Esprit de milice, fédéralisme et démocratie directe ne font qu’un
Le système dit de milice est critiqué loin à la ronde. Cependant, ses pourfendeurs passent à côté de sa logique propre, qui participe avec le fédéralisme et la démocratie directe de la construction institutionnelle, et ainsi identitaire, de la Suisse.
A l’étranger, le terme «milice» a plutôt mauvaise presse. Il est souvent utilisé pour désigner une sorte de police parallèle, à la solde du gouvernement, comme en France sous l’Occupation, ou d’un «condottiere» moderne, profession très en vogue dans diverses parties du monde. En Suisse, en revanche, il est paré de multiples vertus, se hissant au rang de caractéristique presque immanente du citoyen helvétique. Soldat de milice sous l’uniforme, il entre dans un parlement de milice s’il se pique de vouloir faire de la politique.
Le «milicien», ou la «milicienne», surgit ainsi comme symbole d’une citoyenneté authentique. Héritier du citoyen-soldat de l’antique Helvétie, flanqué de son sabre le jour de la Landsgemeinde, le Suisse se montre dans son aptitude à se dégager de ses activités privées pour s’ennoblir de tâches bénévoles au profit de la collectivité, sans attente de retour pécuniaire. Petit pays, la Suisse revendique le droit d’empiler différentes casquettes sur le faîte de de ses ressortissants, appelés à appliquer leurs savoirs à l’armée, en politique et dans les nombreuses associations que compte notre pays, sportives, culturelles ou philanthropiques: il s’agit d’utiliser au mieux toutes les compétences, la spécialisation est honnie, chaque activité «nourrit» l’autre…
Une vertu si vertueuse?
Le mot «milicien» condense certes en lui une panoplie de qualités, mais l’on doit se demander si cette affirmation ne devrait pas être mise au passé. Depuis plusieurs années, notre milice comme réservoir de cadres militaires, politiques ou «associatifs» est submergée de reproches qui n’ont pas tardé à la reléguer dans la galerie de ces fameux mythes historiques dont notre pays devrait se délester, pour enfin affronter la modernité l’âme libre et ouverte au progrès conquérant.
La salve la plus puissante qui a frappé le système de milice «politique» est issue du monde politique. Nombreux sont ceux qui fustigent un système parlementaire qui n’aurait de milicien que le nom et aurait en réalité basculé depuis longtemps dans une forme hypocrite de professionnalisme, où les parlementaires sont stipendiés par diverses organisations ou, horresco referens, entreprises. Quant à l’armée, si elle correspond encore globalement au critère de milice, les doutes sur son efficacité réelle en cas de conflit n’ont jamais cessé de pulluler.
Ulrich Wille rêvait déjà, à la fin du XIXe siècle, d’une armée régie par le «drill» pour mieux extraire le soldat de sa gangue citoyenne, alors que, dans le dernier numéro de Stratos (1-24), la revue scientifique de l’Armée, l’historien et colonel Bruno Rösli se plaît à souligner les faiblesses d’une armée de milice dans le cadre d’une guerre moderne. Ainsi invite-t-il la nôtre à se renforcer par d’autres moyens, tant le rejet du principe de la milice lui paraissait ne jamais pouvoir surmonter l’obstacle populaire.
Et, sur ce dernier point, il a raison! Le peuple suisse n’est assurément pas disposé à congédier son système de milice pour détourner les moyens financiers consacrés à notre défense vers une armée professionnelle sujette à une large méfiance: ce serait une rupture inacceptable avec notre vision d’une démocratie qui ne peut perdre la main sur son outil militaire. Son approche de la milice «politique» semble toutefois plus fragile et les critiques adressées à notre système politique semblent rencontrer davantage d’échos auprès d’une population pas totalement hermétique aux dénonciations populistes d’un monde politique coupé de ses préoccupations et rivé à ses intérêts.
Aborder autrement la question de la milice
S’attaquer ainsi au système de milice semble toutefois une façon d’aborder le problème par le mauvais bout. Ce modèle appartient sans aucun doute au «capital» culturel de la Suisse et on peut le moquer comme une «vieillerie» plus ou moins décorative dans une société qui ne jure que par la spécialisation aiguë de ses responsables. De même, il est évidemment juste, voire judicieux, d’interroger ce système, de le titiller sur sa pertinence, sur sa capacité à répondre aux problèmes du moment.
Mais justement! Confronter le système de milice à son efficacité présumée ne devrait-il pas nous permettre de prendre quelque recul sur ses seuls effets immédiats? Ne pourrait-il pas nous autoriser à sortir quelques instants des défauts qu’on lui prête si facilement pour embrasser sa fonction dans un espace plus large? Le système de milice ne mériterait-il pas d’être envisagé non seulement dans sa dimension porteuse de tradition, mais aussi dans une signification plus philosophique et dans ses liens, même s’ils peuvent paraître distendus, avec l’idée de liberté individuelle?
Car qu’est-ce qu’un système de milice à la mode helvétique? Les paragraphes qui précèdent en ont bien sûr présenté les grandes lignes ainsi que les secteurs principaux dans lesquels on y fait recours. Mais essayons d’aller plus loin. Les institutions suisses se sont construites dans une double ambition: d’abord assurer une certaine cohérence à un ensemble politique fort hétérogène et souvent sur le point, dans son histoire, de se disloquer; mais aussi imaginer une forme de cohésion nationale dans le respect le plus strict possible de la liberté que peut exiger un individu muni démocratiquement de multiples garanties protégeant son autonomie.
La question de savoir si notre système institutionnel obéit bel et bien à ces présupposés de départ peut sans doute faire l’objet de débats, mais n’est pas essentielle à notre propos. Il paraît plus important de se demander quels instruments notre pays, au fil de son histoire politique si compliquée, a mis en œuvre pour tenter d’atteindre ses objectifs existentiels.
Fédéralisme et démocratie directe
Deux instruments viennent spontanément à l’esprit. L’un, certes lui aussi soumis à de rudes critiques aujourd’hui du fait de sa prétendue inadéquation aux contraintes actuelles pétries de vitesse, est le fédéralisme. S’il est souvent bradé au profit d’un centralisme que d’aucuns croient plus conforme à la rationalité moderne, il n’en demeure pas moins une valeur à laquelle on reconnaît une portée majeure. Par sa capacité à confier aux collectivités constitutives de notre Etat «national» un grand nombre de décisions, il les insère dans une architecture où l’étage supérieur apparaît comme un simple mandataire.
Le fédéralisme, devenu dès les guerres de religion la meilleure protection contre la désagrégation de la Confédération, est certes parfois coupable de certaines lenteurs et incohérences dans les processus de décision. Mais il offre un écrin unique à la liberté individuelle et à la démocratie, dans la mesure où l’individu, comme acteur politique, se voit confronté à des structures administratives placées sous le contrôle d’autorités proches du peuple.
Le deuxième instrument est aussi corollaire du premier: il s’agit de la démocratie directe. Il n’est point le lieu de retracer ici l’histoire de notre système démocratique, mais il est bon de se souvenir que, s’il a pu être abordé par certains comme un danger qui octroierait une puissance démesurée à la majorité, il s’est très vite imposé comme un formidable rempart de la liberté individuelle. Lui seul permet une intervention aussi massive de l’individu dans les rouages du pouvoir, avec à la clé des décisions fortes d’une légitimité incomparable.
Or, ces deux outils, aussi efficaces soient-ils, ne le seraient sans doute pas autant que souhaité s’ils n’étaient pas complétés par un troisième, en général oublié car déshabillé de sa fonction matricielle: le système de milice! On comprendra mieux son rôle au sein de notre «sainte trinité» institutionnelle si l’on se distancie de sa pure utilisation actuelle, qui, répétons-le, peut être fort imparfaite, pour revenir à sa signification plus profonde, celle d’incarner la liberté de l’individu positionné dans sa responsabilité politique face au collectif.
La véritable nature du citoyen
Que représente le système de milice sinon un aboutissement de nos classiques fédéralisme et démocratie directe, consacrant l’individu dans son rôle de citoyen démocrate et actif dans une structure fédéraliste? En définitive, nos votations ne symbolisent-elles pas par elles-mêmes la quintessence de notre système de milice? Ne renvoient-elles pas l’individu, dimanche après dimanche, à l’immense variété de ses missions «sociales»?
En l’invitant à se prononcer sur des sujets portant tantôt sur l’assurance maladie, tantôt sur le génie génétique, tantôt sur des avions de combat, tantôt sur les énergies éolienne ou nucléaire, ne l’oblige-t-on pas à se démultiplier sur des terrains où on ne lui demande pas d’être un expert, mais d’être responsable, par son vote, de l’action politique de son pays? Le citoyen-votant redevient le citoyen «milicien», à même d’agir sur de nombreux fronts même s’il n’est pas professionnel de tous les objets traités.
Fédéralisme, démocratie directe et système de milice se tiennent par leur logique interne, dans un contexte où l’individu a le loisir d’assumer sa liberté par ses propres actions. Il est attendu de sa part un engagement particulier, sans lequel la liberté politique ne peut que sombrer. Ces trois piliers de nos institutions vivent dans un rapport symbiotique parce qu’il faut les «vouloir»: il faut vouloir être fédéraliste, voter ou accepter des tâches non rémunérées. A l’inverse, accepter de renoncer à l’une d’elles, c’est céder la place à nos Léviathans postmodernes…
C’est pourquoi, s’il est bon de discuter des «performances» actuelles d’un système de milice qu’il convient malgré tout de repenser il faut surtout chercher à le maintenir, à l’améliorer, mais sans le sacrifier. Il n’est qu’un reflet du fédéralisme et de la démocratie directe, il les nourrit de l’implication citoyenne qu’il exige.
Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux essais sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.
Vous venez de lire une analyse contenue dans notre dossier MILICE, publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°109).

Olivier Meuwly
Une brève histoire constitutionnelle de la Suisse
Alphil
Février 2023
117 pages
Laisser un commentaire