Le septième art renaît dans les festivals
Ce mois-ci, notre chroniqueur explore la contradiction apparente entre la baisse de fréquentation des cinémas et le succès croissant des festivals de films.
Il fut un temps où aller au cinéma était une activité presque hebdomadaire. Les salles obscures étaient des lieux de rassemblement, des espaces où l’on vivait des émotions collectives. Le philosophe allemand Walter Benjamin notait en 1936 que le septième art était peut-être la seule forme artistique de masse, puisque sa reproductibilité décuplée permettait sa diffusion à des millions de personnes, chose que ni la musique, ni le théâtre, ni la peinture ou la littérature ne pouvaient égaler (du moins à l’époque).
La télévision, puis le streaming, ont encore renforcé la capacité de distribution de cette forme d’expression artistique. Paradoxalement, les plateformes ont toutefois largement atténué ce sentiment d’expérience collective, en confinant le public à la maison, transformant le visionnage de films et séries à de la consommation solitaire de «contenus».
Cela tient peut-être à ce que Benjamin appelait l’authenticité de l’œuvre originale: toute œuvre d’art possède un hinc et nunc, c’est-à-dire une existence spatio-temporelle. La Chapelle Sixtine ou les tableaux de Van Gogh ne peuvent être reproduits sans perdre une partie de leur aura. De même que les premières éditions d’un classique de la littérature sont recherchées pour s’approcher du hinc et nunc de sa création originelle.
Le déclin des salles obscures
Au cinéma, cette authenticité n’existe pas, encore moins maintenant qu’on ne tourne plus sur des bobines de film. Pourtant, elle se matérialise peut-être dans un lieu et une temporalité: la sortie du film, l’acte de se rendre physiquement au cinéma. Or, les salles sombres font face à un inexorable déclin. Entre 1980 et 2018, comme l’indiquent les chiffres de l’Office fédéral de la statistique, le nombre d’entrées a été divisé par deux en Suisse, une tendance que la pandémie n’a fait qu’accélérer.
Or si les cinémas sont de plus en plus vides, les festivals de films affichent, eux, une forme remarquable. Le Festival International du Film de Fribourg (FIFF) bat depuis trois ans des records d’audience. De même, le Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) à Genève a attiré plus de 31 000 festivaliers en 2025 contre environ 30 000 l’année précédente. Le Neuchâtel International Fantastic Film Festival (NIFFF), qui s’est terminé à la mi-juillet, a vu son audience grimper de 30% en cinq ans et a battu un record absolu d’affluence l’an dernier.
Une expérience collective et circonscrite
La perte de «l’aura» d’une œuvre d’art due à sa reproduction massive est peut-être à l’origine du désamour pour le cinéma, et inversement du succès des festivals.
Pour un marxiste comme Walter Benjamin, la reproductibilité d’une œuvre était pourtant plutôt une bonne nouvelle, puisqu’elle désacralisait l’art et permettait son appropriation par les masses. Le cinéma, pensait-il, émanciperait les prolétaires de la bourgeoisie et atténuerait les dangers du fascisme.
Il a eu tort, à la fois parce que le cinéma a largement été employé par la propagande fasciste, mais aussi parce que sa capacité de diffusion est telle qu’elle contribue de nos jours au fractionnement du public.
Et ce que les festivals offrent à présent, c’est justement un retour à l’expérience collective des débuts. Ils circonscrivent le choix des films, les ancrent dans une structure, un contexte, facilitent la communion avec des spectateurs aux goûts similaires.
L’engouement pour les festivals de films démontre que le cinéma, au sens où l’entendait Walter Benjamin, n’est pas mort: les gens cherchent à y retrouver le souffle du début du septième art et considèrent toujours la salle de cinéma comme un lieu de rencontre, de passions, d’émancipation à la logique mercantile du box-office, et de découverte d’horizons plus variés.
Notre critique cinéma Jocelyn Daloz explore le septième art dans son contexte socio-historique. Ecrire à l’auteur: jocelyn.daloz@leregardlibre.com.
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