Le swing engagé, quand l’éthique prévaut sur l’esthétique
L’irrigation des greens sur les domaines golfiques est au cœur d’un vif débat en France et en Grande-Bretagne, sur fond de pénuries d’énergie et d’économies d’eau. Face aux vandales, les golf-clubs de toute l’Europe prennent leurs précautions. Ils assurent lutter, à leur manière, contre le gaspillage des ressources. A Crans-sur-Sierre, en Valais, on a convoqué la presse un jeudi matin. Mais pour quelles annonces?
La voie en direction de Crans-sur-Sierre est, comme de nombreuses routes de montagne, particulièrement sinueuse. Crans-sur-Sierre n’est pas une localité à proprement parler. Certains considèrent le lieu comme un petit village où l’herbe ne pourrait jamais être plus verte ailleurs. D’autres l’élèvent en institution où les règles sont claires et ne régissent qu’au sein des délimitations du périmètre. Beaucoup le visitent pour ses attractions, d’aucuns pour son silence plombé.
Tout le monde se distingue de quelque manière, dans son gant blanc en cuir de mouton Cabretta ou derrière ses postures corsetées. La délicatesse avec laquelle la plupart des protagonistes manipule la patte de bouttonage dit beaucoup de cette ambiance raffinée qui s’étend le long du parcours.
Au loin, on aperçoit une silhouette noire, un club brillant sous les rayons du soleil, puis un élégant balancier. La technique de putting s’est révélée maîtrisée quand, malgré la distance, nous avons été en mesure de voir la balle s’approcher au plus près du trou numéro 10. C’était un matin d’août, assez tôt; la pelouse s’illuminait de filaments de soleil toujours plus larges et toujours plus perçants à travers les branches des sapins qui, bientôt, ne parviendraient plus à maintenir l’herbe à l’ombre.

En maintenant le regard en direction de cette silhouette, on finit par reconnaître Pascal Schmalen, dans un habit de pièces fortes. Sans nous approcher de lui, nous devinons, sous son air sérieux et son regard perçant, une certaine tension. De nature assez calme, il sait qu’à cet instant, tout doit être parfait. Surtout, tout doit être prêt. En ce jeudi matin, Crans-sur-Sierre vit ses premières heures d’effervescence; dès 7h40 débute le premier tour de l’Omega European Masters qui a lieu chaque année, début septembre, depuis 1939.
Crans-sur-Sierre, un microcosme bâti sur le roc
Vous l’aurez compris, Crans-sur-Sierre est le nom d’un golf club, perché sur les hauteurs de Crans-Montana. Et Pascal Schmalen, du haut de ses 35 ans, en est le directeur. Il supervise ses greens et dirige l’ensemble du domaine depuis avril 2015. Ce vaste terrain, d’un vert toujours plus éclatant, n’a jamais vraiment changé depuis ses plus jeunes années passées non loin du golf-club. C’est à l’âge de huit ans que son parrain lui a offert son premier club, un fer 7. Il a commencé à jouer assez rapidement sur les greens jusqu’à finir par en faire sa profession – et sa vie.
Pendant deux ans, il se fait engager au secrétariat du club, avant de se faire employer par un magasin de golf, en contrebas de la vallée, à Sierre, où il fait copain copain avec Alexandre, le fils de Marius Robyr. Marius Robyr est un grand connaisseur de la région, dont la réputation de Mecque du golf est aujourd’hui gravée dans le roc. L’ancien commandant de la Patrouille des Glaciers vit à Chermignon, son village natal. Le feutré, le traditionnel et l’excellence le connaissent. Toujours porté sur le raffinement, il est encore curieux que la route menant à Crans ne soit pas encore pavée de granit. Bref, cet amour du pimpant qui habille certaines sphères de la cité du Soleil et sa région de grands crus est transmis de génération en génération, et d’un lignage à un autre, dans cette vallée aux trésors cachés. Pascal Schmalen a appris le rite du bon goût, notamment grâce aux père et fils Robyr.
Le jeune Schmalen n’est pas issu d’une famille de golfeurs. Homme de la montagne, il tanguait même, à son plus jeune âge, vers le football, un sport d’apparence plus rustre et populaire que le dix-huit trous. Mais le choix s’est assez vite imposé; les pieds sur le gazon soigneusement traité, il a fondé un rêve. Il a souhaité devenir golfeur professionnel. Aujourd’hui, nul doute, le jeune homme est du sérail. Crans-Montana est devenu à la fois son terrain de jeu et son antre de travail.
Crans-sur-Sierre est un lieu de rencontre et de villégiature pour une grande partie de l’élite internationale. Lorsque Pascal Schmalen a quitté le domaine pendant trois saisons, pour tenter de perfectionner son jeu à Miami, en Floride, en 2010, il ressentait vivement les appels de Crans-Montana. Il vivait alors une vie d’aspirant jonchée d’embûches, jusqu’à parvenir à obtenir une licence de joueur professionnel en 2013. C’est alors qu’il a entamé les premières escales de son voyage retour à Crans, avec une envie de préserver le golf-club de sa jeunesse dans une classe de terrain et de compétition d’élite. En 2015 déjà, lorsqu’il est devenu manager du club, il assurait vouloir offrir de bons greens et des parcours en bon état à ses membres. Ce désir de qualité, cette éthique du vert sinople n’a pas changé depuis. Mais les standards moraux de l’époque actuelle fait indéniablement tourner le gazon à la Véronèse.
Revoir à la baisse les exigences d’esthétique
Les fortes chaleurs ont forcé Pascal Schmalen dès le début de l’été à brancher les systèmes d’irrigation de son golf-club sur l’alternatif. Au premier jour de compétition de l’Omega European Master, ce jeudi matin, le désir d’un beau golf est temporairement passé au second plan. La raison est assez simple: selon la faîtière suisse, de nombreux golf-clubs du pays n’ont plus le droit d’arroser leurs greens par souci de réserve, aussi parce que la plupart des clubs puisent leur eau dans les nappes phréatiques. La gestion de l’or bleu a toujours été un point de bataille pour ce sport qui en est très gourmand. A chaque épisode de chaleur et de sécheresse avancée, le débat sur la nécessité d’arroser les greens refait surface. Mais pour la centaine de clubs affiliés à Swiss Golf et les plus de 100’000 golfeurs en quête de perfection que compte la Suisse, le dilemme reste entier. Esthétique ou éthique? Et à supposer les deux, quel dosage pour l’un et pour l’autre?
Alors certes, au petit matin, à l’aube d’un tournoi de portée internationale sur le domaine de Crans-sur-Sierre, peu se seraient élevés, là-haut dans la montagne, contre l’irrigation des greens. Sur place, on assure que les arrosoirs automatiques sont à l’arrêt et que les équipes du club s’activent à hydrater les sols à la main, et seulement aux endroits où cela est nécessaire. Mais une voix s’élève tout de même. «Si l’objectif, pour nous, est d’assurer la pérennité des activités, il est également nécessaire que nous prenions acte des circonstances actuelles.»

Ces mots ont été prononcés par Alicia Moulin, la responsable durabilité chez Swiss Golf, un poste créé il y a peu au sein de la fédération helvétique. Dans son discours, une promesse: l’esthétique des greens ne doit plus constituer une priorité. «Nous avons vu, sur place et à la télévision, l’état des greens du British Open cette année. Tous n’étaient pas 100% verts, certains étant un peu jaunis. Cela doit provoquer une prise de conscience chez tout le monde. Les golfeurs doivent comprendre les enjeux. Cela devient un devoir de montrer à une plus large audience des greens imparfaits et de dire que cette perfection ne sera plus garantie dans le futur. Il y a un changement et il faut que les membres le comprennent.»
Une question d’éthique ou de morale?
Le discours ressemblait, même si de façon un peu timide, à une leçon de morale. Mais à une échelle qui pour l’heure, et par la force des choses, reste encore restreinte. Les golf-clubs ont beau faire des efforts, le public l’ignore presque complètement. Il y a cependant une raison à cela. Les mauvaises polémiques ayant souvent plus de portée que la publicité des bons gestes, le public peu averti ne peut s’empêcher de coller à la peau des golfeurs le cliché de bon chic bon genre, aisé et un peu je-m’en-foutiste.
Ces dernières années, entre les greens surarrosés et ceux qui ne l’étaient pas assez, soumis à des conditions météorologiques souvent changeantes, beaucoup de joueurs amateurs ou professionnels n’ont pu s’empêcher de pestiférer sur l’image raffinée des joueurs de golf. Ces critiques ont été faites avec un caractère qui confine, le plus souvent, à celui d’un mauvais perdant. Un joueur du dimanche, retrouvé sur un forum de durabilité, tonne: «On commence à en avoir marre de ces joueurs qui jouent aux professionnels et qui ne sont pas capables d’ajuster leur putting en fonction des conditions. Quand un joueur manque un coup, c’est forcément à cause du green.»
En 2013, déjà à cause d’épisodes ravageurs de sécheresse à l’échelle européenne, plusieurs joueurs s’étaient emportés contre les conditions de jeu difficiles lors du premier round du British Open. Phil Mickelson, alors 43 ans et champion américain de San Diego, faisait partie de ceux qui s’en étaient pris à la qualité du parcours de Gullane, en Ecosse. «Les greens sont en train de mourir, par conséquent les trous sont placés sur des bords de pente qui ne permettent pas de pratiquer du bon golf», avait-il martelé. Si tous acceptent que les conditions changeantes de la météo puissent favoriser certains joueurs, avait-il laissé entendre, la plupart ne sont pas d’accord quand cela advient à cause de parcours mal entretenus. Un arrosage généreux était alors en discussion jusqu’à ce que la pluie se charge, tout naturellement, d’apaiser les esprits.

Une réaction qui n’avait pas manqué de provoquer un tir de barrage de la part de certains concurrents. «Je ne suis pas en train de dire que je ne me suis pas plaint ou que je n’ai pas été contrarié par le terrain, mais je ne suis pas très fan des gens qui se plaignent sans cesse », avait répliqué Mark O’Meara (56 ans à l’époque), l’Américain natif de Southern Highlands dans le Nevada. « Il n’y pas de raison, de nos jours, que la nouvelle génération se complaigne des conditions de jeu. Ils sont talentueux et jouent pour beaucoup d’argent.»
C’est pourtant ici que l’éthique entre en collision avec la morale de la façon la plus visible. Comprenez plutôt: le philosophe et écrivain Robert Redeker séparait les deux notions de manière simple. La morale est le souci de l’autre, l’éthique le souci de soi. La morale est celle de tous, l’éthique le code de quelques-uns ou d’un seul, écrivait-il en 2016. Pendant longtemps, l’éthique des golfeurs est passé avant la morale des autres. Aujourd’hui, la tendance devrait s’inverser quelque peu. «Que nous soyons clairs : conserver une exigence de jouabilité est un critère indispensable pour nous, explique alors Pascal Schmalen. Il est en même temps nécessaire de revoir à la baisse nos exigences en matière d’esthétique, qui ne relève que d’une sensibilité personnelle.» Ethique des uns, morale de tous semblent ici mieux cohabiter, tant que les paroles se joignent aux actes.
Un plan de durabilité dévoilé
La voie en direction de Crans-sur-Sierre est toujours, comme toute route de montagne, aussi sinueuse. Seulement, la plupart des pensionnaires du golf-club considère désormais le lieu comme un petit village où l’herbe peut tout à fait être plus verte ailleurs. Et cela ne change pas grand-chose dans les esprits. Depuis quelques années, Pascal Schmalen a entrepris plusieurs réformes pour verdir les structures de son club. Il a, par exemple, rénové tous les systèmes d’irrigation du domaine. «La quantité d’eau utilisée a réduit de 35 à 40 % depuis 2014, explique-t-il. Même cette année, on est au-dessous des mesures habituelles.» Un travail qui a valu au club sis dans les hauteurs de Sierre d’être certifié par l’écolabel GEO, délivré par la Golf Environment Organization, reconnue internationalement. Seuls 26 parcours de golf en Suisse ont, pour l’heure, reçu le précieux sésame et 30 seraient encore en attente. Mais Pascal Schmalen n’en a pas encore fini. Selon lui, le club a mis sur pied un plan triennal pour favoriser toujours plus la durabilité sur son domaine.
En effet, au-delà de l’eau, un terrain de golf a un potentiel de régénération important. Présent à la conférence de presse qui s’est tenue dans le centre des médias éphémère de l’European Masters, Neil Beecroft, ancien responsable de la durabilité auprès de l’UEFA et de l’Euro 2016, explique: «Quand on parle de durabilité et de biodiversité, on parle aussi de renaturation, ce qui est possible pour les petits ruisseaux et les lacs sur les parcours de golf. Contrairement aux terrains de football ou aux courts de tennis, les terrains de golf peuvent se régénérer dans ce domaine.»
Cela impliquerait de créer des zones de complète revitalisation à même le parcours. «Nous pensons à l’installation de nichoirs pour préserver la faune présente sur le terrain, explique Pascal Schmalen. Il n’y a pas longtemps, nous avons trouvé des écrevisses à pattes blanches ici même, sur notre domaine. Nous n’ignorons pas que la nature conserve ses droits à côté des golfeurs.» La certification GEO qu’a reçue le Golf-Club Crans-sur-Sierre n’est qu’une première étape, d’autres pourraient suivre ces prochaines années. «Aujourd’hui, nous avons tous nos responsabilités vis-à-vis de l’environnement, lâche Pascal Schmalen. Notre processus d’amélioration est continu.»
Ecrire à l’auteur: yves.dicristino@leregardlibre.com
Image d’en-tête: A l’entrée du Golf-Club Crans-sur-Sierre, on distingue, sur le domaine, des zones de traitement diversifié de l’herbe. Une partie de cette pelouse un peu jaunie l’est sans doute aussi à cause des tribunes disposées quelques jours plus tôt à l’occasion de l’Omega European Masters. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Crans-Montana]
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