«Le racisme en Suisse existe, le racisme systémique n’existe pas»

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écrit par Sébastien Lapaire · 12 juin 2023 · 0 commentaire

Un «racisme systémique» sévirait en Suisse. C’est du moins l’avis de la Confédération, qui a publié un rapport sur le sujet. Selon Olivier Delacrétaz, rédacteur à La Nation, les effets de ce postulat, qui ne repose sur aucune preuve, pourraient être contre-productifs.

Le Service de lutte contre le racisme de la Confédération a publié en mars un rapport postulant qu’un «racisme systémique» aurait cours en Suisse. Cette expression désigne des discriminations fondées sur des critères raciaux qui sont tellement ancrées dans une société qu’elles sont inscrites dans son «système» même. Ainsi, elles sont d’une certaine manière invisibles, il faut les dévoiler. L’enquête fédérale en question se base sur plus de 300 études scientifiques et sur les témoignages des spécialistes du terrain. Les auteurs de ce document arrivent à la conclusion que des mesures s’imposent. Le Royaume-Uni, la Suède ou encore la France ont déjà fait des constats similaires.

Le Regard Libre: Selon Amnesty International, différents experts onusiens, et plus récemment un rapport du Service de lutte contre le racisme (SLR) de la Confédération, un racisme systémique aurait cours en Suisse. Tout d’abord, que veut dire cette notion?

Olivier Delacrétaz: Elle laisse entendre que les Suisses sont racistes par système. Vous pouvez être à mille lieues de vouloir commettre un acte raciste ou d’énoncer une parole raciste, néanmoins vous êtes raciste de manière inconsciente – une sorte de péché originel réservé aux Blancs, en l’occurrence aux Suisses blancs. Si correctement que vous vous conduisiez, vous êtes perpétuellement disposé à commettre le mal. 

Que pensez-vous de ce diagnostic?

Les auteurs du rapport parlent de la Suisse comme s’ils parlaient des Etats-Unis. Leurs accusations sont violentes, mais vagues. Ce que je vois, c’est qu’il y a beaucoup d’étrangers à Lausanne et que ça ne se passe pas scandaleusement mal. Pas d’angélisme, on sait qu’il y a des actes racistes. Mais ce sont des phénomènes marginaux. Le racisme existe en Suisse, mais pas le racisme systémique. C’est une notion polémique qui a pour effet principal de diviser inutilement la population.

Le diagnostic que vous critiquez s’appuie sur nombre d’études scientifiques et universitaires…

Ces enquêtes sont-elles vraiment «scientifiques»? Elles sont conduites uniquement à charge. Elles se gardent de mentionner tout ce qui se passe bien dans le pays examiné, notamment en matière de relations de travail. A la fin du rapport, les auteurs expliquent d’ailleurs qu’il est très difficile de démontrer l’existence d’un racisme structurel. Ils énumèrent quelques indices, mais pas de preuves, comme ils le soulignent eux-mêmes. Jürg Lauber, ambassadeur de la Suisse à l’ONU, avait jugé, en octobre dernier, que le rapport montait en épingle des cas particuliers. Eux rétorquent que ces cas particuliers sont le sommet de l’iceberg. Ces deux interprétations des faits sont inégalement vraisemblables et, malheureusement, le Conseil fédéral a opté pour celle qui l’est le moins.

N’y a pas une forme d’orgueil chez ces personnes qui veulent en finir avec l’occidentalo-centrisme, mais qui au fond disent quand même que c’est l’Occident qui est au centre, puisque c’est l’Occident qui est coupable de tout?

Avant, l’Occident imposait sa force, et maintenant, il impose sa faiblesse. Le système des droits de l’Homme est toujours gros d’impérialisme. On veut imposer les droits de l’Homme au monde entier, par des pressions qui peuvent aller très loin dans l’ingérence. Aujourd’hui, notre impérialisme n’est plus militaire, mais idéologique.

Ne faut-il pas distinguer l’impérialisme, qui consiste à imposer certains principes, d’un certain universalisme qui consisterait à les considérer comme universellement valables, sans les imposer pour autant?

Oui, bon, peut-être. Mais c’est un fait que l’Occident n’arrive pas à s’empêche de vouloir, sinon conquérir le monde, du moins l’éduquer.

Comme vous le pointiez dans votre éditorial du 24 mars, d’aucuns affirment que la dénonciation des Blancs n’est pas du racisme, mais une légitime défense des peuples de couleur. Que peut-on répondre à cela?

On comprend bien la logique: les Blancs ont choisi le terrain de la race, les «racisés» sont obligés de se battre sur le même terrain. Dès lors, la lutte des peuples de couleur contre les Blancs n’est pas du racisme, mais un acte de légitime défense. Cela étant, ce racisme au second degré, c’est quand même un racisme. Si l’on pense au clip «Pendez les Blancs» du rappeur Nick Conrad ou au slogan «Kill the Boers», du parti de Julius Malema, il est difficile de ne pas parler de racisme.

Quelles peuvent être selon vous les conséquences de ce racisme anti-Blanc?

Cela peut créer des tensions entre des individus qui s’entendent d’ordinaire tout à fait bien. Les personnes de couleur sont implicitement appelées à prendre leurs distances avec les personnes blanches, sous peine d’être considérées comme des «collaborateurs de race», comme les communistes parlaient autrefois de «collaborateurs de classe» à propos des sociaux-démocrates. Vouloir, à coups d’études bâclées, prouver aux Noirs qu’ils sont maltraités et humiliés par les Blancs me semble pervers et irresponsable. 

Le retour du concept de race dans les débats et la littérature actuels vous inquiète-t-il?

Le racisme est une approche biologique, c’est-à-dire réductrice, de l’homme et de la société. D’un point de vue philosophique ou théologique, cette approche est insuffisante, et trompeuse. Mais si l’on condamne et éradique peu à peu toutes les différences qui spécifient notre civilisation, il ne restera que les races pour nous distinguer. C’est évidemment une régression… à laquelle les rapports des experts onusiens ou l’approbation du Conseil fédéral contribuent.

Vous disiez avant que globalement «ça ne se passe pas scandaleusement mal» entre les personnes étrangères et les locales à Lausanne. Mais vivent-ils ensemble, pour utiliser l’expression consacrée?

Non, pas toujours évidemment, même si j’y vois plus d’indifférence que de mépris. Certains, qu’ils aient acquis ou non la nationalité, se sentent comme des étrangers, non seulement ici, mais aussi quand ils retournent dans leur pays. Le film No Apologies, tourné à Lausanne en 2019, en donne une singulière illustration. Ces personnes se trouvent dans une marge qui les sépare à la fois de leur pays d’origine et de leur pays d’accueil. 

Selon vous, quelle est la cause du problème et quel est le remède?

Les causes me semblent multiples et profondes. Elles dépassent en tout cas le cadre de cette interview. Les politiciens helvétiques et les organismes caritatifs font des promesses, tant à la population d’accueil qu’aux accueillis. Elles sont rassurantes, mais intenables, ce qui engendre des rancœurs de part et d’autre. Pour ce qui est du remède, je crois que la formation scolaire et professionnelle, un travail régulier et la participation à des sociétés du lieu sont des éléments de l’intégration, voire de l’assimilation qui sont à la portée de tous. 

La question du nombre se pose-t-elle donc?

Oui. La Suisse doit veiller à ne pas accueillir plus de nouveaux arrivants qu’elle ne peut. Pour être plus exact, il s’agit moins du nombre que du rythme. Dans la mesure où l’on admet qu’une communauté nationale est analogue à un organisme vivant, il convient de la traiter selon son temps propre. Un indice que ce rythme est trop élevé, c’est l’apparition de quartiers ethniques qui sont en fait un embryon d’apartheid.

Que pensez-vous du traitement médiatique de ce genre de rapports? Beaucoup de médias, à commencer par la Radio Télévision Suisse (RTS), reprennent sans discussion le concept de racisme systémique.

Tout à fait, et c’est problématique. Mais il y a également le traitement politique qui l’accompagne. Rappelez-vous que le Conseil fédéral avait publié sans commentaire le rapport Bergier [ndlr: publié en 2002 par la Confédération. Ce rapport traitait des relations entre la Suisse et les puissances de l’Axe, principalement l’Allemagne nazie, durant la Seconde Guerre mondiale]. Il disait des choses infâmes sur nos autorités d’alors. Au lieu de prendre ses distances, le Conseil fédéral les a avalées tout crues. Avec le rapport onusien, le Conseil fédéral aurait dû réagir, à l’image du diplomate Jürg Lauber. Ils ont préféré s’aplatir et accepter l’idée que le racisme structurel en Suisse est une réalité.

Les mesures prises jusqu’à présent qui visaient avant tout à modifier les attitudes des personnes ou à soutenir les victimes ne suffisent pas, d’après les auteurs du rapport. A votre avis, comment ce document sera-t-il reçu par la Confédération? Engendrera-t-il de nouvelles mesures?

Je ne vois pas ce que l’on pourrait ajouter à la loi antiraciste (art. 261 bis du Code pénal), si ce n’est alourdir les peines. On peut toujours imaginer l’octroi de moyens supplémentaires à de multiples comités, conseils et autres commissions antiracistes. Avec quels résultats? 

Au-delà des pouvoirs publics, pensez-vous que les universités et les grandes entreprises, très influençables sur ces thématiques, peuvent aussi sauter sur l’occasion de ce genre de rapports pour montrer qu’elles sont vertueuses?

Il y a des chances en effet qu’elles s’adonnent à un «whitewashing» comme il y a un greenwashing. C’est un peu de la poudre aux yeux. Il est vrai que les grandes entreprises sont très sensibles à cela: Disney, Netflix… Le combat antiraciste n’est pas nouveau, mais il a acquis maintenant une nouvelle dynamique avec le wokisme. 

Au-delà de ce type d’antiracisme que vous dénoncez, il est important de continuer à se battre contre le racisme en tant qu’intellectuel, non?

L’approche par la race est une approche particulariste et régressive. Les approches universalistes de la philosophie et de la théologie sont plus complètes et plus opérationnelles, tant pour conduire la société mêlée dans laquelle on vit que pour comprendre les personnes qui sont en face de nous.

Ecrire à l’auteur: max.frei@leregardlibre.com

En collaboration avec Jonas Follonier (jonas.follonier@leregardlibre.com)

Vous venez de lire une interview tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°97). 
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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