L’exception suisse, entre mythes et réalité

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écrit par Sébastien Lapaire · 07 mai 2022 · 0 commentaire

Le Regard Libre N° 85Clément Guntern

Dossier «La Suisse, définition»

Les Suisses vivent avec une image mentale de leur pays qui correspond de moins en moins à la réalité. Sous divers aspects, la fameuse exception helvétique est en position de recul. Il serait temps de se l’avouer pour enfin se renouveler.

Si elle devait se résumer, l’histoire de la Suisse serait celle d’un long apprentissage de la tolérance. La multitude des clivages locaux, régionaux, linguistiques, religieux et politiques l’imposait. Et il faut bien le reconnaître, cette complexe, et à bien des égards archaïque construction historique qu’est la Suisse, fonctionne. Elle a su assurer paix, stabilité et prospérité. Le spectre de la désunion a maintes fois été repoussé par l’adoption progressive d’institutions formelles et informelles, mais aussi de comportements politiques pacificateurs: la neutralité, le sens du consensus, les instruments de la démocratie directe, le fédéralisme, l’armée de milice, la gouvernance collégiale ou encore la concordance.

Toute cette mécanique bien huilée, cet attachement viscéral aux libertés, le tout couronné par une réussite économique, a créé, et à juste titre, le sentiment d’une certaine exception suisse. Autrefois en usage dans la classe politique, mais aujourd’hui quasiment disparue du paysage en tant que telle, l’expression de Sonderfall helvétique reste prégnante dans la façon qu’a la société suisse de se mesurer au reste du monde. Pourtant, aujourd’hui, les Suisses s’accrochent surtout à des mythes. Le monde autour d’eux a changé, la société helvétique a évolué et les marqueurs d’identité se sont effrités.

Un constat s’impose: la Suisse tend à ressembler toujours plus aux autres pays européens. Les mouvements qui traversent toutes les sociétés occidentales transforment aussi la Suisse. Il est indéniable que la culture politique, les mentalités et les préoccupations d’un jeune Helvète d’aujourd’hui sont bien plus proches de celles d’un Néerlandais, Espagnol, Allemand ou Irlandais que celles de ses parents et encore plus de celles de ses grands-parents. La mondialisation de l’économie et des sociétés y a grandement contribué.

Les règles non écrites sont souvent les plus faciles à transgresser

La vague d’uniformisation affecte aussi la Suisse sur le plan politique, justement parce que son système est si particulier. Une de ses spécificités est la présence d’un certain nombre d’institutions informelles, de règles non-écrites appliquées autant par le Conseil fédéral que par les citoyens. Parmi elles, le consensus politique. La recherche constante du compromis, impliqué par cette règle, repose en grande partie sur la volonté de chacun de l’appliquer. On peut par exemple penser à la concordance dans les gouvernements, ou la fameuse «formule magique» pour régler la composition du Conseil fédéral.

Ces règles ont du plomb dans l’aile. Certaines formations politiques – l’Union Démocratique du Centre (UDC) en tête – se sont constituées en forces disruptives à l’occasion d’une des premières crises d’identité majeures que la Suisse a connues depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En cherchant à défendre la liberté des Suisses contre un ennemi extérieur, l’UDC a paradoxalement réussi à fragiliser l’un des piliers de l’identité nationale: la culture du consensus. En maniant à la perfection les armes de la démocratie directe, en opposant les élites au peuple et les Suisses aux étrangers, Christoph Blocher et son parti ont accru la conflictualité et creusé des clivages.

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L’épisode pandémique que nous avons connu illustre parfaitement l’accroissement de la division de la société, favorisée par l’UDC jusqu’au sein du Conseil fédéral. Si la critique de la gestion de la pandémie était tout à fait légitime, la décrédibilisation des autorités et de faits scientifiques sont indignes d’une démocratie comme la Suisse. La défiance d’une partie de la société envers le «système» – défiance en partie justifiée, mais renforcée à tort – n’est pas prête de s’éteindre. De même pour le fossé villes-campagnes, qui trouve des causes profondes mais que le parti agrarien instrumentalise tristement. Certes, les oppositions frontales que nous expérimentons dans nos cantons ne sont parfois que peu de chose face aux déchirements des pays voisins, mais elles restent tout à fait significatives dans les limites étriquées de la Confédération et de ses coutumes.

Neutralité plus identitaire que pratique

La neutralité est un autre marqueur d’identité helvétique, autant valable dans l’imaginaire des Suisses que dans celui des étrangers. Un principe très spécial quand on le regarde de près. D’un côté, les Suisses y sont attachés dans leur immense majorité comme à la prunelle de leurs yeux. De l’autre, ils se montrent à peu près tous incapables de la définir précisément. Même le Conseil fédéral et son administration ne savent parfois pas très bien comment interpréter et surtout comment mettre en œuvre la neutralité en situation de crise. Au cours de l’histoire de la Confédération, la neutralité a eu plusieurs fonctions: protéger le territoire, former un Etat tampon entre grandes puissances rivales, éviter la désintégration nationale, assurer l’approvisionnement en cas de de guerre et fournir des services à la communauté internationale.

Aujourd’hui, en raison de l’élargissement de l’Union européenne (UE), la plupart de ces fonctions ont perdu leur utilité. Seule peut-être celle de contribuer à la paix se justifie toujours. Et encore. La Suisse ne participe actuellement qu’à 1 % des médiations à travers le monde. D’autres Etats, ou des organisations internationales, le font aussi et parfois mieux que nous. Pour réellement peser dans des résolutions de conflits, il manque justement à la Suisse un vrai poids politique, économique et militaire.

De plus, une application trop stricte ou trop souple de la neutralité peut à la fois faire passer notre pays pour un profiteur de la guerre ou pour un Etat à la botte des Occidentaux. La guerre en Ukraine a révélé toute la contradiction de la neutralité suisse: au vu de sa situation géographique et de ses valeurs, elle appartient au camp occidental. Même si la neutralité militaire est respectée dans la mesure où la Suisse ne s’engage pas dans le conflit avec son armée, le pays a de fait pris parti contre la Russie. Ne pas suivre les sanctions de l’UE aurait été interprété comme une prise de position pour le camp adverse, ce qui aurait mis la Suisse en difficulté avec ses voisins directs.

Le peuple et les milieux économiques: la fin d’un consensus

En Suisse, la politique ne serait rien non plus sans ses liens étroits avec l’économie. On peut même avancer que l’un des piliers de l’identité nationale repose sur ces liens. Depuis plusieurs siècles, la forte spécialisation de l’économie et l’étroitesse du marché national ont créé une certaine fragilité. Pour que la prospérité demeure, l’économie suisse est très dépendante à la fois du contexte international et du consensus interne autour de la défense de la «place économique».

L’unité des milieux économiques et la forte porosité avec le monde politique ont longtemps pu s’appuyer sur un souverain toujours conscient de la fragilité de sa propre prospérité et prêt à approuver toutes les mesures propres à renforcer son économie. Or, depuis le début du nouveau millénaire, la mondialisation a pris une place prépondérante dans le quotidien de tous. Autant les élites économiques y ont trouvé un moyen d’enrichissement sans précédent et la pauvreté mondiale a considérablement baissé, autant les couches les plus exposées de la population européenne ont pu ressentir parfois durement les conséquences d’une mondialisation à bas coût: c’est ce qu’on appelle le creusement des inégalités.

Tout a commencé avec Swissair et la faillite des toutes-puissantes élites économiques et, de facto en Suisse, politiques. Une partie du pacte entre le souverain et ses élites commençait à se déliter. La révélation progressive de différents abus – rémunérations démesurées des grands patrons, fraude fiscale, sauvetage de la plus grande banque du pays – tout cela a contribué à instaurer la méfiance. Pourquoi soutenir systématiquement les mesures d’amélioration du cadre économique alors que certains peuvent déjà s’enrichir presque sans limite ? Cette méfiance s’est manifestée à plusieurs reprises dans les urnes, autant par des refus de réformes devant le peuple que des votations qui autrefois auraient passé la rampe sans problème, mais qui ont désormais toutes les peines du monde à être acceptées.

Une Suisse à la fois imbriquée et isolée

La défense de l’indépendance et de la souveraineté du pays se trouve également au cœur de l’identité suisse telle qu’elle s’est formée au cours de l’histoire. De même, l’attachement aux libertés individuelles, l’autodétermination communale et la souveraineté des cantons sont constitutifs de la Suisse. Ce constat se reflète également dans le système de démocratie directe – qui n’était d’ailleurs pas présent lors de la formation de la Suisse moderne.

Or, le contexte extérieur qui a façonné le pays et ses institutions a radicalement changé. Pour la première fois de toute son histoire, la Confédération est entourée de pays amicaux, sans intentions belliqueuses envers la Suisse, démocratiques et capitalistes, regroupés en une seule et même entité politique (l’UE). Seulement, ces pays n’ont pas connu la même histoire que la Suisse. Cette dernière a évolué séparément durant des siècles, plus ou moins loin des tourments de l’histoire européenne.

Ainsi, deux cadres mentaux se font face. D’un côté, une Europe traumatisée qui a éprouvé le besoin de s’unir pour mieux se contrôler et qui a fait l’expérience que la volonté populaire pouvait parfois mener à de terribles dérives. De l’autre, une Suisse non-traumatisée, qui a même connu un moment d’unité sans pareille durant la Seconde Guerre mondiale, et qui expérimente chaque jour la démocratie directe et les libertés individuelles, la paix et la prospérité. Une Suisse qui ne trouve pas de raison de se remettre en question. L’UE a continué d’évoluer sans elle, tout en suscitant le besoin pour la Confédération de créer des liens avec son grand voisin.

Et lorsque l’heure du rapprochement s’est présentée, en 1991, les Suisses ont dit «nein» du bout des lèvres. Comme la géographie ne s’efface jamais, même devant la mondialisation, il fallait tout de même trouver un terrain d’entente, un moyen de vivre ensemble. La solution intermédiaire entre le tout et le rien permettait à la Suisse d’éviter d’être isolée et lui assurait de s’intégrer à ses voisins dans des secteurs choisis. Mais cette solution avait un coût: la perte d’une partie de sa souveraineté et donc une fragilisation de son identité.

Un malaise qui s’installe et qui s’accroît

Les accords bilatéraux entre la Suisse et l’UE, qui relevaient d’une certaine rationalité économique et organisationnelle, ont donc également ouvert une fissure de plus dans le Sonderfall suisse. En acceptant une certaine perte de souveraineté par une reprise «autonome» du droit européen pour maintenir en vie les accords bilatéraux, sans gagner en pouvoir décisionnel (du fait du refus des Suisses), la sacro-sainte indépendance de la Suisse s’est retrouvée amoindrie. Et la Confédération s’est ouverte aux influences de Bruxelles et des Européens.

L’Union européenne que nous connaissons aujourd’hui constitue le facteur principal de l’effritement du particularisme suisse. Par sa simple présence, son poids économique et ses règles internes, elle a provoqué une vaste crise de conscience; sans d’autre résultat pour le moment qu’une paralysie du pays et de ses institutions sur la question. Après l’échec récent de l’accord-cadre avec l’UE, la Suisse ne peut plus sérieusement se croire plus intelligente que le reste du monde. Le modèle suisse et ses particularités sont bousculés par le voisin européen: sommes-nous seulement prêts à sacrifier quelques aspects que ce soit de notre identité pour mieux nous insérer dans ce contexte inédit? Tant que nous n’aurons pas répondu collectivement à cette question, le malaise perdurera.

La Suisse est coincée entre l’effritement de son caractère d’exception et les changements de son environnement. Ses structures mentales et ses institutions ne correspondent plus nécessairement au contexte mondial et européen. Pour le meilleur et pour le pire, elles empêchent la Suisse de s’adapter à son contexte, ouvrant la voie à des contradictions: entre l’idée de notre souveraineté nationale et celle que l’on délègue déjà à Bruxelles sans contrepartie de cogestion, entre la position internationale du pays et son environnement immédiat, entre les mythes que l’on entretient et les réalités du système politique qui ne cessent d’évoluer. Pourtant, les Suisses ont certainement la solution en eux, car ils conservent un optimisme bien particulier: la conviction qu’un compromis est possible sur toutes les questions, même les plus difficiles.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Crédit photo: © Pixabay

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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