En dix ans, l’athlétisme a évolué à contre-courant
Le sport a jugé à plusieurs reprises ces dernières années que moins de tolérance pour la loterie des individus peut mener à plus d’équité. Une position se référant au mérite et qui contredit les théories à la mode. Retour sur l’affaire la plus médiatique de la décennie.
Dans une époque où sont prônés l’inclusion, la tolérance et le vivre-ensemble, le monde du sport a parfois renvoyé une image contraire aux mœurs actuelles. Avec le durcissement des règles antidopage et des mesures complémentaires visant à assurer une pleine équité sportive, plus particulièrement dans les disciplines féminines et parasportives, des athlètes de tous genres et nationalités se sont vu interdire l’accès à des compétitions internationales. Tous ont saisi la justice sportive pour rétablir leur droit à participer. Certains ont même fait recours à la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), souvent en vain.
En dix ans, l’accès au sport de haut niveau a ainsi été de plus en plus cadenassé, pas de manière concertée au sein de toutes les fédérations sportives internationales, mais suffisamment pour créer une tendance assez nette. Depuis que Lord Sebastian Coe a pris la présidence, en 2015, de World Athletics, la faîtière mondiale, il a immédiatement pris en grippe les athlètes hyperandrogènes – autrement dit les athlètes femmes possédant de façon biologique un taux élevé de testostérone. La testostérone est une hormone qui augmente la masse et la force musculaires, ainsi que la capacité du corps à exploiter l’oxygène. A dose élevée, elle est susceptible de donner un avantage durant les compétitions.
Du combat juridique au combat politique
Une première bataille juridique a éclaté au début des années 2010, lorsque Coe occupait déjà la fonction de vice-président de la fédération. Elle s’est ensuite intensifiée en 2018 lorsque plusieurs représentants d’athlètes ont accusé les dirigeants de World Athletics de discrimination et de racisme. Le feuilleton judiciaire continue encore aujourd’hui, bien que certaines décisions de justice aient, ces dernières années, déjà fait jurisprudence. La question est également devenue politique, au point de devenir une affaire d’Etat en Afrique du Sud.
Coe, âgé aujourd’hui de 67 ans, a été un athlète plutôt éminent. Sacré deux fois champion olympique, il a remporté plusieurs médailles européennes sur les distances de demi-fond. Mais il s’est surtout investi de plusieurs charges politiques; sous les couleurs du Parti conservateur, il a notamment siégé en tant que député de Falmouth et Camborne dans la Chambre des communes avant d’être nommé à vie membre de la pairie au sein de la Chambre des Lord. Détenant déjà le titre de baron, Lord Coe de Ranmore a été anobli en 2002 par la Reine Elizabeth II.
Coe est un homme de la haute société anglaise qui a toujours souhaité s’investir dans les rouages de son sport. Vice-président de World Athletics en 2007, il en est élu à la position suprême en 2015 en marge des championnats du monde à Pékin. A Budapest, début août, il a été réélu pour son troisième et dernier mandat qui court jusqu’en 2027. D’aucuns l’imaginent déjà prendre, à terme, la présidence du Comité international olympique.
«Discrimination nécessaire»
Sous sa présidence, l’athlétisme mondial a changé de visage. D’une part, parce que le Conseil de World Athletics (qu’il dirige) en a provoqué lui-même les mutations. D’autre part, du fait des nouvelles évolutions technologiques. De très nombreuses résolutions ont vu le jour ces dernières années. La création en 2017 de l’unité d’intégrité chargé, entre autres, de mieux lutter contre le dopage et les falsifications dans l’athlétisme en fait partie. Mais de nombreuses autres mesures n’ont pas fait l’unanimité auprès des athlètes.
Les athlètes hyperandrogènes ont fait l’objet du débat le plus sensible. En avril 2018, la faîtière de l’athlétisme mondial avait communiqué la remise en application d’un système qui condamne les taux naturellement surélevés de testostérone dans le corps des athlètes féminines. Celles-ci, pour se conformer au règlement, doivent aujourd’hui abaisser artificiellement leur taux au seuil maximal de 2,5 nanomoles par litre si elles ambitionnent de concourir sur les épreuves spécifiques du demi-fond. Plusieurs athlètes concernées, dont la Sud-Africaine Caster Semenya, accusent World Athletics de vouloir les doper dans l’autre sens. Le litige avait été porté au Tribunal arbitral du sport, le TAS à Lausanne, qui avait qualifié, en 2018, la mesure «discriminatoire mais nécessaire». La réglementation avait déjà été avancée en 2011 et le TAS l’avait également jugée proportionnée. Plus tard, la justice suisse avait elle aussi soutenu ce verdict.
![La Sud-africaine Caster Semenya lutte depuis 2008 pour avoir le droit de concourir dans les épreuves de demi-fond féminines. La jeune femme est atteinte d’hyperandrogénie. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Doha]](https://leregardlibre.com/wp-content/uploads/2023/10/capture-decran-2023-10-21-a-11-31-31-1-715x1024.png)
Avant la mise en vigueur du règlement en 2019, Caster Semenya avait un palmarès précieusement élaboré. Toujours double championne olympique, elle est encore quadruple championne du monde et cinq fois championne d’Afrique du 800 mètres. Refusant de se soumettre aux règlements, elle est aujourd’hui exclue de sa discipline de prédilection. L’affaire prend une tournure nationale en Afrique du Sud. En avril 2019, la fédération sud-africaine d’athlétisme avait accusé la faîtière internationale de ramener la nation aux fantômes d’une période révolue depuis 1991: «Cette décision tolère non seulement la discrimination, mais il s’efforce également de la justifier. L’Afrique du Sud connaît bien la discrimination et le TAS a jugé bon d’ouvrir les plaies de l’Apartheid, un système de discrimination condamné par le monde entier comme un crime contre l’humanité.»
Problème: si cette mesure concerne les athlètes hyperandrogènes du monde entier, l’argument principal de la défense dénonce avant tout une attaque frontale dirigée à l’encontre d’athlètes prédéfinies. La limitation portée sur les épreuves en piste de moyenne distance uniquement laisse d’aucuns perplexes, alors que les épreuves du lancer de disque, poids, marteau ou encore javelot en sont exemptées. D’autres, s’appuyant sur le compte rendu de la décision du TAS, contestent l’argumentation scientifique adoptée par World Athletics, selon laquelle la supériorité des femmes au taux plus élevé de testostérone serait avérée sur les courses d’une distance inférieure à 2 kilomètres.
«Depuis plus d’une décennie, World Athletics a tenté de me freiner», rapportait une déclaration écrite des avocats de Caster Semenya. De son côté, le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies a, ces dernières années, pris la défense de la Sud-Africaine. Il est d’ailleurs rare que l’institution prenne position dans un différend sportif. La sportive y dénonce une régulation «inutile, humiliante et honteuse», une position qu’a notamment défendue la CEDH en 2023. La Cour s’en est notamment prise à la Suisse, jugeant son incapacité à tenir ses obligations de protéger les victimes contre la violation des droits de l’homme. Mais les positions n’ont plus changé: soutenue par la justice sportive et par un recours rejeté au Tribunal fédéral, la faîtière mondiale de l’athlétisme a depuis fait feu de tout bois.
Winnie Mandela et les fantômes de l’Apartheid
Caster Semenya avait 18 ans lorsqu’elle a disputé ses tout premiers championnats du monde à Berlin en 2009. Le 19 août, elle est révélée au grand public: elle remporte le titre sur 800 mètres en devançant sa première concurrente de plus de deux secondes et demie. L’écart avait déjà été créé après le premier des deux tours de pistes. La jeune femme crée la surprise, mais aussi beaucoup de suspicion. Les commissaires de l’athlétisme mondial lui font passer une batterie de tests physiques et biologiques – elle avouera même dans une interview au mensuel HBO’s Real Sports en mai 2022 qu’elle s’était alors également vu proposer de montrer ses parties intimes à des officiels pour prouver que son corps était bien féminin.
La fédération sud-africaine s’était immédiatement dit révulsée des procédures engagées. Winnie Mandela, la femme de l’ancien président sud-africain, avait pris la parole: «C’est notre petite fille et personne ne lui fera plus passer de tests. Nous avons passé des moments difficiles et nous avons gagné [contre le racisme]. Ne nous touchez plus», avait-elle affirmé.
Caster Semenya, née dans une famille de cinq enfants à Limpopo, un petit village pauvre à l’extrême nord de l’Afrique du Sud, dans une province élargie aux confins avec le Botswana, le Zimbabwe et le Mozambique, gagne en portée médiatique. En 2014, elle est décorée de l’ordre de l’Ikhamanga par le Président Jakob Zuma. En 2019, le magazine Times l’intègre dans sa liste des 100 personnalités les plus influentes. En Afrique, ses concurrentes directes l’ont aussi soutenue. «C’est une vie dans laquelle nous, Africains, n’avons rien à dire dans ce monde. Il n’y a rien que nous puissions y faire. Alors désolé, ma chère. C’est si douloureux», avait tweeté la Kényane Margaret Wambui, elle aussi victime d’hyperandrogénie.
Favoriser plus d’équité ou plus de show?
En dix ans, l’athlétisme mondial a donc changé de visage. En gagnant toujours plus de popularité, ce sport s’est petit à petit calqué sur les modèles du business-spectacle. Pour la faire simple, lutter contre la supériorité des athlètes hyperandrogènes revient à favoriser la tenue de courses plus combattues, plus serrées et plus imprévisibles pour le téléspectateur. Le rêve de Lord Coe est de transmettre toujours plus d’émotions par le biais des compétitions d’athlétisme.
Des foules en liesse, des athlètes émus et des champions du monde en larmes; ce qui s’est passé lors des championnats du monde à Budapest fin août n’était pas seulement une publicité pour l’athlétisme. C’était comme passer dix soirs de suite au cinéma, face à des scénarios inattendus suscitant la joie, et provoquant tensions et divertissement. Face aux affluences record en stade et à la télévision, le président de World Athletics s’était réjoui des plans mis en œuvre depuis le début de la décennie pour rendre l’athlétisme plus vendeur. «Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour encourager des publics et des spectateurs nouveaux, frais et jeunes à s’intéresser à nos sports», avait-il lâché en sillonnant les travées du stade de Budapest.
L’athlétisme, c’est du spectacle, aurait-il ajouté. Il n’entre pas seulement en concurrence avec d’autres sports plus populaires, comme le football ou la natation: il sert aussi d’alternative à d’autres formes de divertissement. Il doit s’intégrer dans les modes de vie des jeunes: aller au stade ou au cinéma, tel doit être leur choix. Et au cinéma, aucun scénario n’est généralement connu à l’avance. Autrement dit, s’attaquer aux taux élevés de testostérone dans le corps des athlètes femmes revient à niveler par le haut les compétitions sportives. «Nous devons nous assurer d’un niveau loyal de l’athlétisme en tant que sport, où le succès est volontiers déterminé par le talent, la soumission à un travail assidu plutôt que d’autres facteurs arbitraires», avait assuré Coe dans un communiqué datant d’avril 2018. Evitant d’ajouter qu’ainsi, l’athlétisme est également plus spectaculaire.
Ecrire à l’auteur: yves.dicristino@lemultimedia.info
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