Zweig: la conscience morale d’une Europe en guerre

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écrit par Sébastien Lapaire · 27 octobre 2023 · 0 commentaire

A l’aube du XXe siècle, face au spectre du retour de la guerre, Stefan Zweig jeta toutes ses forces dans une bataille perdue d’avance: tenter de rendre à l’Europe la conscience de son unité.


A l’occasion des dix ans d’un journal, plonger dans l’œuvre de Stefan Zweig n’a rien d’injustifié. Témoin de son époque, Zweig a navigué à contre-courant pendant la Première Guerre mondiale, avant d’être contraint à l’exil dans les années 1930 jusqu’à sa mort au Brésil en 1942 ; il n’a jamais cédé au diktat de la pensée dominante à une époque où son pacifisme valait traîtrise ; il a aimé la Suisse, de Genève à Zurich, terre d’asile des esprits libres en temps de guerre ; il s’est pris de passion pour « ce qu’il y a d’universellement humain dans l’homme » tout en refusant de tomber dans l’universalisme abstrait. Oui, Stefan Zweig, écrivain brillant et passionné, est un modèle pour tous ceux qui pensent avoir quelque chose à dire et pour cette raison, il a toute sa place dans les colonnes de ce 100e numéro du Regard Libre. Voici le premier d’une série de trois épisodes.


«Nous, qui avons encore connu le monde de la liberté individuelle, nous savons et pouvons témoigner que l’Europe s’est un jour réjouie sans inquiétude du jeu de couleurs qu’elle offrait, tel un kaléidoscope. Et nous frémissons en voyant combien notre monde, dans sa fureur suicidaire, est devenu plus obscur, plus ténébreux, en quel esclavage et en quelle captivité il a été réduit», écrivait Zweig dans son autobiographie achevée au Brésil en 1942, Le Monde d’hier. Toute sa vie et dans toute son œuvre, en spectateur désolé de la décadence d’une époque, il aura eu l’art de dire magnifiquement l’horreur et le gâchis.

La candeur d’une époque

Né en 1881 à Vienne dans une famille bourgeoise de tradition juive, le jeune Stefan se trouva très tôt à son aise dans le bouillonnement intellectuel et artistique viennois au tournant du XXe siècle. Jeune déjà, il eut l’occasion d’élargir son horizon en voyageant à travers l’Europe, nouant des amitiés profondes avec les intellectuels du continent, parmi lesquels le poète belge Emile Verhaeren, l’écrivain français Romain Rolland ou encore Rainer Marie Rilke. Membre de l’élite intellectuelle et artistique européenne de son époque, Zweig rêvait l’Europe comme une seconde patrie, dans un monde où l’on voyageait avec une facilité déconcertante: «Avant 1914, la terre appartenait à tous les hommes […]. Il n’y avait pas de permis, pas de visas, pas de mesures tracassières», écrit-il dans Le Monde d’hier.

Difficile, dans cette époque d’euphorie, d’anticiper la déchéance subite du continent. Zweig le souligne avec fatalisme: «Ah! nous aimions tous notre temps, qui nous portait sur ses ailes, nous aimions l’Europe! Mais cette foi heureuse et constante en la raison, dont nous pensions qu’à la dernière heure elle arrêterait la folie, a été en même temps notre seule faute.»

Le rejet de la déraison

Malgré son engagement et son influence dans les milieux pacifistes, Stefan Zweig ne se voulait pas objecteur de conscience et n’apposait pas de filtre sur la réalité. Tout pacifiste qu’il fût, Zweig considérait la Première Guerre mondiale comme le fruit, non pas d’un complot belliciste, mais plutôt des «hasards de l’heure». Son pacifisme provient d’abord de ses amitiés au-delà des frontières et de son attachement viscéral à l’Europe. S’il se garde bien de juger le bellicisme de la société en 1914 et admire la concorde sociale qui naît de l’élan patriotique de son pays où «chacun était appelé à jeter son moi infime dans cette masse ardente pour s’y purifier de tout égoïsme», ses multiples correspondances laissent néanmoins filtrer le regret que cette harmonie sociale doive se faire par la guerre.

«L’enfance de l’Europe» est donc finie, regrette-t-il. Mais à peine l’Europe a-t-elle atteint l’âge de raison qu’elle sombre dans la déraison. Dès 1914, la candeur et la naïveté de l’avant-guerre laissent la place à l’horreur. Bientôt, la propagande prend le dessus. Zweig devrait désormais détester ses amis devenus soudainement ennemis, par la seule faute d’un anarchiste serbe de dix-neuf ans. Il refuse de se trahir et prend le parti de la paix et du courage moral, «le seul héroïsme au monde qui ne réclame pas de victimes.»

Sauver l’âme de l’Europe

Le pacifisme n’ayant pas bonne presse en temps de guerre, il faudra à Zweig du courage pour tenir le cap. Ne pouvant se résoudre à être le spectateur d’une Europe qui se réduit elle-même en esclavage, il tente de mobiliser ses amis écrivains, mais n’obtient que peu de soutien. Seule son amitié indéfectible avec Romain Rolland, pacifiste acharné, qu’il considère comme étant à lui seul la «conscience morale» de l’Europe, lui insufflera le courage de continuer sa noble lutte.

Au lendemain d’Auschwitz, beaucoup se sont demandé si la pensée, la littérature, étaient encore possibles. Zweig, au cours de la Première Guerre mondiale déjà, s’interrogeait sur la possibilité de la poésie. Dès lors que le bafouement de l’humanité est le seul horizon d’une époque, comment le poète peut-il mener à bien sa mission qui «est de protéger et défendre ce qu’il y a d’universellement humain dans l’homme»? Cette question tourmentera Zweig toute sa vie:

«Je ne cesse de m’interroger avec une sorte de secrète inquiétude: des âmes totalement consacrées à l’art lyrique seront-elles encore possibles à notre époque, dans nos nouvelles conditions d’existence qui arrachent les hommes à tout recueillement et les jettent hors d’eux-mêmes dans une fureur meurtrière, comme un incendie de forêt chasse les animaux de leurs plus profondes retraites?» 

Ecrire à l’auteur: matthieu.levivier@leregardlibre.com

Vous venez de lire le premier épisode de notre série «Stefan Zweig: le regard libre d’un écrivain maudit», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°100).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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