Paul Widmer: «La liberté est la raison d’être de la Suisse»
Avec son territoire hostile, la Suisse a dû trouver une autre recette pour réussir. Elle a alors développé un contre-modèle. Dans son essai L’identité suisse au défi, l’ex-diplomate Paul Widmer s’intéresse aux ingrédients du succès helvétique, pour mieux le perpétuer.
Converser avec Paul Widmer est un exercice apaisant. Avec un calme olympien, cet ancien diplomate à New York, Washington, Berlin, Zagreb et auprès du Saint-Siège passe de l’allemand au français. Au cours de l’échange, on remarque vite que ce polyglotte parle du sujet qui l’anime: la Suisse. Son passé et son avenir. L’écrivain Jean Giono aimait à dire que «ce qui importe, c’est d’être un joyeux pessimiste». Raisonnablement alarmiste, Widmer correspond parfaitement à cette description. Comme Elzéard Bouffier, le héros de Giono dans L’Homme qui plantait des arbres qui s’acharne à faire revivre sa région en plantant des arbres, on sent qu’il souhaite au fond le meilleur à son pays. Avec son livre, il espère semer les graines d’un renouveau helvétique.
Le Regard Libre: Au début de votre ouvrage, vous affirmez qu’il est possible d’apprendre de l’histoire, pas nécessairement pour savoir comment faire juste, mais plutôt pour éviter de répéter des erreurs.
Quand quelque chose a lieu, vous pouvez établir des liens entre les causes et les effets. C’est pourquoi ce que vous avez raté est relativement plus facile à remarquer. Sören Kierkegaard disait qu’on ne peut comprendre la vie qu’en regardant en arrière, mais qu’on ne peut la vivre qu’en regardant en avant. Au moment de décider pour le futur, vous pouvez vous appuyer sur le passé, mais les possibilités de faire faux sont tellement nombreuses qu’il est impossible d’identifier avec certitude le chemin à suivre.
Dans ce cas, l’histoire ne se répète pas, s’il est impossible de la prévoir.
Je pense comme Mark Twain que «l’histoire ne se répète pas, mais elle rime». On y repère des similitudes.
Avant de discuter du fond de votre livre, pouvez-vous nous dire ce qui a déclenché votre envie de l’écrire?
C’est un livre de Jacques Attali (Demain, qui gouvernera le monde?) qui a tout lancé. En l’entendant dire que la Suisse était un modèle unique, car il donne directement la parole aux citoyens. Mais aussi alternatif, en comparaison avec la démocratie représentative. Je me suis demandé pourquoi c’était le cas. En faisant mes recherches, j’ai remarqué que la Suisse a provoqué historiquement un clivage entre deux camps. Ceux qui l’admirent, notamment parmi les représentants des Lumières en France. Et les autres, qui voient ce contre-modèle d’un œil critique. La Suisse a été et est toujours une énigme pour beaucoup d’étrangers, qui peinaient à comprendre pourquoi ses habitants tenaient tant à leur territoire escarpé, montagneux et hostile. La réponse était simple: par amour pour la liberté.
La liberté fait partie des mythes de la Suisse.
Oui, on retrouve cette idée également chez Friedrich von Schiller quand il raconte le dialogue entre Walter et son père, Guillaume Tell. L’enfant demande pourquoi sa famille doit rester en Suisse sur ce territoire rocailleux hostile, au lieu de partir dans les plaines où les terres sont plus fertiles. Le père répond: «Nous restons, car ici nous avons davantage de liberté.» D’un point de vue historique, cela s’avère véridique. Les terres plus fertiles et belles étaient moins libres.
Pourquoi?
Tout simplement parce que les élites régnaient sur les territoires attractifs. Ailleurs, il fallait trouver des compromis. Prenons l’exemple des terres actuelles des Franches-Montagnes. Autrefois, elles étaient exemptées d’impôts. Car pour les peupler, il fallait être attractif et trouver des astuces pour faire venir des gens. Cette région accueillait même les protestants.
La liberté serait donc au cœur du contre-modèle de la Suisse?
Le contre-modèle suisse repose sur quatre piliers. Le premier, c’est la démocratie semi-directe. Le deuxième, le fédéralisme et l’idée que l’on bâtit du bas vers le haut. Le troisième, c’est la neutralité. Et finalement, le quatrième pilier est le multilinguisme, qui empêche une langue de régner sans égard pour les autres. Si vous regardez ces piliers, ils ont tous pour conséquence de limiter les pouvoirs de l’élite. La démocratie donne un droit de veto à la population. La décentralisation morcèle le pouvoir. La neutralité freine les élites dans leur tendance à vouloir participer facilement aux grandes aventures internationales et s’associer à d’autres pays dans des guerres.
Et la liberté?
La liberté est la raison d’être de la Suisse. Si elle perd cet amour, elle perd son identité. A cet égard, j’observe une dynamique inquiétante. Les gens ne sont plus tellement prêts à assumer des fonctions au service de la collectivité comme dans le passé. Une mentalité de fonctionnaire remplace celle d’avant, qui était davantage basée sur la responsabilité individuelle. C’est un danger pour la Suisse, qui se base sur le principe de milice et l’engagement volontaire de ses habitants.
Comment expliquer cette évolution?
Les sources de ce problème viennent de l’évolution générale de la société. Au départ, la Suisse était un peuple paysan. Or, ces gens étaient fiers de leur propriété et travaillaient beaucoup. Ceux qui restent aujourd’hui pensent d’ailleurs que les autres, notamment les intellectuels ou les personnes qui écrivent des livres comme moi, ne travaillent pas vraiment. Et ils ont probablement un peu raison (Rires). Toujours est-il que les paysans étaient d’accord d’engager beaucoup de temps dans leur labeur, mais à condition d’être libres de récolter les fruits de cet effort à travers leur propriété. La liberté était la condition sine qua non de cette mentalité. Ils étaient d’accord de souffrir à condition de décider eux-mêmes de leur vie.
Vous citez Voltaire, qui loue le contre-modèle suisse. Aujourd’hui, on a l’impression que les élites des autres pays voient avant tout la Suisse comme un pays de profiteurs.
C’est vrai. A l’étranger, la Suisse sert d’exemple, mais principalement aux partis situés aux extrêmes. Tant à gauche qu’à droite. Moins aux partis centristes, qui seraient pourtant ceux qui pourraient le plus faire évoluer les modèles.
Avez-vous une politique publique en tête dont pourraient s’inspirer les autres pays?
Le frein à l’endettement est un bon exemple. C’est un enfant du fédéralisme. D’abord expérimenté à l’échelle cantonale, à Saint-Gall, il a ensuite été introduit au niveau national, et sert aujourd’hui d’inspiration au-delà des frontières. L’ancien président allemand Roman Herzog disait qu’avec ses seize Länder, l’Allemagne avait autant de chances de découvrir une meilleure façon de faire. C’est encore mieux en Suisse, avec ses 26 cantons.

Autre spécificité suisse, la neutralité: elle est en crise.
Les critiques faites à l’égard de la neutralité ne sont pas nouvelles. On lui a reproché d’être immorale et de manquer d’empathie avec les gens qui souffrent. Je pense que c’est faux. La neutralité s’appuie sur une base qui n’est pas immorale. Les obligations des Etats neutres, si elles étaient appliquées universellement, mèneraient à une paix perpétuelle. La Suisse s’engage à ne pas démarrer une guerre et à ne pas prendre parti dans un conflit. Si l’ensemble des pays suivaient ces règles morales, le monde irait mieux. Il est donc incohérent de les trouver immorales.
Mais la Suisse paraît fatiguée d’être neutre.
La Suisse me fait penser à un enfant gâté qui a envie d’être neutre sans assumer que cette décision demande du courage. On veut être neutre, mais en même temps participer aux grandes manœuvres et discussions internationales. Ce n’est pas cohérent. Il faut choisir une des deux options.
Au fond, il est difficile de vouloir être à la mode et neutre.
Exactement. La neutralité est contracyclique. Quand aucune guerre n’a lieu, vous êtes un pessimiste qui rappelle qu’elle sera un jour de retour. Et lorsqu’elle finit par éclater, vous êtes un optimiste qui signale qu’un jour la paix sera de retour. Le neutre est à contre-courant. Il est intéressant de noter que ceux qui trouvaient que la neutralité était une position vieillotte parce que la guerre, selon eux, n’allait jamais revenir en Europe, sont les mêmes qui, aujourd’hui, une fois la guerre de retour, trouvent que la neutralité n’est plus adaptée.
Quel pays est le plus proche philosophiquement de la Suisse?
Sans doute les Etats-Unis. Surtout d’un point de vue historique. Il ne faut pas oublier qu’au XIXe siècle, la Suisse était presque la seule démocratie avec les Etats-Unis. Nous avons de nombreuses similarités institutionnelles. Ce n’est pas pour rien que l’on parle souvent de sister republics. Avec la grande différence que nous n’aimons pas les têtes qui dépassent et que nous nous contentons d’un collège à la tête du pays, plutôt que d’un président.
Des affinités avec les Etats-Unis. Et avec l’Union européenne?
La Suisse perdrait beaucoup plus en rejoignant l’Union européenne que les autres pays. Les autres nations n’ont pas dû abandonner leur démocratie directe et leur organisation politique. Simplement parce qu’elles correspondaient déjà à la structure européenne.
Directeur adjoint de l’Institut libéral et essayiste, Nicolas Jutzet est rédacteur au Regard Libre.
Vous venez de lire une interview tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°114).

Paul Widmer
L’identité suisse au défi
Editions des Syrtes
Trad. de l’allemand par Sabine Citron
Octobre 2024 [Parution originale: NZZ Libro, 2023]
160 pages
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