Cocaïne: «Berne a un rôle de leader dans la politique de la drogue»

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écrit par Sébastien Lapaire · 18 septembre 2023 · 0 commentaire

La municipale verte Franziska Teuscher lutte depuis 2016 pour la légalisation du cannabis dans la capitale suisse. Le projet pilote qu’elle soutient a longtemps été retardé faute de base légale. Mais les choses ont pris un nouveau tournant ces derniers mois.

Le Regard Libre: Après avoir longtemps combattu à différents niveaux en faveur d’un projet pilote pour la vente légale et contrôlée de cannabis dans les pharmacies de la Ville de Berne, vous avez reçu l’accord du législatif pour lancer un projet similaire concernant la cocaïne. Où en est-on exactement dans ce dossier?

Franziska Teuscher: Je me dois ici de rectifier ce que les médias ont écrit ces dernières semaines, car il existe une nuance dans la décision votée par le Parlement bernois. Celui-ci nous a donné mandat d’étudier les possibilités de réaliser un projet pilote de vente contrôlée de cocaïne dans la ville, mais ils ne nous ont pas donné mandat de mettre le projet sur pied. L’objectif est aussi d’envoyer un signal à d’autres communes pour qu’elles envisagent l’idée.

A titre personnel, quel regard portez-vous sur l’éventualité de légaliser cette drogue dure à l’échelle de la ville?

Nous en sommes aux étapes préliminaires et le chemin risque d’être relativement long. Mais je prends la décision du Parlement comme un signal éminemment positif. Nous nous sommes battus depuis plusieurs années en faveur d’une distribution légale de cannabis dans la Ville de Berne. Et nous nous sommes aperçus que nous ne pouvions pas le faire sans modifier la loi fédérale. C’est pourquoi cela a pris un certain temps, mais cet essai commence maintenant cet automne avec le cannabis. Et je suis en fait convaincu que si nous voulons réaliser la même chose avec la cocaïne, nous devrons d’abord créer une base légale solide au niveau national.

La Ville de Berne est-elle pionnière en matière de politique de drogue à l’échelle suisse ?

Oui, même si nous ne sommes pas seuls. Pour le cannabis, plusieurs acteurs au sein de la ville ont rapidement été prêts à assumer un travail de pionniers et à nous accompagner sur la voie d’une politique plus crédible. La Municipalité a alors assumé une fois de plus une responsabilité politique et un rôle de leader dans la politique des addictions. Mais je rappelle aussi qu’elle ne peut le faire que parce que des professionnels et des services spécialisés comme les pharmacies la soutiennent et participent activement à cette démarche.

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Vous avez pourtant déclaré que la Ville de Berne ne souhaitait pas assumer le rôle de chef de file dans la lutte en faveur de la légalisation de la cocaïne. Que faut-il comprendre par-là ?

C’est une question de ressources. Nous nous sommes beaucoup engagés pour le cannabis; nous accompagnons ce projet au niveau de la ville et voulons vraiment qu’il soit mené à bien. Nous n’avons simplement pas assez de ressources pour travailler sur tous les fronts à la fois. C’est pourquoi j’ai dit au Parlement que j’étais ouverte à participer à un tel essai pour la cocaïne, mais qu’il n’est pas question que la Ville fasse à nouveau tout le travail de lobbying au niveau national pour modifier la loi. Cette responsabilité doit être assumée par une autre ville. Cela dit, et c’est très bien, dans le domaine de la prévention des dépendances, les villes suisses sont parfaitement interconnectées. Zurich semble vouloir se positionner en faveur d’un essai de légalisation de la cocaïne. Nous la soutiendrons, bien sûr, comme nous avons été soutenus par les autres villes quand nous avons lancé le projet pilote sur le cannabis.

Si l’on autorise un projet pilote pour le cannabis, cela ne constituerait pas un précédent qui permettrait de justifier qu’on puisse le faire aussi pour la cocaïne ?

En théorie, oui, mais c’est bien sûr plus compliqué que ça. D’abord, le cannabis est consommé par un nombre beaucoup plus important d’individus. C’est une drogue qui, malgré son interdiction et la répression qui l’accompagne, est consommée par 200’000 à 300’000 personnes par an en Suisse. De plus, elle n’est pas considérée comme dangereuse: elle est davantage comparable à l’alcool ou au tabac qu’à la cocaïne. Celle-ci est une drogue dure, qui a des conséquences plus graves sur la santé, dont il faut tenir compte si l’on veut lancer un tel essai pilote. En outre, nous savons pour le cannabis que très peu de consommateurs ont un comportement de consommation problématique. Une même étude devrait être menée pour en savoir plus sur la consommation de cocaïne, avant d’autoriser un éventuel projet pilote.

Que disent les sondages et études menées jusqu’à présent concernant la consommation de cannabis ?

Ce que l’on retient des sondages actuellement menés, c’est que la grande majorité des consommateurs interrogés ont une relation non problématique avec le cannabis grâce à des stratégies comportementales d’autorégulation. Ceux qui adoptent le plus souvent des stratégies d’autorégulation consomment globalement moins souvent et en moins grande quantité. Les signes de dépendance sont alors également moins nombreux et l’évaluation subjective de l’état de santé est meilleure. Cela montre qu’une grande partie des consommateurs a une gestion responsable du cannabis.

Partant de ces constats, quels seraient les avantages d’une levée de l’interdiction de vente de cannabis ?

Il me semble clair qu’un usage responsable du cannabis est possible. Il est évident que l’interdiction en vigueur n’est plus guère respectée. En outre, l’interdiction présente des inconvénients majeurs. Nous ne pouvons pas faire de prévention efficace, car nous n’avons pas accès aux consommateurs. Nous ne pouvons pas mener une répression efficace, car le marché noir est si grand que nous ne pouvons guère le contrôler. Et celui-ci fonctionne selon ses propres lois. Nous ne pouvons donc pas prélever de taxes sur les produits du cannabis, comme nous le faisons pour l’alcool et le tabac. La qualité des substances n’est pas contrôlée et le cannabis se retrouve également entre les mains de personnes très jeunes ou en mauvaise santé. Cela ne doit pas être le cas.

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Quelle est l’importance financière de ce marché noir ?

Le marché noir est très lucratif, avec un bénéfice net annuel estimé entre 220 et 235 millions de francs, comme le montrait dernièrement une nouvelle étude menée dans le canton de Vaud (ndlr : il générerait même un chiffre d’affaires annuel d’un milliard de francs suisses dans l’ensemble du pays selon une nouvelle étude publiée par l’Université de Genève).

Ces réflexions seraient théoriquement aussi applicables pour contrôler le marché de la cocaïne ?

En grande partie oui – l’arrêt de toutes les interdictions aurait un impact certain dans l’affaiblissement du marché noir. Je suis par ailleurs convaincue que nous devons investir dans d’autres actions, par exemple dans la prévention. Les ressources que nous dépensons aujourd’hui dans la répression sont empiriquement inefficaces.

La logique consiste donc à baser la politique de la drogue sur la grande majorité de consommateurs non problématiques, et non sur les personnes maladivement dépendantes ?

Justement pas! Je pense qu’il est encore plus important de mettre en place une nouvelle politique du cannabis pour les personnes ayant un comportement de consommation problématique. Aujourd’hui, nous n’atteignons que difficilement ces personnes. Le plus souvent, nous y arrivons via des offres de conseil, de prévention et de soutien, à savoir lorsqu’elles se présentent elles-mêmes à un centre de conseil. Le modèle de vente réglementée de cannabis – dans des magasins spécialisés, par exemple – permettrait d’institutionnaliser le contact entre les professionnels et les consommateurs. Ce modèle obtient également un taux d’approbation élevé dans les enquêtes réalisées à ce jour.

Les études de consommation de cannabis à Berne ont pris du temps à se concrétiser. Plus de dix ans pour le Projet pilote sur la régulation du cannabis (SCRIPT). Pourquoi cette lenteur ?

En 2016, le Conseil municipal de la Ville de Berne a pu lancer ou relancer la discussion sur la dépénalisation et la régulation du cannabis. L’Université de Berne s’est montrée intéressée et disposée à élaborer une étude de recherche visant à examiner les avantages et les inconvénients des modèles de régulation. En collaboration avec l’Institut de médecine sociale et préventive de l’Université, nous avons élaboré un projet pilote qui prévoyait la vente de cannabis par les pharmacies de la ville. L’Office fédéral de la santé publique a refusé en 2017 d’autoriser cet essai au motif que la Loi sur les stupéfiants n’autorisait pas de telles études, faute d’article expérimental. Un sondage de l’institut de recherche Sotomo, publié par la Confédération, montre pourtant qu’une majorité de Suisses est favorable à une nouvelle approche de la politique du cannabis. Le processus démocratique doit encore répondre à la question de savoir comment cette approche doit ou peut se présenter concrètement. L’étude que l’Université de Berne pourra lancer cet automne apportera une contribution importante à la réponse à cette question, alors que d’autres villes sont également en train de concevoir et de lancer leurs propres projets pilotes.

Vous êtes aussi municipale en charge des Sports. Vous avez siégé plus de deux décennies au Conseil national. Selon votre expérience, comment la politique doit-elle s’engager dans le domaine du dopage ? La Confédération veut sanctionner davantage le dopage par le biais du droit pénal. Est-ce à la politique d’assumer une telle décision ?

Je pense qu’il doit y avoir des directives dans le domaine du dopage, parce que c’est dommage que le sport doive en passer par là. Dans certains lieux, on dit que cela fait partie du sport : je ne suis pas d’accord. Et c’est pourquoi il faut une réglementation légale. Le mieux est bien sûr que celle-ci soit nationale, parce qu’elle s’appliquera alors à tous équitablement.

Les villes peuvent-elles jouer un rôle dans ce domaine ?

Je ne pense pas que le thème du dopage doive être abordé en priorité au niveau des villes, car on y pratique en premier lieu le sport dans des clubs, à des niveaux où il n’y a pas de dopage. Dans le sport des plus jeunes, je ne suis pas sûre que le dopage soit un sujet brûlant. C’est pourquoi je ne considère pas cela comme une priorité. Mais je pars naturellement du principe que tous les clubs sportifs et toutes les fédérations que notre ville accueille abordent ce sujet avec leurs athlètes, car la tentation est peut-être grande pour certaines personnes de s’améliorer grâce au dopage.

Ecrire à l’auteur : yves.dicristino@leregardlibre.com

Vous venez de lire une interview tirée de notre dossier DROGUE, paru dans notre édition papier (Le Regard Libre N°99).

Commentaire

Voilà que des villes suisses – Berne et Zürich en cheffes de file – mettent progressivement en place des programmes de vente régulée de cannabis. En cas de succès, ces programmes auront un effet important sur la perception de la drogue et de sa légalisation par la population. Or, toutes les drogues ne se ressemblent pas : vouloir mettre en place des mesures-tests similaires pour la cocaïne ne tombe pas nécessairement sous le sens. Le cannabis est largement consommé chez les moins de 18 ans. Vouloir en réguler le commerce aussi au nom de la protection de la jeunesse est un argument recevable. La cocaïne est un produit plus dur, mais aussi moins répandu et consommé par un groupe de personnes qui tient relativement éloignés les 15-19 ans, selon Addiction Suisse. Une légalisation ne deviendrait-elle dès lors pas une incitation à la consommation ? Y. D. C.

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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