A Petit-Couronne, au cœur de l’élan de solidarité olympique

15 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 17 juin 2023 · 0 commentaire

A un peu plus d’un an des JO de Paris, immersion en Normandie dans un des centres de préparation les plus réputés de l’Hexagone, qui accueille depuis près de dix ans la solidarité olympique. Un programme qui, malgré son nom, est avant tout fondé sur le mérite.

Depuis son retour de Tunis et Alger, où il s’est confronté aux plus grands talents de judo du continent, Rukundo Sala cohabite avec des sentiments partagés: pas assez préparé à la haute performance, il ne foulera pas les tatamis des championnats du monde de Doha. Un mois après notre précédente rencontre en Tunisie, le jeune homme nous retrouve au Café des Alpes, dans les hauteurs de Pully. De son imperceptible déception, le lion de Kigali (comme certains le nommeront désormais à n’en point douter) est déjà plus ou moins revenu. Il s’avance à notre table détendu et serein.

Depuis qu’il s’est aligné à l’African Open de Dakar en novembre dernier, Rukundo Sala a pris goût à la compétition. Il est aussi devenu plus patriote; maintenant investi de la mission de représenter le judo rwandais à l’international (lire notre reportage dans Le Regard Libre du mois d’avril), il place tous les tournois majeurs du continent africain sur sa ligne de mire. Avec, pour objectif, une qualification pour les Jeux olympiques (JO) de Paris en 2024 (bien qu’une qualification pour l’édition de 2028 à Los Angeles apparaisse plus réaliste). Pour y parvenir, il peut aussi s’inspirer du parcours souvent très exigeant de ses adversaires avec qui il tisse, à la longue, des liens d’amitié sincères.

jo
Ismael Alhassane a tout quitté à Niamey pour tenter de devenir champion olympique de judo. Il sera le visage de la solidarité olympique lors des Jeux olympiques de Paris en 2024, s’il parvient à s’y qualifier. © Mayorova Marina

Le Nigérien Ismael Alhassane (28 ans) en fait partie. Depuis quelques mois, le judoka investi dans la catégorie des -66 kg a placé tous ses espoirs dans une qualification aux prochaines Olympiades de Paris. Et ce, au point d’aménager tout son temps en faveur de cet objectif d’une vie. Nous avions auparavant aperçu Ismael à l’occasion du Tunis African Open en mars dernier. Mais il y avait été tenu en échec au premier tour par waza-ari au terme du temps réglementaire par l’Algérien Mahfoud Zerrouk, ce qui avait drastiquement annihilé toute possibilité de le rencontrer. Quelques semaines plus tard, c’est au Centre Régional Jeunesse et Sports (CRJS) de Petit-Couronne, une paisible commune de près de 9 000 habitants dans l’agglomération de Rouen, que nous retrouvons finalement trace du jeune sportif.

Petit-Couronne, terre de Jeux

Petit-Couronne est un lieu loin de toute turbulence. A notre arrivée aux alentours de dix heures un jeudi matin, les rues paraissaient désertes sous le chant des oiseaux. Les drapeaux français flottaient au vent sur les rampes du balcon de la mairie et les commerces alentour étaient si silencieux qu’ils paraissaient à cet instant n’être fréquentés par personne d’autre que les seuls vendeurs et vendeuses qui avaient renoncé à se joindre au mouvement syndical de grève débuté il y a peu au centre de Rouen. Les premiers bourdonnements qui nous parvenaient s’échappaient d’un petit bar-tabac au coin d’une rue où une dizaine de personnes s’étaient entassées pour siroter leur boisson matinale. Au bout de dix minutes en pleine montée pour rejoindre la rue JF Kennedy, nous parvenons au CRJS. Nous y sommes reçus par Christophe Cornilleau, le directeur du centre, et son président Hervé Goujon, qui est aussi élu municipal de la ville.

La commune de Petit-Couronne est, parmi une centaine d’autres en France, labellisée Terre de Jeux par le comité d’organisation des JO de Paris. Cela signifie qu’elle contribue, à sa manière, à la promotion et au rayonnement des Jeux sur son territoire. Grâce à ce label, cette petite ville d’un calme olympien figure sur le catalogue des territoires hôtes distribué à toutes les délégations nationales qui prévoient de séjourner dans les différentes régions de France durant les JO. Une distinction considérée comme un privilège pour certains, comme un accessit pour d’autres.

Réputé pour son professionnalisme, le CRJS est d’ailleurs reconnu comme l’un des meilleurs centres de préparation dont la France dispose pour la très haute performance. Le complexe sportif y est en effet complet, et les installations modernes. C’est ainsi que le comité d’organisation l’a inscrit parmi les lieux privilégiés pour en faire un quartier général durant toute la durée de la manifestation et des Jeux paralympiques en septembre.

A lire aussi | Changement de nationalité sportive: doit-on imposer des règles?

«Le CRJS n’a pas pour objectif affiché d’accueillir des délégations nationales, tempère Christophe Cornilleau. Nous sommes des travailleurs du quotidien et cela ne m’intéresse pas plus que ça d’héberger des stages qui vont durer au mieux un bon mois.» Le CRJS étant un centre de formation à l’année, il fonctionne sur le modèle de l’internat. Il offre aux plus jeunes sportifs, intéressés par une carrière internationale (et qui en ont le niveau), l’occasion de résider la semaine à Petit-Couronne et de se préparer au plus haut niveau. «Ce sont de jeunes sportifs entre 11 et 17 ans qui sont entraînés à suivre un cursus de développement différent des autres enfants de leur âge, poursuit le directeur. Nous les accompagnons dans tout le processus de développement jusqu’à ce qu’ils parviennent à se démarquer dans leur propre discipline.» Ainsi, à défaut de parcourir le monde, ces futurs carriéristes parcourent la France pour y disputer des compétitions. Certains seront probablement présents aux JO de Los Angeles en 2028, mais aucun ne sera prêt – ni même n’aura l’âge – de figurer à Paris.

«Notre engagement en faveur du mouvement olympique se porte ainsi sur le plus long terme, complète l’adjoint au maire Hervé Goujon, président de la structure. Notre centre est une permanence, pas une intermittence.» Le Français Teddy Riner, multimédaillé aux championnats du monde et triple champion olympique de judo, en est d’ailleurs le meilleur exemple: formé par le CRJS de Petit-Couronne au début des années 2000, il est aujourd’hui considéré comme l’un des meilleurs athlètes de l’histoire de son sport. Accueillir des champions, c’est bien; les forger, c’est encore mieux – ce positionnement semble imperturbable. Mais il existe quelques exceptions.

Bénéficier de la solidarité olympique, un chemin sinueux

C’est en plein cœur des terres normandes qu’Ismael réside à l’année, loin de son environnement habituel et de sa famille. Le jeune homme n’est pourtant pas un écolier, est majeur et ne possède pas la nationalité française, mais sa présence au CRJS est justifiée. Comme une dizaine d’autres athlètes venus d’Afrique, il a passé avec succès toutes les étapes d’admission de Solidarité olympique, un programme de soutien aux athlètes mis sur pied par le Comité international olympique (CIO) dans les années 1960. Considéré comme un champion de judo en devenir au Niger, mais en manque de structures adéquates pour élever son niveau au diapason international, il a fait appel à l’aide de la solidarité olympique dans le but de bénéficier des meilleures conditions nécessaires pour préparer sa future qualification aux JO de Paris.

Au terme de son admission, le sportif a été placé au centre de Petit-Couronne pour une durée indéterminée. La durée moyenne vacille entre une ou deux années. Certains décident, comme partout, de rester au milieu du gué. D’autres peuvent choisir de rester plus longtemps, à condition que leur bourse soit renouvelée. C’est actuellement le cas pour Ismael, qui est arrivé en Normandie pour la première fois il y a donc tout juste cinq ans. Après avoir participé aux Olympiades de Tokyo en 2021, où il a été battu au premier tour, il a obtenu un crédit supplémentaire pour retenter sa chance à Paris, trois ans plus tard.

Ismael Alhassane lors du Grand Slam de Düsseldorf en 2020, face à l’Espagnol Martin Gaitero. © Mayorova Marina
Ismael Alhassane lors du Grand Slam de Düsseldorf en 2020, face à l’Espagnol Martin Gaitero. © Mayorova Marina

Avant d’arriver en Normandie, le chemin a toutefois été très long et sinueux, le processus de candidature étant aussi sélectif que bureaucratique. Sur présentation du dossier monté par le comité national olympique de son pays, c’est à un comité de révision formé spécialement au sein du dispositif de Solidarité Olympique qu’est revenue la décision de lui faire bénéficier d’une bourse d’athlète. Cette décision est habituellement basée sur des exigences physiques et sportives qui restent à la discrétion du CIO. Ismael Alhassane a reçu sa nouvelle bourse le 22 septembre dernier après plusieurs mois de procédures et d’attente. C’est la date à laquelle il a repris ses quartiers dans son deux-pièces à Petit-Couronne.

Le centre de Petit-Couronne compte actuellement douze boursiers validés par le comité de révision basé au siège du CIO à Lausanne. Ismael, qui peut actuellement s’entraîner avec le Centrafricain Jason Zacko (26 ans), lui aussi combattant dans sa catégorie de poids, devrait bientôt être rejoint par un treizième athlète en provenance de Tanzanie. Les arrivées se comptent d’ailleurs au compte-gouttes. Cela, principalement pour assurer l’harmonie d’un groupe d’entraînement qui a construit ses habitudes au fil des semaines. Mais il y a d’autres explications. «Les démarches administratives ne sont pas innocentes, déclare Christophe Cornilleau. Il revient au comité national olympique et sportif français, en concertation avec l’ambassade de France du pays concerné, de faire parvenir à l’athlète un visa ou un passeport talent.»

A peine arrivé sur le site, Ismael a pris connaissance de la structure dans son ensemble. Après un court passage auprès du staff médical, il a conclu sa visite en poussant les portes du dojo Fabien Canu, son lieu d’entraînement quotidien sous la direction de Guillaume Cole, le nouvel entraîneur. C’est ici un autre point du dispositif: les boursiers arrivent sur leur lieu de vie seuls, sans leur entraîneur usuel. Ismael, qui était entraîné au quotidien à Niamey par son grand frère, a ainsi dû se résigner à le quitter le temps du stage. Les deux se retrouvent de temps en temps sur le lieu des compétitions, comme lors des championnats du monde de Doha, mais doivent se laisser ensuite. «Mon frère essaie le plus possible, et dès qu’il le peut, de me conseiller, raconte Ismael. Son rôle consiste aujourd’hui aussi à étudier les habitudes et les tactiques favorites de mes adversaires. Je ne le vois pas tout le temps, mais il reste une personne importante au sein de mon entourage sportif.»

Apprendre à vivre à la française

«Ces jeunes gens apprennent à vivre différemment. Ils intègrent leur appartement, font connaissance de leurs colocataires et découvrent la vie à la française», détaille Hervé Goujon. Leur agenda sera lui aussi très cadré; ils intègrent un programme hebdomadaire d’entraînement avec tout ce que cela peut comporter de sacrifices et vicissitudes. Deux, voire trois entraînements journaliers et des temps de récupération imposés: l’acclimatation se fait à la dure. «Tout est différent, dans l’intensité et dans la méthode, détaille Ismael Alhassane. J’ai appris – et j’essaie désormais de le faire comprendre au pays – que quand on veut quelque chose, il faut y aller à fond. Mes camarades (à Niamey) doivent apprendre à faire des sacrifices. Ici, ils s’entraînent dix fois par semaine.» Au Niger, les séances sont réduites de moitié dans le meilleur des cas. «Il faut admettre que vivre de sa passion, c’est dur.»

Les exigences de la haute performance sont élevées, mais elles peuvent l’être encore plus pour des expatriés africains qui n’ont jamais connu l’abondance. Au CRJS, comme tout élève, on attend d’eux d’être responsables et assidus dans leur travail. Parti pour rester au CRJS jusqu’à la cérémonie des JO de Paris fin juillet 2024, le Nigérien bénéficie deux fois par an de droits de congé tous frais payés pour lui permettre de retourner auprès de sa famille. En dehors de ces permissions, il réside à Petit-Couronne ou voyage pour disputer des compétitions à l’international. «Ce sont des jeunes qui mettent parfois leurs études en pause, explique Christophe Cornilleau. Mais ils savent que Solidarité Olympique est aussi leur meilleure opportunité pour vivre de leur sport et de leur passion.»

En d’autres termes, bénéficier du programme de solidarité est moins un droit qu’un mérite. Il appelle à des sacrifices. Tous assurent cependant qu’ils finissent récompensés. «Solidarité Olympique représente pour beaucoup une vraie possibilité d’ascension sociale, poursuit le directeur du centre. Certains étaient militaires de carrière et ont fini par être gradés dès qu’ils sont retournés au pays. D’autres, comme Ariful Islam, nageur du Bangladesh, ont fini porte-drapeau de leur pays.»

Dans un pays où le judo est l’un des sports les plus pratiqués (et donc le niveau plus élevé que dans n’importe quelle autre nation du continent), Ismael assure lui-même devenir un moteur d’inspiration pour ses compères de tatami. «Ils attendent mon retour au pays pour venir s’entraîner avec moi, explique-t-il. A Niamey, ils sont très intéressés par les méthodes d’entraînement à l’européenne.» Lors de son retour au Niger en décembre dernier, la fierté pouvait se lire sur les visages tout autant que leur soif de découverte. Le partage d’expérience ayant été amorcé, Ismael considère toujours plus sa présence à Petit-Couronne comme un devoir. «Je suis investi d’une mission, pour mes amis, pour les membres de mon club et pour ma nation», reconnaît-il.

Le jeune homme est d’ailleurs issu d’une famille de sportifs. Néanmoins, ses parents n’ont jamais rêvé de le voir au firmament, par peur de le voir passer à côté d’une carrière plus stable. «Quand j’ai eu mon baccalauréat, j’ai décidé de ne pas poursuivre dans des études plus poussées, raconte-t-il. Ma famille m’a conseillé de m’inscrire en faculté, mais j’étais personnellement certain de la voie que je voulais prendre. J’ai tout fait pour partir et faire carrière dans le judo.» Lors de son arrivée en France, il y a cinq ans, Ismael a d’ailleurs dû composer avec les foudres de sa mère. «Elle n’avait pas accepté ma décision. Nous étions presque en froid tous les deux. Et puis, avec le temps, elle a fini par me soutenir.»

Issu d’une famille très soudée, Ismael sent le poids de la distance sur ses épaules. Il est certes seul, mais pas isolé. Il est en manque d’affection, mais pas de soutien. «J’ai l’occasion deux fois par an de faire le plein d’émotion, que ce soit lors des entraînements avec l’équipe nationale ou auprès de mes proches. J’ai l’habitude d’être avec ma famille tout le temps et le manque est énorme en France. Mais je sais que je travaille dur pour pouvoir les rendre fiers.» Son rêve: atteindre la finale des JO de 2024 et ramener ainsi chez lui la plus belle médaille qu’un peuple entier n’aurait jamais espéré voir d’aussi près. Mais pour y parvenir, il faut d’abord réussir à se qualifier. «L’année dernière, sur 18 boursiers, 7 s’étaient qualifiés pour les JO à Tokyo», ponctue Christophe Cornilleau. Preuve en est que la solidarité seule ne suffit pas.

Ecrire à l’auteur: yves.dicristino@leregardlibre.com


Le commentaire d’Yves Di Cristino: La solidarité et le mérite

La notion de solidarité est un concept carrefour qui a beaucoup perdu de son sens depuis le XIXe siècle, où elle oscillait entre une conception purement sentimentale (l’amour pour ses semblables) et une autre plus portée sur l’action (pour profiter d’un monde meilleur, il faut faire acte de solidarité). La solidarité olympique n’est pas ouverte à qui le veut: elle renvoie à un processus onéreux, bureaucratique, procédurier et interminable qui a pour seul effet d’écrémer la liste des athlètes africains éligibles à bénéficier du dispositif.

On en revient alors à un système de solidarité strictement méritocratique, dans lequel seuls les plus talentueux et les plus téméraires ont le droit de faire acte de sacrifice pour venir à bout de leurs rêves. Emile Durkheim écrivait d’ailleurs que la véritable solidarité était celle qui relie les hommes entre eux par un système de droits et de devoirs. Autrement dit, on se doit d’être solidaire, mais qu’avec ceux dont on considère qu’ils le méritent. C’est une conception de solidarité qui peut paraître étriquée, mais qui semble avoir en tout cas du sens dans le domaine du sport, lui-même basé sur le mérite.


Vous venez de lire un reportage tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°97).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire