«Mesopotamia», destin d’une région victime de l’histoire
Tous les mois, l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin partage une lecture qui l’a interpelé.
A l’heure où Donald Trump célèbre le retour de l’impérialisme américain, Mesopotamia d’Olivier Guez évoque de grandes pages d’un impérialisme désuet, l’Empire britannique. Mesopotamia, c’est le titre d’un poème de Rudyard Kipling dédié aux morts du blocus de Kut en 1916, victimes de l’arrogance de leurs chefs et de leur mépris pour leurs adversaires ottomans. «Ils ne nous reviendront pas, ces jeunes hommes résolus, passionnés qui mettaient tout leur cœur. Mais ceux qui les ont chichement laissés mourir dans leurs excréments, vont-ils aller vers la tombe chargés d’ans et d’honneurs?»
Le roman débute en mars 1916 à Bassorah, lorsque débarque une jeune et brillante Anglaise, spécialiste en langues de la région, archéologue, fille d’un magnat de l’industrie anglaise, Gertrude Bell. Cette Miss devient la conseillère de Sir Percy Cox, chef de l’administration civile de Mésopotamie, que les Indo-Britanniques ont envahie pour garantir le contrôle des ressources pétrolières de la région.
La situation n’est pas bonne. L’année précédente, à l’initiative de Churchill, les Alliés ont débarqué à Gallipoli pour tenter de prendre à revers la capitale de l’Empire ottoman. Ils ont lamentablement échoué face aux Ottomans commandés par le futur Atatürk. En Mésopotamie, les Indo-Anglais ont conquis la ville de Kut en 1915, mais sont encerclés depuis. Ils devront finalement capituler. Pour la première fois en trois siècles, une armée occidentale se rend aux Turcs malgré des tentatives de secours et des offres pécuniaires en échange de la levée du siège.
C’est donc à Bassorah que se noue la trame du roman et que se retrouvent ses protagonistes principaux, Miss Bell d’abord, Sir P. Cox, Lawrence d’Arabie, le colonel Wilson… Les Britanniques et leurs alliés vaincront finalement les Allemands et l’Empire ottoman.
Le traité de Versailles qui clôt diplomatiquement le conflit fait l’objet d’un chapitre éblouissant. Les Alliés trahissent les promesses faites aux chefs de la rébellion arabe fomentée par Lawrence. Au lieu de donner aux Hachémites un royaume arabe, ils offrent à Fayçal en compensation une terre qui lui était étrangère et qui deviendra l’Irak. Miss Bell est au centre de l’opération. Elle veut réunir dans un seul Etat la région kurde de Mossoul, Bassorah et les chiites, Bagdad et les sunnites. Elle imposera avec l’autorité britannique un roi en la personne de Fayçal, qui s’efforcera ensuite de prendre des distances face à ses protecteurs occidentaux.
Miss Bell est sur tous les fronts, ardente artisane de l’empire d’un pays qui est sorti appauvri de la guerre mondiale. Sa vie personnelle fait l’objet de quelques beaux passages. Elle est marquée par des échecs alors même qu’en Angleterre, les entreprises familiales périclitent. Miss Bell finira sa vie en 1926, très esseulée, à Bagdad. Le royaume hachémite d’Irak disparaîtra en 1958. Le roi Fayçal II, petit-fils de l’ami de Miss Bell, sera assassiné. On connaît la suite.
Un roman réussi, qui se lit facilement et qui apporte une meilleure compréhension de cette région victime de l’histoire, des intrigues impérialistes et du pétrole.
Vers les précédentes chroniques de Pascal Couchepin

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