En pleine Renaissance, les procès d’animaux

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écrit par Sébastien Lapaire · 30 avril 2022 · 0 commentaire

Le Regard Libre N° 84Enzo Santacroce

Dossier «L’homme et l’animal»

Les animaux occupent une place centrale dans l’environnement des hommes. Ils sont aussi bien des compagnons de route attachants que des bêtes sauvages et agressives à abattre. Cette ambivalence est en réalité la nôtre, puisque les éthologues ont démontré que la continuité entre les comportements des animaux et ceux des humains est fondée en termes de recherche de nourriture, de sécurité matérielle et de construction d’habitats. Les jeux de séduction ne font pas exception. Les similitudes sont parfois tellement troublantes que la définition de l’homme, ainsi que sa place au sein de la nature, sont sans cesse remises en cause. Dans la longue histoire de ces rapports ambigus, les procès intentés aux animaux, véritable institution entre le XVIe et le XVIIe siècle, témoignent de la fascination que les animaux exercent sur les hommes.

Les animaux occupent une place prédominante aussi bien dans l’imaginaire des humains que dans leur quotidien, lorsqu’ils les emploient dans les champs ou les promènent en forêt. En outre, les contes, les bestiaires, les peintures sont autant de preuves que l’animal fascine les artistes par l’effet miroir qu’il suscite en nous.

Il est toutefois une autre illustration du rapport qui se noue entre les animaux et les hommes. Il s’agit des procès d’animaux, instaurés de façon tout à fait sérieuse dès le XVIe siècle, notamment en France et en Suisse. La procédure était la suivante: des vignerons ou des agriculteurs, indignés de voir leurs récoltes ravagées par des insectes, s’adressaient à un juge épiscopal qui représentait l’autorité religieuse. Celui-ci nommait ensuite un avocat pour défendre les animaux. Au cours du procès, les griefs des travailleurs de la terre étaient déclamés, auxquels l’avocat des animaux répondait par une plaidoirie en bonne et due forme. A la fin du procès, le juge épiscopal rendait la sentence.

La chasse aux charançons et aux sangsues

En 1545, à Saint-Julien, en Haute Savoie, des vignerons intentèrent un procès contre des charançons qui avaient dévasté leurs cépages. Indignés, ils s’en prirent aux insectes par voie judiciaire et réclamèrent justice auprès du juge épiscopal. A l’issue du procès, il fut reconnu aux insectes – en tant que créatures divines – le droit de se repaître de végétaux au même titre que les hommes. Par ailleurs, il fut recommandé aux habitants du village de se repentir de leurs péchés afin d’éloigner à jamais le fléau qui s’était abattu sur eux.

Le plus piquant dans cette anecdote, c’est que 42 ans plus tard, en 1587, le même phénomène se reproduisit dans le même village! Des charançons avaient à nouveau dévasté les récoltes des vignerons, lesquels ne se découragèrent pas en réclamant leur dû. Là encore, le juge ordonna aux villageois de faire pénitence, et ce pendant trois jours, soit du 20 au 22 mai!

Une autre affaire du même type secoua Lausanne. En 1451, des sangsues envahirent les eaux du lac de Berne. Plus sévère que son homologue français, l’évêque de Lausanne tint aux sangsues le discours d’excommunication suivant: «Au nom de Dieu tout-puissant, de toute la cour céleste, de la sainte Eglise divine, je vous maudis, où que vous alliez, et vous serez maudites, vous et vos descendantes, jusqu’à ce que vous disparaissiez de tout lieu.» Imaginer cet évêque au bord du lac en train de prononcer cet anathème à des insectes indifférents est d’une savoureuse drôlerie.

L’animal comme miroir de l’homme

Néanmoins, au-delà de l’aspect comique, ces chroniques sont porteuses d’enseignements sur la perception que les humains avaient des animaux: ceux-ci soit avaient droit à la vie en tant que créatures divines, soit étaient condamnés à l’excommunication en tant que représentants des forces diaboliques. Autrement dit, ils incarnent dans ce contexte le degré moral des attitudes qu’adoptent les humains.

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Une autre piste d’interprétation est celle du droit. Les procès intentés aux animaux mettaient en scène des villageois qui pensaient probablement que les animaux étaient dotés d’une volonté et d’intentions propres, puisqu’ils exigeaient que les conséquences du dommage subi incombent aux insectes. Dans cette optique, on assiste à l’émergence de l’animal en tant qu’entité juridique, à qui il est demandé de rendre des comptes. Cela nous renseigne sur notre propre nature d’êtres libres et responsables, ayant aussi bien des droits que des devoirs, les seconds découlant des premiers.

Ecrire à l’auteur: enzo.santacroce@leregardlibre.com

Image d’en-tête: Illustration représentant une truie et ses porcelets jugés pour le meurtre d’un enfant. Le procès aurait eu lieu en 1457, la mère étant reconnue coupable et les porcelets acquittés. © Wikimedia

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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