Le septième art comme à bout de souffle

4 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 01 mai 2025 · 0 commentaire

Remake, prequel, sequel, spin-off: ces néologismes ne sont que trop familiers au public contemporain. Au cinéma ou sur les plateformes, films et séries recyclent les recettes du passé, signe d’une époque qui ne sait se réinventer.

«L’économie pue, les abeilles meurent, les films ne sont pratiquement plus que des suites…» Schmidt, personnage de la sitcom New Girl, résumait ainsi en 2011 l’esprit d’une époque à bout de souffle. Son affirmation se vérifie avec les films à l’affiche actuellement. Un tiers de l’offre se compose de suites, de préquelles ou d’œuvres dérivées: Vaiana II,
Mufasa: Le Roi Lion, Capitaine America, Paddington, les Tuche, Bridget Jones

La sécurité de l’investissement…

Sur les 53 films ayant franchi la barre du milliard de dollars de recettes, 38 sont des remakes ou des suites, selon les médias Deadline et The Cardinal Times. Une tendance à la hausse: ces œuvres représentaient moins de 10% des films hollywoodiens les plus rentables en 2005, mais pas moins de 30% en 2017, d’après le producteur Stephen Follows.

Nous avons donc affaire à un investissement relativement prévisible et sûr, qui capitalise sur un public déjà acquis. L’analyste Shawn Robbins n’y voit pas seulement une aversion au risque, comme il l’a expliqué à la plateforme EntTelligence: «Il n’y a que très peu d’histoires qui n’ont pas déjà été racontées. Tout est question de réinvention.»

A lire aussi | Le western, l’interminable séance de psychanalyse américain

Il n’a pas tort. Selon le professeur Joseph Campbell, tous les mythes suivent la même trame narrative, celle du voyage d’un héros. Personne n’aurait rien inventé depuis Homère. Si de nombreux universitaires ont critiqué les définitions vagues de Campbell, force est de constater la persistance de certains archétypes: Roméo et Juliette ou Tristan et Iseut ne sont au fond que des remakes du mythe d’Ovide, Pyrame et Thisbé. La science-fiction ressuscite inlassablement le Christ (Neo, Paul Atreides, Luke Skywalker…), et la fiction contemporaine regorge de personnages similaires à Don Quichotte, Prométhée, Icare…

Il serait pour autant malvenu de conclure que toute création est condamnée à n’être que du réchauffé. The Departed, remake américain du film hongkongais Internal Affairs, est sublimé par l’esthétique de Martin Scorcese. Le Joker étoffe, au-delà de l’archétype de bande dessinée, la complexité du personnage, au même titre que les Batman de Christopher Nolan. Le Blade Runner de Denis Villeneuve offre une autre réflexion sur le transhumanisme que l’original, tandis que Matrix ou Dune dissèquent la figure messianique pour mieux nous en prémunir.

… à court terme

L’aversion au risque des studios répond également à une incapacité croissante d’une partie de la société occidentale à se réinventer. Il y a une tendance au repli sur ce qui est familier, à se complaire dans la nostalgie du passé – nos films d’enfance, l’optimisme des années 80 et 90, loin des angoisses climatiques et du chaos du Web.

La stratégie qui en résulte est toutefois court-termiste, tant pour les profits au box-office que pour la culture. Même le plus grand fan de Star Wars finira par se lasser des spin-offs navrants de Disney.

A lire aussi | Retour sur Star Wars de Disney

D’autant plus que de récents succès prouvent le potentiel de choix originaux: qui aurait parié sur Ted Lasso, l’adaptation en série d’une pub sportive, ou sur le triomphe de l’exigeant Oppenheimer? Quant à réaliser un film sur les poupées Barbie, après les imbéciles Transformers, on pouvait craindre le pire.

L’histoire ne se répète pas, mais la fiction, si. Car les espoirs, aspirations et peurs de l’humanité n’ont guère changé depuis l’Iliade et l’Odyssée. Aux nains d’aujourd’hui de retrouver le souffle créatif de l’époque tout en s’appuyant sur les géants qui les ont précédés.

Notre critique cinéma Jocelyn Daloz explore chaque mois le septième art dans son contexte social et historique.

Vous venez de lire une analyse tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°115).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire