Quand adaptation rime avec profanation
Après avoir déploré la paresse des remakes et des suites de films sans fin, notre chroniqueur s’attaque à l’écueil des adaptations d’œuvres littéraires. Ou quand l’hubris pousse à vouloir faire mieux que l’œuvre originale.
Dans un précédent numéro, nous estimions que la créativité ne consiste pas à inventer quelque chose de fondamentalement nouveau, mais qu’il existe des thèmes universels, des archétypes et des codes intemporels.
Le cinéma a ainsi toujours puisé dans le vivier de la littérature. Les descriptions de paysages et envolées lyriques laissent place à des plans de coupe, des mouvements de caméra, des fresques visuelles, la bande-son, le jeu d’acteur.
Osciller entre sa propre créativité et celle de son prédécesseur est un jeu d’équilibriste, dont le succès dépend tant de la qualité du texte original que de celui du scénario, du réalisateur, des acteurs et des intentions commerciales ou idéologiques sous-jacentes. Il implique aussi, surtout, une bonne dose de modestie.
Lutter contre son propre ego
Cette année, Alain Chabat a par exemple réussi avec Astérix là où l’hubris de Guillaume Canet avait échoué deux ans plus tôt. Sa série Netflix s’appuie sur les épaules de Guillaume Goscinny et d’Albert Uderzo, conserve en grande partie leur univers visuel et colle assez près au scénario de l’album Le combat des chefs. Il avait fait la même chose pour son film en prise de vue réelle aux répliques cultes, Astérix: Mission Cléopâtre (2002).
Canet s’était cru capable de réaliser un scénario complètement original, et s’est planté magistralement avec son Astérix et l’Empire du Milieu (2023). Chabat, lui, a habilement combiné l’humour éprouvé de la BD avec son propre style qui manie l’absurde avec autant de verve que Goscinny et Uderzo jouaient des anachronismes.
Connaître ses propres limites, donc: même un réalisateur aussi talentueux que Denis Villeneuve ne s’est pas risqué à réinventer le scénario de Dune (2021, 2024), préférant coller au plus près du texte de Frank Herbert. Peter Jackson a miraculeusement réussi, dans le Seigneur des Anneaux (2001-2005), à juguler son penchant pour l’humour potache et la surenchère boursouflée pour retranscrire l’ambiance mélancolique, anxiogène et désespérée de J. R. R. Tolkien.
A l’inverse, il semble que les scénaristes de la série Les Anneaux de Pouvoirs (2022-) n’aient pas fait preuve de la même déférence face à l’œuvre du philologue oxfordien. Le duo qui jusque-là n’avait travaillé que sur des remakes de Star Trek ou sur Jungle Cruise s’est néanmoins estimé capable de nous raconter la jeunesse de la reine elfique Galadriel et de la montée en puissance du Seigneur des Ténèbres Sauron, introduisant pêle-mêle des personnages et des créatures inexistantes dans l’œuvre originale. Pourtant, celle-ci ne manque pas d’un bestiaire bien établi et de généalogies étendues de héros épiques.
Texte ou esprit, telle est la question
Il est tout à fait possible de retranscrire l’esprit d’une œuvre en s’émancipant du texte: on citera, pêle-mêle, le Procès (1962) de Franz Kafka adapté par Orson Welles, ce dernier ayant aussi réalisé Macbeth (1948), œuvre shakespearienne ayant également inspiré Roman Polanski (1971), les Sherlock Holmes de Guy Ritchie (2009-2011) et de la BBC (2010-2017) ou encore Les Misérables de Claude Lellouch (1995).
On citera en outre Benjamin Button (2008), nouvelle de F. Scott Fitzgerald dont David Fincher a tiré un long-métrage de presque trois heures, tout en sachant conserver ses ténors principaux. On retrouve ainsi l’histoire d’amour bouleversante des deux protagonistes, dont l’une vieillit tandis que l’autre rajeunit, ainsi que les réflexions philosophiques sur la mort, l’amour, la vieillesse. Le tout est transposé à une autre époque et prolonge largement la trame.
Dans une année, le public découvrira l’adaptation de l’Odyssée par Christopher Nolan. Reste à savoir ce que choisira le réalisateur canadien, auréolé de son succès récent d’Oppenheimer. Parviendra-t-il à faire preuve de modestie face à Homère, ou tombera-t-il dans l’hubris du réalisateur adulé religieusement depuis des décennies par ses millions de fans? Rendez-vous en 2026.
Notre critique cinéma Jocelyn Daloz explore le septième art dans son contexte socio-historique. Ecrire à l’auteur: jocelyn.daloz@leregardlibre.com.
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