Quand les documentaristes s’arrangent avec la réalité

5 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 11 octobre 2025 · 0 commentaire

Est-ce qu’un documentaire implique une plus grande responsabilité de son réalisateur face à la réalité qu’une œuvre de fiction? Oui, sans aucun doute – c’est du moins le postulat que je défends au sortir du festival international du film alpin des Diablerets.

Je suis sorti avant la fin du film. C’était le deuxième jour du festival international du film alpin des Diablerets (FIFAD), dont la 56e édition s’est tenue début août. Ce n’était pas l’inconfort des chaises de la Maison des Congrès qui m’a poussé hors de la salle en pleine projection, mais un sentiment profond de malaise, né dès les premières minutes du long-métrage En Equilibre(s), de Cédric Tassan.

Tout sonne faux, maladroit, voire carrément malhonnête, dans cette rencontre entre un jeune garçon atteint d’autisme et le réalisateur-vététiste, qui se propose de l’emmener pour une traversée des Alpes. La scène avec la maman de l’adolescent, faite de gros plans sur les larmes de cette femme seule et dépassée, sur le réalisateur et son air profondément concerné, est proprement indécente… Le scénario souhaité ne se manifeste pas, c’est un curieux mélange d’Intouchables et d’Un p’tit truc en plus, du pauvre petit autiste qui sourit enfin grâce au VTT aux beaux paysages de l’Isère, en passant par Cédric Tassan, qui lui-même en apprend tant grâce au regard particulier du gamin…

Un certain regard

Le film est venu conclure une après-midi particulièrement terne, précédé par un éreintant spot publicitaire de 26 minutes sur l’ultra-trail Swisspeaks et par Far enough, une suite de reels Instagram mis bout à bout qui ne mérite guère l’appellation de long-métrage. Le protagoniste Julien Cardot s’y met en scène en mode selfie durant toute sa traversée du continent eurasiatique à vélo, en manifestant un remarquable manque de recul sur son expérience – au vu de son jeune âge, on lui pardonne cela dit plus facilement qu’à Cédric Tassan, qui n’en est pas à son coup d’essai.

Le premier jour du festival avait pourtant bien commencé: Dans Parfum d’essence, deux jeunes réalisatrices françaises réalisaient peu ou prou le même road trip que Cardot: France-Népal à vélo. Elles y ont toutefois insufflé une réflexion intéressante sur leur démarche sportive et documentaire, sur les lieux qu’elles traversaient, et désarmé le narcissisme inhérent au documentaire sur soi-même par une bonne dose d’humilité et d’autodérision.

On mentionnera également le fascinant Ashima de Kenji Tsukamoto, sur la relation ambiguë d’une jeune prodige de la grimpe avec son géniteur et entraîneur, le poétique The Last Observers de la Suédoise Maja K Mikkelsen qui a filmé ses parents, couple fusionnel de hippies vivant dans un phare et observant les oiseaux et les nuages.

Tout film est un montage

Et pourtant, force est de constater que même un documentaire réussi implique une certaine dose de mise en scène, d’arc narratif, d’effets de style, de montage sélectif des rushes. Le réalisateur suisse Jean-Luc Godard postulait que le cinéma est nécessairement politique; il ne représente jamais la réalité, il en fait partie. Le cinéma n’a pas à être «réel», mais à exprimer une vision du monde.

On peut être tenté de succomber au relativisme de son raisonnement. Après tout, même la première image mouvante est le fruit d’un choix délibéré: les frères Lumière ont filmé plusieurs versions de leur célèbre sortie d’usine pour n’en sélectionner qu’une, un choix tant narratif qu’esthétique.

Dans Lettres de Sibérie de 1957, le documentariste Chris Marker illustrait combien une voix off peut modifier notre perception d’une image, en proposant trois commentaires différents pour une même séquence d’images de la ville sibérienne d’Iakoutsk: l’une glorifiant le régime soviétique, l’autre le diabolisant, une troisième se voulant neutre.

Pour filmer une séquence de Terre sans pain, documentaire sur la misère endémique d’une région reculée d’Espagne, Luis Buñuel a abattu une chèvre afin de capturer sa chute d’une falaise – il s’agissait pourtant de décrire que les locaux se nourrissaient parfois de chèvres sauvages lorsqu’elles tombaient par accident des rochers escarpés.

Cela n’est pas sans rappeler Nightcrawler, thriller dans lequel Jake Gyllenhaal campe le rôle d’un vidéo-journaliste sans scrupules qui provoque des accidents de la route afin d’être le premier sur place et de saisir les meilleures images.

A cet égard, on ne peut que donner tort à Godard quand il compare l’acteur au prêtre et un film à la messe: à l’ère des deepfakes et des images générées par l’intelligence artificielle, à l’heure où la confiance des gens envers les élites culturelles et médiatiques s’érode, on ne saurait offrir un blanc-seing au réalisateur, particulièrement de documentaires, sous prétexte que représenter la réalité à l’écran – comme à l’écrit, du reste – contient nécessairement une part de subjectivité. Au contraire, la responsabilité qui lui incombe n’en est que plus grande.

Notre critique cinéma Jocelyn Daloz explore le septième art dans son contexte socio-historique. Ecrire à l’auteur: jocelyn.daloz@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°120).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire