Le nucléaire en Suisse: débat Philippe Nantermod – Delphine Klopfenstein Broggini
La levée du tabou sur le nucléaire en Suisse par la droite de l’échiquier politique ne relance pas exactement le même débat qu’il y a cinq ans. L’indépendance énergétique du pays, notamment à l’égard de dictatures, et le risque de black-out sont des exemples d’enjeux qui s’invitent dans la discussion de manière très concrète. Dix questions au libéral-radical Philippe Nantermod et à Delphine Klopfenstein Broggini, du parti Les Verts.
Le Regard Libre: Le risque d’un black-out a été formulé publiquement par un conseiller fédéral l’an dernier; c’est une première. Selon vous, le nucléaire devra-t-il jouer un rôle dans l’approvisionnement énergétique suisse à court, moyen ou long terme? Et, si oui, à quelles conditions?
Philippe Nantermod (P. N.): A court terme, c’est sûr: quatre centrales sont encore en fonction. Elles apportent environ un tiers de notre consommation d’électricité et il n’est pas pensable de les fermer pour l’instant, heureusement. A long terme, la question de leur remplacement va se poser. De notre point de vue, la possibilité de renouveler une ou des centrales par d’autres, de nouvelle génération, plus sûres et moins productrices de déchets, doit être ouverte.
Delphine Klopfenstein Broggini (D. K. B.): Non, bien sûr que non. Construire de nouvelles centrales prend beaucoup de temps, une temporalité qui n’est pas compatible avec l’urgence climatique. Si nous décidions de construire une nouvelle centrale nucléaire aujourd’hui, elle n’injecterait sa première électricité dans le réseau qu’en 2040 au plus tôt. Ce n’est en aucun cas une solution pour répondre au risque évoqué et éventuel de black-out.
Que dire de la sécurité des centrales? On a vu des bombardements à proximité du plus grand site atomique d’Europe dans le contexte de la guerre en Ukraine… Est-ce une donnée importante de la question?
P. N.: C’est toujours un souci, bien sûr. On a toutefois vu que même au milieu d’une guerre, la sécurité pouvait être assurée. On a faussement comparé le risque du nucléaire civil avec celui d’une bombe atomique. Et malheureusement, on a parfois concentré notre attention sur un risque nucléaire encore bien théorique, alors que le risque humain se produisait à quelques kilomètres de ces sites, dans les villes bombardées où les civils mouraient réellement. Le danger, c’est la guerre beaucoup plus que le nucléaire.
D. K. B.: Nos centrales nucléaires sont les plus vieilles du monde et ces technologies vieillissantes nous font courir un risque majeur pour la population. Après trente ans d’exploitation, les risques augmentent. Un accident nucléaire en Suisse provoquerait l’irradiation de millions de personnes, des dizaines de milliers de cancers et de maladies cardiovasculaires, et un impact irréversible sur les terres agricoles devenues radioactives. A chaque nouvelle année passée, les risques d’accident augmentent.
Quant aux déchets radioactifs, on n’a pas encore vraiment trouvé de solutions pour s’en débarrasser. Dans quelle mesure est-ce un problème?
P. N.: La technique progresse en la matière et les prochaines générations de centrales devraient en produire beaucoup moins. Cela fait bientôt un siècle que l’on produit des déchets, y compris avec le nucléaire médical qu’il n’est pas question d’arrêter. Force est de constater que malgré les annonces, c’est un risque qui ne s’est jamais réalisé, contrairement à celui lié à la sécurité des centrales. On constate notre capacité à surveiller des matériaux dangereux: c’est valable pour le nucléaire comme pour l’ensemble de l’industrie.
D. K. B.: C’est un problème majeur. L’industrie nucléaire génère une quantité importante de déchets dont certains restent dangereux pendant des milliers, voire des millions d’années. Il est totalement irresponsable de léguer ces déchets toxiques à nos descendant-e-s, pour des centaines de générations. En Suisse, les déchets de nos centrales nucléaires représentent un volume de plusieurs dizaines de milliers mètres cubes.
Le peuple suisse s’est prononcé en 2017 pour la sortie programmée du nucléaire. Il faudra que la Suisse vote à nouveau pour que ce programme soit changé. Est-ce réaliste d’envisager que la population vote autrement?
P. N.: Je pense qu’avec l’évolution technologique, l’opinion publique peut aussi évoluer. Par ailleurs, les craintes ont changé: nous sommes très préoccupés par les questions liées au réchauffement climatique, qui nécessiteront une électrification massive des chauffages et des véhicules. La situation sur le plan de l’indépendance énergétique et les risques de pénurie ont aussi pris le dessus.
D. K. B.: Suite à l’initiative des Verts sur la sortie du nucléaire, le Conseil fédéral a élaboré la stratégie énergétique 2050 qui dit «les centrales nucléaires existantes devront être mises hors service au terme de leur durée d’exploitation conforme aux critères techniques de sécurité et ne seront pas remplacées par de nouvelles centrales nucléaires». Le message est clair et a été soutenu par 58,21% des votants. Quoi qu’il en soit, faire revoter la population prendrait des années et aucune réponse à l’urgence climatique ne pourrait être formulée à temps.
Le retour du débat sur le nucléaire en Suisse se cristallise autour d’un clivage droite-gauche. Pourquoi, au fond? Y a-t-il des raisons idéologiques à soutenir ou au contraire refuser le recours hypothétique au nucléaire?
P. N.: Il faut poser la question à des politologues. Je constate simplement que les autorités scientifiques comme le GIEC incluent le nucléaire dans les solutions incontournables pour résoudre les problèmes liés au réchauffement climatique. C’est donc, à mon sens, moins une question de pragmatisme que d’idéologie.
D. K. B.: Le clivage n’est pas si marqué, une partie de la droite est toujours opposée au nucléaire. Se concentrer aujourd’hui sur le nucléaire, alors qu’il n’apporte aucune solution concrète à court et moyen terme, sans compter les risques et la toxicité des déchets, est une manière de temporiser et de se détourner de décisions nécessaires, celles du 100 % renouvelables et des économies d’énergie.
Comment analysez-vous le revirement partiel de nos voisins allemand et français sur le sujet?
P. N.: C’est le bon vieux principe de réalité. Le nouveau renouvelable est indispensable et très prometteur, mais malheureusement insuffisant. On ne peut pas se permettre de risquer une pénurie d’électricité.
D. K. B.: L’Allemagne a renoncé au nucléaire après l’accident de Fukushima. Elle devrait fermer définitivement ses dernières centrales cette année. Cette décision lui a permis d’investir massivement dans le renouvelable, en particulier le solaire. L’idée de la prolongation de certaines centrales reste très contestée et n’apporterait pas de réponse pérenne à la question de la sécurité d’approvisionnement l’hiver prochain. Quant à la France, elle a bâti son besoin énergétique sur le nucléaire, ce qui lui a fait prendre un retard majeur dans le développement des énergies renouvelables.
Quelles sont les énergies renouvelables qu’il s’agit selon vous de développer en priorité en Suisse, et quelle part de notre approvisionnement peuvent-elles représenter à moyen terme?
P. N.: L’augmentation du rendement de l’hydraulique et la multiplication de la surface couverte par des panneaux photovoltaïques constituent à n’en pas douter les deux sources les plus intéressantes d’électricité renouvelable. Ce sont des pistes essentielles qui peuvent être empruntées immédiatement. Le problème vient plutôt des procédures longues et coûteuses et de la capacité de l’économie à réaliser les investissements projetés.
D. K. B.: Pour accélérer le développement des énergies renouvelables, en particulier dans le domaine du solaire, dont le potentiel est énorme (sur les toits, les infrastructures, pourquoi pas en montagne en réfléchissant avec les associations environnementales), il faut davantage de moyens financiers, davantage de professionnels formés et une simplification des procédures d’autorisation. D’ici 2035, l’électricité doit être 100% renouvelable, c’est possible en mixant le développement massif du renouvelable, l’efficience économique et la sobriété.
Outre la question des sources d’énergie, il y a le débat sur notre mode de vie. Que ce soit par une intervention ou incitation de l’Etat ou par une prise de conscience volontaire des individus, vous accordez-vous sur le fait qu’il va falloir réduire notre consommation d’énergie?
P. N.: D’énergie, peut-être, d’électricité, non. Ou seulement marginalement. Nous avons déjà fait des progrès énormes ces dernières années. La consommation d’électricité totale est restée stable entre 2000 et 2020, alors que la population et l’économie ont crû. Avec les voitures électriques, les pompes à chaleur et l’augmentation du trafic ferroviaire, nous allons massivement augmenter nos besoins en électricité. Ce qui n’empêche pas que les mesures d’économie sont bienvenues – mais elles ne compenseront certainement pas les besoins nouveaux.
D. K. B.: Parfaitement. Le kilowattheure le moins cher et le plus écologique est celui qui n’est pas consommé. La sécurité d’approvisionnement ne signifie pas produire toujours plus, mais lutter contre le gaspillage d’énergie. On pourrait aujourd’hui compenser la sortie du nucléaire par des mesures d’économie d’énergie, c’est-à-dire 30 % de la production électrique du pays.
On oppose souvent défenseurs du progrès technologique et partisans de la décroissance. Or personne ne veut revenir à la bougie et personne non plus ne souhaite que l’Etat livre une confiance aveugle à la science… Au fond, ne sommes-nous pas tous pour une croissance qualitative?
P. N.: Nous vivons déjà une croissance qualitative. La Suisse a découplé sa croissance économique et ses émissions de gaz à effet de serre depuis vingt ans. Par ailleurs, les fruits de celle-ci ont servi ces dix dernières années exclusivement à financer les retraites et le système de santé; ce ne sont pas des gadgets inutiles. Le progrès est patent: chaque franc de PIB produit nécessite toujours moins de matières premières et d’énergie qu’auparavant et produit moins de CO2.
D. K. B.: L’électricité n’a ni couleur, ni odeur, elle est disponible en permanence et son prix jusqu’à présent était très accessible. Elle a dès lors été gaspillée, probablement sans toujours une véritable conscience. Il s’agit maintenant de mener des campagnes de sensibilisation et d’incitation fortes contre ce gâchis énergétique. Cesser d’exploiter sans réserve nos sources d’énergie ne signifie pas revenir à la bougie, c’est vivre mieux, plus longtemps, en harmonie avec notre environnement.
Un point d’accord entre vous deux, peut-être, pour conclure: la Suisse la plus souveraine possible en matière d’énergie, c’est souhaitable?
P. N.: L’énergie doit moins dépendre de pays avec lesquels nous ne partageons pas un socle de valeurs communes suffisantes, en effet. Et cela implique une forme de souveraineté qui peut être trouvée avec nos partenaires européens. En revanche, l’autarcie n’est pas nécessairement un objectif louable.
D. K. B.: C’est même nécessaire. Se passer du pétrole et du gaz, c’est protéger le climat et garantir notre souveraineté énergétique. Ne plus dépendre d’Etats autoritaires, contrôler les prix, générer des emplois locaux et recourir à une énergie sûre hors nucléaire est sans conteste la voie à suivre. En Suisse, on a de l’eau, des montagnes et du soleil. Un patrimoine que nous devons préserver mais qui doit aussi nous servir et nous aider à atteindre notre autonomie énergétique.
Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com
Vous venez de lire un article paru dans notre dossier thématique «Le grand retour du nucléaire», dans Le Regard Libre N° 86.
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