays de grande qualité de vie, mais ils sous-estiment la question de la taille du marché. En effet, les entrepreneurs ambitieux cherchent rapidement à rejoindre des marchés vastes et homogènes.»

La culture du risque en question

Le co-fondateur d’Alto s’écarte cependant d’un discours répandu : le problème de la Suisse ne serait pas son manque de capital-risque, mais sa culture trop frileuse. A ses yeux, beaucoup de diplômés privilégient la sécurité d’un emploi stable plutôt que la création d’entreprises. Aux Etats-Unis, le nombre d’entrepreneurs est mécaniquement plus élevé, ce qui nourrit un écosystème plus foisonnant, selon le Valaisan. D’après lui, « le véritable enjeu pour la Suisse est de raviver l’esprit entrepreneurial ».

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Patrice Crisinel remet par ailleurs en question l’idée de bâtir artificiellement un écosystème technologique en Suisse : « Le défi, c’est de savoir retenir les entreprises qui atteignent une taille critique. » Autrement dit, la priorité doit être de s’assurer que les sociétés helvétiques qui réussissent disposent des réseaux et soutiens nécessaires pour rester dans le pays, et non pas d’en générer des nouvelles. « Il faut simplement que nos entrepreneurs aient accès aux mêmes chances de validation que s’ils étaient à Palo Alto ou San Francisco, illustre le Valaisan. Si le produit est bon, il trouvera naturellement des financements. »

Le choc des droits de douane

L’annonce de Donald Trump, en août dernier, d’imposer 39 % de droits de douane sur les produits suisses a résonné comme une claque (voir le dossier du Regard Libre N°121 «Le retour du mercantilisme»). Pour Olivier Thevoz, cette décision illustre la fin d’un monde multilatéral régi par des règles équitables, et l’entrée dans une guerre économique entre grands blocs, où les petits pays ne font plus le poids. «L’époque où la Suisse pouvait faire cavalier seul est révolue », affirme l’avocat. Quant à une éventuelle diversification des exportations vers d’autres pays, comme la Chine, l’Inde ou le Brésil, il se veut sceptique: « Pour une PME, la mise en œuvre d’une telle stratégie est extrêmement coûteuse. Se disperser implique de la logistique et des contrats multiples. Vendre sur le marché américain, c’est toucher 340 millions de consommateurs avec une seule législation. »

Face à cette nouvelle donne, le Vaudois appelle à davantage de realpolitik : il faut accepter de donner quelque chose pour obtenir une réduction des droits de douane. « L’Union européenne a dû s’engager à acheter des hydrocarbures américains au prix fort pour obtenir un allègement. Nous devons raisonner de la même manière, et mettre sur la table un secteur stratégique comme la pharma. » Patrice Crisinel abonde : « Dans toute négociation, vous pouvez avoir raison sur le fond, mais l’autre partie n’est pas obligée de l’accepter », formule le Texan d’adoption en référence aux échanges entre le Conseil fédéral et l’administration Trump.

Des institutions américaines solides

Telle que présentée dans les médias européens, la population américaine semble parfois au bord de la guerre civile. Cependant, l’avocat établi sur place nuance. «Le pays est bien sûr divisé, et les opinions politiques sont plus assumées ici qu’en Europe, concède Olivier Thevoz. Les débats sont durs, certes, mais le système démocratique repose sur l’acceptation du résultat. Quand on gagne, on gouverne. Quand on perd, on attend la prochaine élection. C’est pour cela que l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 a été un choc. Mais malgré cet événement, il existe encore un respect du verdict des urnes.»

Les années texanes ont modifié la perception du monde des deux expatriés. «Vivre aux Etats-Unis m’a rendu plus pragmatique et plus direct, moins angélique dans ma façon de voir l’économie et la politique», confie Olivier Thevoz. Qui dit aussi avoir perdu l’illusion que la Suisse occupe une place centrale dans le monde. «En Grande-Bretagne comme ici, chacun voit son propre pays comme le centre de l’univers, mais la Confédération n’apparaît pratiquement pas sur la carte des autres.»

Patrice Crisinel, quant à lui, insiste sur la qualité de vie helvétique. «Lorsqu’on est jeune et qu’on veut se lancer, l’Amérique est une grande terre d’opportunités. Mais sur le plus long terme, vivre ici avec un niveau de confort équivalent à celui que l’on connaît chez nous exige de gagner énormément d’argent», conclut le Valaisan de Dallas.

Diplômé en économie et président de l’Association Café-philo, Yann Costa est rédacteur au Regard Libre.

Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre hors-série N°6).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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