Relancer l’atome en Suisse? Débat entre deux professeurs renommés
Longtemps décrié pour ses risques, le nucléaire revient au premier plan, porté par les enjeux climatiques et de souveraineté énergétique. La Suisse doit-elle réinvestir dans des centrales pour sécuriser son avenir?
Wolfgang Kröger
Professeur émérite à l’ETH Zurich,
ex-directeur de l’ETH Risk Center
Oui. La Suisse doit garantir un approvisionnement énergétique neutre pour le climat. Dans ce sens, les énergies renouvelables doivent dominer la production d’électricité, mais leur développement trop lent et leur intermittence posent des questions sur la sécurité de l’approvisionnement de base. Les centrales nucléaires offrent une électricité stable, pilotable et prévisible, renforçant la stabilité du réseau, réduisant le besoin en capacités de stockage et comblant le déficit hivernal, ce qui limite la dépendance aux importations. De plus, leur exploitation est pratiquement sans CO₂, avec une faible empreinte au sol et des besoins modestes en matériaux de construction et en ressources critiques. Le combustible nucléaire se stocke facilement, et les réserves d’uranium, largement réparties dans le monde, sont quasi inépuisables. La technologie des réacteurs de grande puissance est aujourd’hui mature et disponible, et plusieurs unités de nouvelle génération sont déjà en service ou en construction. Concernant la sécurité, elle a été largement améliorée grâce aux systèmes actifs et passifs, rendant pratiquement impossible tout accident majeur avec libération de radioactivité. Les délais et coûts de construction varient, mais pour une installation déjà éprouvée, environ huit ans, et des coûts compétitifs paraissent réalistes. Par ailleurs, les petits réacteurs modulaires (SMR) permettront bientôt d’adapter la production à la demande et d’étaler les investissements, offrant ainsi une solution flexible pour l’avenir énergétique de la Suisse.
Christophe Ballif
Professeur à l’EPFL, directeur du CSEM Sustainable Energy Center
Non. Relancer le débat sur le nucléaire aujourd’hui crée un risque de sécurité énergétique pour les vingt prochaines années en Suisse. Et le débat va profiter essentiellement aux énergies fossiles. Pourquoi? La Suisse avait jusqu’à aujourd’hui une stratégie claire, avalisée par le peuple, soutenue par les sociétés électriques: ne pas renouveler le nucléaire, réduire drastiquement les émissions de CO₂, développer le renouvelable, renforcer le potentiel hydraulique, gagner en efficacité avec la mobilité électrique et les pompes à chaleur, tout en rénovant plus rapidement le parc immobilier. Cette transition est faisable et de multiples études de nos hautes écoles et chercheurs l’attestent, telles que SWEET-CROSS et le livre blanc de l’Association faîtière de l’économie des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique (2025). Cette stratégie rendra la Suisse beaucoup plus résiliente, crédible et responsable. Rouvrir le débat sur le nucléaire fragilise tous les efforts entrepris: perte de confiance, plus faibles investissements dans le renouvelable et l’efficacité. L’étude «Scénarios et effets en cas d’autorisation de nouvelles centrales nucléaires», co-signée par deux professeurs de l’ETHZ, montre comment une levée aujourd’hui de l’interdiction de construction aura pour effet un manque d’électricité hivernale en 2035, une augmentation des prix de l’électricité, ainsi qu’un ratage complet sur tous les objectifs que le peuple a votés, la dernière fois il y a 18 mois. Un peu tôt pour dire qu’ils ne sont pas atteignables… Et devinez qui se réjouirait? Tous les producteurs et distributeurs d’énergie fossile qui auraient vingt belles années devant eux en Suisse…
Tous les mois, notre journaliste Pablo Sánchez fait croiser le fer à deux personnalités en désaccord, membres ou non de la rédaction du Regard Libre.
1 commentaire
Au-delà du débat nucléaire, il y a aussi un débat sur l’interdiction de diverses technologies que propose parfois certains mouvements politiques. La motivation peut se comprendre : certaines technologies présentent des risques et leur interdiction se justifierait comme moyen de les éviter. Mais c’est une fausse bonne idée. On peut s’en rendre compte en constatant que l'interdiction est basée sur l'idée qu'une technologie puisse être intrinsèquement bonne ou mauvaise au sens du Bien et du Mal. Ce n'est pas le cas. Une technologie est un outil développé par l'homme, c'est donc son usage qui peut être bon ou mauvais. Ce n'est donc pas la technologie qu'il faut interdire en soi, mais son mauvais usage. Cela se fait en pratique par des normes de sécurité bien faites et bien appliquées. Il faut donc sécuriser plutôt qu’interdire. Il y a bien sûr des cas où en sécurisant on réduit considérablement le risque, mais pas à zéro. Il y a alors un risque dit résiduel. Une autre fausse bonne idée est alors d’appliquer de manière sommaire le principe de précaution en interdisant le risque résiduel. C’est sommaire parce que la bonne voie est d’analyser trois risques résiduels : celui de la technologie sous question, celui du renoncement à cette technologie et celui de choisir une autre technologie. Il s’agit alors de choisir le plus faible de ces trois risques.
Il y a enfin deux attitudes extrêmes et opposées à éviter par principe avec toute technologie : le refus aveugle, et l'adhésion aveugle. Ce sont des attitudes fanatiques. Avec l'attitude des militants anti-nucléaires, l'homme des cavernes aurait pu interdire le feu à l'époque de la préhistoire. C'est tellement dangereux les incendies...
Ruth Dreifuss avait très bien compris cette réalité lorsqu'elle avait défendu la loi GENLEX du Conseil fédéral face aux opposants en faveur de l'interdiction du génie génétique. Elle avait dit : "la loi doit protéger, elle ne doit pas interdire..."
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