Un entrisme «woke» dans l’UE?
Si le wokisme frappe de façon évidente les milieux universitaires et artistiques, le monde politique y est aussi perméable. En première ligne: les institutions européennes. Prise de température.
En octobre 2021, la commissaire européenne à l’Egalité, Helena Dalli, publiait un «manuel de la communication inclusive»: 32 pages destinées à inculquer les bonnes manières aux employés de la Commission européenne. Fini le traditionnel «Mesdames et Messieurs», qui exclut, y lisait-on, toute autre dénomination; place au «Chers collègues», plus neutre. Exit les «vacances de Noël», à remplacer par les «vacances d’hiver». Enfin, ne parlez plus de «coloniser Mars», mais d’«envoyer des humains sur Mars».
Après sa fuite dans la presse, le manuel a été retiré pour être «retravaillé», ce qui suggérait que si problème il y avait, ce n’était que dans la forme. Le directeur du Centre d’études européennes du Mathias Corvinus Collegium à Budapest, Rodrigo Ballester, s’est alors ému dans le média Atlantico d’un épisode «grotesque et délirant, mais surtout consternant, dangereux et très révélateur de l’influence de certaines organisations non-gouvernementales (ONG) militantes dans les couloirs bruxellois». Une complaisance envers le wokisme qui ne doit certainement pas être prise à la légère.
Une floraison de critiques
Selon Rodrigo Ballester, la multiplication des initiatives qu’on pourrait dire «woke» au sein de la Commission européenne pose problème à plus d’un titre, sapant la crédibilité de l’organisation, tout en «augment[ant] l’exaspération de ceux qui pensent que cette institution, censée incarner la prudence et la neutralité, est au service d’une idéologie particulière». Ce biais idéologique se double d’un paradoxe «diversitaire» à deux vitesses des élites européennes, toutes formées dans les mêmes institutions, comme le Collège d’Europe de Bruges: «Ceux qui se gargarisent de diversité et veulent l’imposer à toutes les sauces dans chaque image institutionnelle, explique Ballester, sont les moins respectueux de la diversité d’opinions».
Les critiques ciblent aussi l’utilisation de l’argent public au service d’initiatives non votées, sous l’impulsion de hauts-fonctionnaires non-élus. C’est le cas, par exemple, des commissaires européens, qui tentent de légitimer leur agenda idéologique en affirmant, entre autres, que les projets «d’inclusivité» – entendre «woke» – font vivre la devise de l’Union européenne (UE): «Unis dans la diversité». Voilà qui mériterait bien un peu d’argent public, et qui se passe de toute légitimité démocratique.
De «l’entrisme» woke?
Le wokisme force-t-il la porte des institutions européennes? Nous avons posé la question au politologue Pierre-Yves Rougeyron, président et fondateur du Cercle Aristote, et qui a travaillé au Parlement européen. Contacté par téléphone, il affirme ne pas adhérer à la thèse d’un «entrisme» woke dans les institutions européennes: «Même si les tendances outre-Atlantique que l’on connaît ont accéléré et médiatisé le phénomène, l’UE avait [le wokisme] intégralement en germe». Pour parer cette erreur d’analyse, il conviendrait de renverser la perspective en réalisant que c’est l’UE qui a permis au wokisme de se développer sur un terrain fertile.
Ces germes de ce qu’on appelle aujourd’hui «wokisme» ont été visibles beaucoup plus tôt qu’on ne le croit: «Dès le début des années 2000, explique toujours Rougeyron, les textes européens mentionnaient un «processus à double sens d’acclimatation culturelle», appelant les européens à s’adapter aux immigrés et pas seulement l’inverse». Le wokisme des institutions européennes est donc, selon le politologue, le nouveau nom d’un phénomène ancien, mais amplifié par les dérives importées des Etats-Unis depuis quelques années. En somme, le wokisme n’a pas besoin de forcer la porte des institutions européennes – ce qu’induirait le terme d’«entrisme» – puisqu’il est contenu dans leur ADN.
De nombreux relais
Les promoteurs de l’Europe «inclusive» ont ainsi profité de ce terrain propice pour approfondir leur influence en s’aidant de divers acolytes, non-gouvernementaux ou institutionnels, au premier rang desquels l’International Lesbian, Gay, Bisexual, Trans and Intersex Association (ILGA-Europe) ou le Forum Of European Muslim Youth And Student Organisations (FEMYSO), une association de tendance islamiste.
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La proximité de ces ONG avec les décideurs politiques leur permet de peser dans les débats et d’imposer leurs sujets propres. Exemple récent: la campagne de publicité de la Commission européenne intitulée «La liberté est dans le hijab», lancée en octobre 2021. Comme pour le «manuel d’inclusivité», la Commission a dû rétropédaler face aux réactions hostiles. Pour reprendre de plus belle sur d’autres sujets à son goût?
Ecrire à l’auteur: matthieu.levivier@leregardlibre.com
Le commentaire de Matthieu Levivier
L’inclusivité est sournoise. D’une part, les beaux atours de la tolérance permettent de justifier toutes sortes de projets, quand bien même ceux-ci ne répondent à aucune demande sociale. Comme il est induit qu’un projet «tolérant» et «inclusif» sera forcément voulu par les citoyens, le recours au vote paraît bien futile à ceux qui se veulent pourtant les amis de la démocratie. D’autre part, le caractère non-contraignant des initiatives de la sorte agit en trompe-l’œil. Helena Dalli martelait que son manuel n’avait pas force de loi, comme si cela en justifiait la teneur. Un manuel d’inclusivité «non-contraignant» propage aussi bien une idéologie qu’une loi votée. Gageons même qu’il a vocation à inspirer des lois futures.
S’auto-convaincre que les ayatollahs du wokisme se noieront dans leur ridicule revient à faire du surplace et anesthésie toute lutte contre cet ennemi ridicule – et d’autant plus dangereux qu’il est pathétique. Car le ridicule peut cacher le danger. Dans les colonnes du Figaro, l’essayiste Anne-Sophie Chazaud avait très justement alerté l’opinion publique à ce sujet lors de la polémique dite des «talibans inclusifs» provoquée par l’ancien ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, qui avait prié les talibans d’être «inclusifs» dans leur nouveau gouvernement: «La confrontation sémantique entre le concept woke d’inclusivité et l’âpre réalité de l’islamisme ultra-rigoriste prêterait à sourire si la situation n’était si grave».
Concédons tout de même une qualité à la folie woke: elle ne peut voiler l’échec de la raison que provoque la «cancel culture». Celle-ci n’a évidemment sa place nulle part, mais encore moins en politique. Le wokisme, en effet, n’est pas un lieu de débat, alors que les institutions européennes qui l’accueillent à bras ouverts sont précisément censées être des lieux où les élus «parlementent». Ainsi la perméabilité européenne au wokisme témoigne-t-elle d’une sympathie envers cette «défaite de la pensée», pour reprendre les termes d’un essai phare d’Alain Finkielkraut. Et si cet échec de la raison était la raison des échecs de l’Europe sur bien des plans?
Vous venez de lire une analyse de notre dossier WOKISME, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°95). Débats, analyses, actualités culturelles: abonnez-vous à notre média de réflexion pour nous soutenir et avoir accès à tous nos contenus!
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