Le western, l’interminable séance de psychanalyse américaine

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écrit par Sébastien Lapaire · 28 mars 2025 · 0 commentaire

Le western révèle comme nul autre genre à quel point les Etats-Unis sont centrés sur eux-mêmes et leur passé. Chaque film s’apparente à une énième séance d’autothérapie, souvent nombriliste – et de plus en plus répétitive.

Pour un pays si jeune, les Etats-Unis sont singulièrement obsédés par leurs mythes d’origine. Dans le discours politique, la volonté des «Pères fondateurs» est un mantra quasi religieux que l’on invoque pour asseoir sa légitimité politique. Lorsque Donald Trump commercialise une Bible à son nom, elle contient, outre les Testaments, la Déclaration d’Indépendance, la Constitution, et le «Pledge of Allegiance», serment au drapeau américain.

Cette obsession pour le passé et l’origin story, comme on dirait dans le multiverse de Marvel, s’illustre également par la persistance du western comme genre cinématographique. Sa forme classique émerge durant l’âge d’or d’Hollywood dans les années 1930 avec les spécificités qu’on lui connaît: une réinvention du chevalier héroïque à travers le cow-boy, l’affirmation de la supériorité morale américaine, de son exceptionnalisme, de sa mission civilisatrice face à la nature hostile, les Indiens sauvages et les Mexicains primitifs.

Western en réinvention continue

La supériorité éthique américaine ayant pris un coup durant la guerre du Vietnam, le déclin du western coïncide avec la montée de l’opposition à la guerre et à un courant historiographique et culturel qui dresse un portrait moins glorieux des idéaux et imaginaires fondateurs. Le western n’est pourtant jamais vraiment mort: dans les années 1970, des cinéastes ont utilisé l’iconographie du Far West pour critiquer la guerre du Vietnam, l’armée et l’hypocrisie de la société américaine de l’époque, de Soldier Blue et Little Big Man (1970) à Ulzana’s Raid (1972), en passant par d’autres.

Le western resurgit ainsi régulièrement dans les salles de cinéma – et plus récemment, sur les plateformes de streaming. Comme ses codes et archétypes sont connus du public, il sert de toile de fond pour véhiculer toutes sortes de propos contemporains.

Certains usent de cet héritage jusqu’à la retourner pour critiquer la modernité, en dressant une fresque romantique de la nature, exploitée et pillée par l’homme blanc, mais traitée avec respect par les «bons sauvages», les tribus primitives qu’un protagoniste occidental découvre et décide de rejoindre et de protéger. Ce scénario de Danse avec les loups (1990) se transpose d’ailleurs parfaitement dans d’autres temporalités et espaces, comme The Last Samurai (2003) dans le Japon médiéval ou Avatar (2009) sur une planète imaginaire.

Django Unchained (2012) alimente les débats sur le racisme, les uns saluant l’histoire d’un homme noir qui reprend son destin en main, les autres fustigeant un film truffé de stéréotypes sur les Afro-Américains et qui prendrait trop à la légère le passé esclavagiste des Etats-Unis. La série Godless (2017), quant à elle, s’inscrit dans la vague néo-féministe et nous livre des personnages féminins maniant les flingues et la répartie aussi bien qu’un Clint Eastwood au meilleur de sa forme.

Du rêve américain au cauchemar

Yellowstone (2018), avec Kevin Costner, est un western contemporain qui prend le contre-pied de la tendance hollywoodienne progressiste, en rendant un hommage ambivalent et fascinant à l’Amérique profonde. La série évoque le sentiment de déclassement des Américains ruraux (ceux-là mêmes qui composent le cœur de l’électorat de Trump) face aux populations urbaines: elle glorifie la lutte de cow-boys honnêtes, ultra-virils et violents face à des hommes d’affaires des grandes villes, personnages perfides en costards, et ressasse inlassablement l’obsession américaine du droit à la défense individuelle, les armes à la main, face à un Etat fédéral menaçant.

Plus récemment, la série American Primeval (2025) sur Netflix entend nous narrer une fois de plus l’histoire de ce passé mille fois mythifié, mille fois instrumentalisé, en n’y ajoutant cette fois qu’un seul message principal: l’Amérique est née dans le sang, la boue et la lutte incessante entre factions rivales violentes. Le réalisateur Peter Berg nous livre une vision nihiliste d’une société américaine en perte de repères. Après l’espoir des débuts du XXe siècle, les crises identitaires et la confrontation des mythes à la réalité, place à une forme de désespoir et d’une société sans projet, sans cohésion sociale, et qui semble incapable de se réinventer.

Personne ne sait de quoi sera faite la prochaine séance de psychanalyse américaine, mais une chose est sûre: à force de se répéter, le patient risque fort d’endormir son public-thérapeute.

Le journaliste Jocelyn Daloz explore chaque mois le septième art dans son contexte historique et socioculturel.

Vous venez de lire une analyse tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°114).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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