Changement de nationalité sportive: doit-on imposer des règles?

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écrit par Sébastien Lapaire · 25 mars 2024 · 0 commentaire

Par opportunisme ou réel sentiment patriotique, de nombreux sportifs optent pour un changement de patrie en cours de carrière. La pratique est autorisée et répandue, mais les critiques abondent. Décryptage sur la réalité en Afrique.

Saeid Mollaei est devenu un cas d’école lorsqu’il s’agit de discuter des changements de nationalité dans le sport. En 2019, le judoka iranien a sciemment perdu deux combats pour ne pas avoir à affronter Sagi Muki, un Israélien, en finale des championnats du monde à Tokyo. Quelques mois plus tard, convaincu de ne plus vouloir défier les autorités de son pays, Mollaei s’exile en Allemagne et décide de changer à deux reprises de nationalité. Il défend dans un premier temps les couleurs de la Mongolie, avant d’être sacré en 2022 champion du monde de judo sous l’étendard de l’Azerbaïdjan. Amis proches dans la vie, les deux athlètes se félicitent aujourd’hui de la victoire du sport sur la politique et de «la capacité du sport et de l’amitié à combler les fossés.»

Pour des raisons toutes diverses, de nombreux sportifs ont choisi, en cours de carrière, de changer de nationalité. Cette pratique, aujourd’hui répandue dans le monde du sport professionnel, a longtemps été strictement encadrée, avant d’être facilitée ces dernières décennies. Aujourd’hui, les autorités de régulation, propres à chaque fédération internationale, tendent à vouloir endurcir à nouveau les conditions.

Par le passé, de nombreux observateurs souhaitaient limiter les changements de nationalité sportive dans le but d’éviter tout marchandage de passeport par opportunisme. Autrement dit, il ne devrait pas être possible de représenter une nation qui n’est pas la sienne au motif qu’elle lui offre de meilleures opportunités de réussite. A l’inverse, aucun Etat ne devrait être en mesure d’offrir contre rémunération la nationalité à un jeune talent sportif pour qu’il vienne renforcer les rangs de l’équipe nationale. Le Qatar, parmi tant d’autres nations, a souvent eu recours à cette pratique pour renforcer le niveau de ses équipes de handball, football ou athlétisme. Une attitude qui irrite à tous les niveaux, alors que les affrontements sportifs constituent souvent l’acmé du sentiment patriotique. Ce sont pour ces raisons qu’un retour à une compréhension plus stricte du phénomène a lieu aujourd’hui.

Or ces exemples ne font état que d’une réalité partielle des choses. Depuis quelques années, de plus en plus d’Afropéens assimilés en Europe choisissent de représenter leur nation d’origine au détriment de leur pays d’accueil. Ce choix du retour en Afrique s’explique, pour beaucoup, par un manque d’opportunités sur la terre d’accueil, voire par une concurrence trop rude pour s’y frayer un chemin. Mais ce n’est de loin pas la seule raison. Il suffit de poser le pied sur le continent africainpour comprendre que le phénomène dépasse de beaucoup cette simple considération. Avant de se demander s’il conviendrait ou non de limiter la pratique, encore faut-il explorer les raisons qui se dissimulent derrière chaque demande de changement de nationalité.

L’origine de l’expatriation africaine

Dans le monde du sport de haut niveau, nombreuses sont les raisons pour lesquelles des joueurs et athlètes d’origine africaine ont choisi de s’expatrier dans un pays européen pour y faire carrière. Il y a bien sûr dans l’opération la volonté de gagner un meilleur salaire, de meilleures primes, de s’attacher les services de meilleurs entraîneurs. Parfois, aussi, des raisons moins évidentes et liées au contexte sociopolitique du pays d’origine imposent le départ. Etre sportif pour sa nation en Afrique peut comporter des risques. Ainsi, les internationaux ivoiriens s’étaient vus internés en 2000 dans le camp militaire de Zambakro pendant quelques heures sur ordre du général et président de l’époque Robert Gueï. Cette décision faisait suite à une élimination précoce de la Côte d’Ivoire à la Coupe d’Afrique des Nations de football.

Un épisode similaire s’était déjà produit dans les années 1970, lorsque les présidents du Zaïre, Mobutu Sese Seko, et de la Guinée, Ahmed Sékou Touré, avaient envoyé les joueurs de leur équipe nationale dans des geôles. Les premiers avaient accusé de mauvais résultats à la Coupe du monde 1974, les seconds avaient payé pour les défaites du Hafia de Conakry en finale des Coupes africaines. A cela s’ajoute également la gestion souvent chaotique – sous fond de corruption, de népotisme ou de clientélisme – de plusieurs fédérations nationales africaines par les autorités politiques. La vétusté très avancée des infrastructures sportives participe également à limiter la progression de chaque athlète au talent prometteur. La situation plus que difficile du développement de l’athlétisme au Botswana est un exemple édifiant de cette problématique.

Dans ce contexte particulier, qui s’étend d’ailleurs sur une grande partie des pays du Sud, il est tout à fait compréhensible qu’un Africain favorise son expatriation du continent pour augmenter ses chances de réussite. Néanmoins, conclure que le choix de la représentation nationale se détermine pour tous de manière purement rationnelle revient à gravement occulter toute la dimension patriotique, émotionnelle et personnelle de cette décision.

La simplicité du choix rationnel

En 2017, Lionel Pittet évoque cette rationalité dans un article publié par Le Temps. Le journaliste écrit que le sportif «décide d’opter pour la nationalité sportive la plus prestigieuse qui lui offre l’opportunité de jouer sur la scène internationale», déclarant au passage que la très grande majorité des footballers binationaux suisses et kosovars qui ont opté pour le Kosovo en 2018 n’auraient, en réalité, jamais pu intégrer le groupe de l’équipe nationale suisse. Cette analyse souffre d’au moins deux biais. Le premier est la supposition que chacun de ces sportifs agit en parfait homo economicus – le contraire a déjà été démontré à maintes reprises. Le second implicite est que la prise de décision est un processus univoque, où l’intérêt économique et le prestige primeront toujours sur des sentiments plus difficilement calculables tels que le patriotisme, l’affect ou la sensibilité personnelle.

Nombre de joueurs de l’équipe nationale du Kosovo sont d’ailleurs bi- voire trinationaux, étant donné que le Kosovo n’a été reconnu comme entité nationale par la Fédération internationale de football (FIFA) qu’en mai 2016. Il n’est donc pas étonnant que plus de la moitié des joueurs kosovares actuels aient déjà représenté une autre nation que le Kosovo par le passé; c’est notamment le cas d’Arijanet Murić, qui représentait le Monténégro, et Idriz Voca, qui portait le maillot de l’Albanie jusqu’en 2017. Tous deux possèdent d’ailleurs également la nationalité suisse.

Sur un autre front, la France, par son passé colonial, est d’ailleurs historiquement une grande pourvoyeuse de joueurs dans les sélections africaines. Les exemples sont nombreux. Chaouki Ben Saada a longtemps été considéré comme un joueur phare des sélections de jeunes de l’équipe de France, pour laquelle il a même été sacré champion du monde espoir. Il finira cependant par choisir la Tunisie à l’âge de 18 ans, pays d’origine de ses parents. Quant à Didier Drogba, grand nom du football mondial, il a longtemps balancé entre la Côte d’Ivoire et la France, avant de choisir son pays de naissance à l’âge tardif de 24 ans. Cela ne l’a toutefois pas empêché de rappeler dans son autobiographie tout ce qu’il doit à la France, pays qui l’a accueilli à l’âge de cinq ans, et avec lequel il aurait pu rêver de remporter une Coupe du monde.

Toutefois, cette réflexion ne doit pas éclipser les difficultés parfois tentaculaires pour nombre de ces sportifs et athlètes de s’imposer autrement que par ses simples talents dans leur pays d’accueil. C’est le cas des sportifs retraités en Angleterre, qui peinent à y construire un parcours post-professionnel viable. Le footballer Raheem Sterling et le sociologue de l’Université de Leicester Paul Campbell avaient été les premiers à pointer les inégalités structurelles qui empêchent encore aujourd’hui les anciens joueurs noirs d’accéder à des postes d’entraîneur ou de manager dans le football européen. En effet, si les footballeurs noirs représentent 30% des joueurs de la Premier League anglaise, seul 1% y exerce le métier d’entraîneur. Le problème existe partout sur le Vieux Continent.

Champion de Suisse… et d’Afrique

Le phénomène des changements de patrie en cours de carrière ne touche de loin pas que le football. Dans l’athlétisme, le processus de naturalisation sportive est depuis longtemps un sujet de débat au sein de la fédération internationale et de nouvelles règles encadrent plus strictement le changement de représentation au plus haut niveau. Ce sont pour des questions purement réglementaires que le Soudanais du Sud Dominic Lobalu ne peut toujours pas, en 2024, concourir sous les couleurs de la Suisse à l’international plusieurs années après y avoir eu le droit d’asile et s’être garanti le soutien de la fédération suisse d’athlétisme. Il n’a toutefois pas encore la nationalité helvétique.

Dans d’autres sports, ce même processus est un peu plus décomplexé. En déplacement à Paris, puis à Tunis une semaine plus tard, nous avons suivi plusieurs judokas afropéens qui ont décidé depuis quelques années de porter les couleurs de leur pays d’origine, sans pour autant avoir fait le choix de retourner vivre en Afrique. Priscilla Morand (30 ans) et Léon Rukundo Sala (22 ans) ont décidé de se reconnecter avec leurs origines au moment de s’inscrire pour des compétitions internationales. Priscilla a fait ce choix à l’âge de 19 ans. Léon à 20 ans.

Priscilla Morand est, depuis quelques années, employée à la poste d’Ecublens, dans le canton de Vaud. Valaisanne d’origine, elle n’a connu que la Suisse comme terre d’habitation. Elle tombe dans le judo à l’âge de cinq ans. Dès ses premières compétitions en 1999, elle rencontre un grand succès. Malgré son poids plume, elle rivalise déjà avec des garçons un peu plus lourds qu’elle.

En 2007, à l’âge de 14 ans, elle remporte son premier titre majeur. Elle devient championne de Suisse pour la première fois dans la catégorie des -40kg. Elle est immédiatement repérée pour rejoindre le cadre de l’équipe de Suisse et y disputer ses premières compétitions internationales. Depuis ce jour, dix autres titres de championne de Suisse ont suivi, le dernier en décembre.

Pourtant, jusqu’au milieu de l’année dernière, la jeune femme cumulait deux titres qui sembleraient, dans un autre contexte, parfaitement antagonistes. Avant de partir défendre son titre à Casablanca (Maroc) le 7 septembre 2023, Priscilla Morand était à la fois championne de Suisse et championne d’Afrique en titre. Concrètement, la judokate combat pour le club de Morges sur le plan national, mais défend parallèlement les couleurs de l’île Maurice (le pays de sa mère) à l’international. Une situation avec laquelle elle se sent confortable depuis bientôt dix ans. «Le choix s’est fait très naturellement, nous raconte-t-elle en arpentant un dédale de couloirs dans les sous-sols de l’AccorArena de Bercy, à Paris. L’encadrement de l’équipe de Suisse était bien sûr étonné de ma décision; elle aurait pu rendre ce changement de nationalité plus difficile, voire l’empêcher, mais elle n’a rien fait de tel. Je les respecte autant qu’ils me respectent.»

Priscilla raconte avoir gagné plus de liberté dans le choix des compétitions auxquelles elle veut s’inscrire, mais assume de perdre l’aide logistique conséquente que la Suisse lui assurait dans la gestion des accréditations, du transport et des logements sur le site des compétitions. Plus important encore, déjà en 2014, elle a vu dans l’Afrique une terre d’opportunités, où tout restait à construire. Ce vaste champ des possibles est la principale raison qui a motivé sa décision. Elle s’est fait embrigader dans ce tropisme africain qui se répand de plus en plus depuis le début des années 2000, tant chez les entrepreneurs venus d’Europe et d’Asie que chez une grande partie de sportifs d’élite partis faire carrière vers le Nord avant de revenir aux sources.

Le directeur général de Bank of Africa, Michel Kahn, résumait la situation avec des mots empreints de sens et de poésie: «Si vous voulez une carrière, ne partez pas en Afrique. En revanche, si vous avez une vision, un business qui vous passionne, foncez-y!» Un plan de carrière que Rukundo Sala partage depuis qu’il a repris la route en direction de Kigali, au Rwanda, depuis Pully, dans le canton de Vaud.

Internationalisation du sport africain

Priscilla et Rukundo l’assurent l’un et l’autre. Ils n’ont pas choisi leur pays d’origine en fonction des portes qui se sont ouvertes devant eux. «Si ce n’était pas pour le projet de développement du judo au Rwanda, je n’aurais jamais souhaité aligner les compétitions à haut niveau», affirme le jeune homme. Son objectif: créer des carrières dans le judo.

C’est un fait, l’Afrique se trouve face à un défi générationnel. Il s’agit du continent avec la population la plus jeune du monde. Selon l’Agence Française de Développement, d’ici à 2050, 2,4 milliards d’Africains auront moins de 25 ans. Il est urgent de créer suffisamment d’emplois pour les 11 à 13 millions de jeunes qui, chaque année, viennent gonfler les rangs de la population active. Dans ce contexte, créer son entreprise – un club de judo dans un quartier huppé de Kigali, dans le cas de Rukundo Sala – favorise une solution à même d’aplanir le chômage et générer durablement de la valeur et de la richesse dans les territoires.

Par ailleurs, le potentiel sportif de l’Afrique n’est plus à démontrer dans toutes les disciplines majeures. Il suffit de se balader sur les plages de La Marsa pour comprendre que cette activité est considérée comme un formidable un art de vivre. Une réalité qui ne se cantonne pas au Maghreb. Tous les jeunes d’Afrique, y compris subsaharienne, réagissent d’une manière ou d’une autre à l’internationalisation croissante du sport africain.

La Coupe d’Afrique des Nations, dont la finale, le 11 février dernier, a rendu un vibrant hommage au parcours émotionnel de la Côte d’Ivoire, est aujourd’hui un exemple parmi tant d’autres de la grande influence internationale qu’exerce le sport en Afrique. Cette tendance devrait conduire à une augmentation spectaculaire de la participation de sportifs et d’équipes africaines dans les compétitions internationales ces prochaines années. Et avec elle, une augmentation exponentielle des investissements étrangers, mais aussi des initiatives ciblées pour promouvoir, entre autres valeurs, une meilleure égalité des chances.


Commentaire

En février, Dominic Lobalu est devenu champion suisse sur 3’000 mètres. Il n’a pas le passeport helvétique. Sud-Soudanais d’origine, il a obtenu le droit d’asile et s’est construit une nouvelle vie autour du club d’athlétisme de Brühl. Soutenu par la fédération suisse, il devrait d’ici 2025 pouvoir représenter le pays à l’international. Lobalu n’a jamais concouru pour le Sud-Soudan et tient à défendre la nation qui lui a permis de grandir sportivement et humainement. Celle-ci gagne un potentiel champion mondial du demi-fond. Le changement de nationalité sportive pose davantage question ailleurs. Le judoka Saeid Mollaei l’a effectué deux fois; l’Iranien d’origine a défendu la Mongolie avant de représenter l’Azerbaïdjan pour des motifs politiques et personnels (lire l’article ci-dessus). Des pays comme le Qatar s’assurent le soutien des meilleurs athlètes mondiaux en leur offrant passeport et prime généreuse. D’autres Etats du Golfe, Bahreïn ou Emirats arabes unis, critiquent la pratique tout en l’adoptant. Alors, qu’en penser? Le choix de nationalité sportive doit rester libre, mais l’immutabilité prévaloir. Lorsqu’un athlète choisit la nation qu’il veut défendre, cela doit être définitif. La majorité des fédérations internationales applique ce principe. Seuls manquent des outils de régulation et de sanction efficaces. Y. D. C.

Ecrire à l’auteur: yves.dicristino@leregardlibre.com

Vous venez de lire un reportage tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°104).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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