Le sexe, un objet politique?
L’historien français René Rémond, décédé en 2007, a concentré la réponse à cette question en une formule choc: le sexe, a-t-il écrit en 1987, est entré en politique en 1968! Cet aphorisme sous-entendrait-il que le sexe et la politique, avant cette date, auraient vécu dans des sphères séparées, ne se croisant à la rigueur que dans la vie privée des acteurs et actrices de la vie politique?
Asséner pareil constat serait faire injure à tous les rois, de France et d’ailleurs. Chez eux, le bal des épouses et des maîtresses était assurément conduit par les humeurs primesautières des uns ou les pulsions plus ou moins bien contenues des autres. Mais il était parcouru d’insondables desseins politiques, dans un va-et-vient entre droit à une vie intime et jeux de pouvoir et de séduction.
Le sexe diplomatique
Activité réservée aux hommes? Que nenni: Catherine II de Russie collectionnait les amants, alors qu’Elisabeth Ire se refusait à ses prétendants, poussant au désespoir ses partisans angoissés à la vision d’un incongru changement de dynastie à la tête du royaume. En l’occurrence, le non-sexe devenait aussi politique que la libido de Henri VIII, stimulée par l’espoir d’un héritier.
Se confirmait le sentiment selon lequel le cercle du pouvoir avait souvent la forme du lit du souverain ou de la souveraine. Si le pouvoir restait souvent l’apanage des hommes, les femmes, si les lois en vigueur leur fermaient l’accès au pouvoir, pouvaient faire valoir leurs talents politiques par le biais de leurs accointances sentimentales, plus ou moins dans les coulisses. Mais il est vrai que, globalement, le politique se voulait en quelque sorte «désexualisé», les mariages n’ayant vocation qu’à forger des alliances, non à assouvir les désirs amoureux des protagonistes couronnés.
La séparation des tâches… et des sexes
Le XIXe siècle n’a guère modifié les règles du jeu entre sexe et politique. Au contraire, même. Charpentée sur une stricte répartition des rôles dictée par Smith, pour l’économie, et Sieyes pour les institutions, la société d’alors renvoie inexorablement les hommes dans la vie publique et les femmes dans leurs foyers. Leur éducation, leur culture sont requises par la société bourgeoise naissante, mais pour le bien de leur progéniture, dont elles ont la mission de faire des hommes d’honneur et des épouses modèles. L’heure est à la division du travail et les envies de chacun ne peuvent y déroger.
Non que le XIXe siècle soit particulièrement obtus. N’est-ce pas à partir des révolutions qui électrisent la fin du siècle précédent, de part et d’autre de l’Atlantique, que se conditionnent les droits des individus dans une mystique inédite de l’autonomie, loin des carcans fixés par une Providence juge ultime des aspirations humaines sur Terre? N’est-ce pas le XIXe siècle qui a vu apparaître, par étapes, le suffrage universel et la démocratie parlementaire? N’est-ce pas lui aussi qui a expédié les femmes dans les usines en leur rappelant sans vergogne qu’elles devaient également subvenir aux besoins de la famille?
L’avènement de l’autonomie individuelle
Rien n’y fait. Or, le «venin», pour les conservateurs, de l’autonomie individuelle, suggérée par la Réformation, théorisée par les Lumières, désormais mise en scène par la société démocratique, mais seulement pour les hommes, ne cesse de se répandre dans le corps social. Au nom de la liberté que le siècle chante sur tous les tons, du libéralisme des années 1820 au socialisme qui se «marxise» à la fin du siècle, l’individu cherche à s’émanciper. L’homme comme la femme. A la Belle Epoque, le vêtement est dénoncé comme l’arme de la répression, le pantalon commence à s’insinuer dans les cercles avant-gardistes, contre le corset étouffant…
Peut-on déjà parler d’une immixtion du sexe dans la politique? On n’en est pas loin: l’habillement n’est-il pas un code du politique et le révélateur d’une sexualité qui se soumet à la vertu érigée en dogme tout en jouant avec l’hypocrisie de l’époque? En politique, le mouvement féministe prend son envol, les suffragettes se battent pour un accès ouvert à toutes et tous au scrutin, en Suisse aussi. Une sexualité libre commence à s’afficher comme la preuve d’une émancipation en phase avec les idéaux démocratiques de l’Occident ou comme le viatique vers une liberté que d’autres régimes strangulent.
Le sexe en politique
L’irruption du sexe dans le politique est imminente… et sera fulgurante. Où l’on revient à ce moment condensé dans une date: 1968, comme René Rémond l’avait suggéré a posteriori. Si la société nouvelle que cette date symbolise se préparait depuis l’après-guerre, ses effets se prolongeront loin dans les années 70, voire jusqu’à nos jours. En «68» survient la rupture fondamentale: là convergent les désirs d’une société jeune, emplie d’une soif consumériste qu’autorise une croissance économique que l’on croit éternelle, mais en délicatesse avec le conformisme qu’elle reproche à ses parents.
La mode illustrera le changement d’époque. Comme elle l’a fait si souvent dans l’histoire, surtout depuis la Révolution française où elle est devenue le lieu d’une transaction infinie entre l’égalité démocratique et la liberté. Celle-là soustrait les mœurs et les convenances aux rites aristocratiques prédéterminés. Celle-ci se dresse comme garante, dans son originalité, d’une indépendance individuelle qui, comme l’a affirmé Tocqueville, ne sait plus quoi inventer pour échapper à l’uniformisation égalitaire.
Le corps au pinacle
Le sexe est bel et bien entré en politique. Par le corps transite la liberté trop longtemps enfouie dans des évidences que la jeune génération ne supporte plus; dans l’amour elle doit se vivre, dans sa réalité physique, en dehors de la prude hypocrisie du «Monde d’avant», comme l’aurait dit Zweig, qui avait dépisté les convulsions aveugles de son temps dans le changement de statut que connaissait la mode dans la société viennoise…
Le sexe change totalement de statut dans les confins des années post-soixante-huitardes. Le sexe, c’est le corps rendu à lui-même, l’incarnation d’une liberté authentique, délestée de toute mission sociale. La famille se recompose, l’interruption volontaire de grossesse s’érige en droit légitime. La Constitution fédérale proclame officiellement l’égalité de sexes en 1981. Le rôle de la femme a définitivement changé : les personnes d’inclination conservatrice renieraient-elles ces avancées sociétales? On peut en douter.
La transparence s’érige peu à peu en marqueur d’une démocratie qui fonctionne, elle s’abat sur les vêtements, sur les sexualités; les réseaux sociaux ne feront que pousser à son paroxysme l’exhibition spontanée et constante d’une liberté individuelle abandonnée à ses butinages bourdonnants… Digne fille des années 70, la société des années 90 doit être ouverte, gage de tolérance, d’un vivre-ensemble reformaté. L’idée de quota fait florès.
Sexe et communautarisme
Mais le sexe, à force de diriger des esprits prompts à s’égayer dans son affirmation désinhibée, a-t-il poussé trop loin son intrusion dans le politique? Le XXIe siècle, dans les remises en question qu’il ne cesse d’égrener, nous fait découvrir que la liberté sexuelle a plutôt renforcé les comportements patriarcaux les plus obscènes, que l’intimité a besoin de secret pour s’épanouir, que la surpuissance informatique menace la vie privée, et pas seulement celle des politiciens.
De l’ouverture, on passe aujourd’hui au repli, qu’organise et «extrémise» le mouvement woke. On réinvente une ségrégation des races, des sexes et des orientations sexuelles, au nom d’une liberté qui serait enfin mariée à une égalité parfaite. Le «genre» est omniprésent… voire omnipotent, hissé au rang de grand-prêtre de ce néocommunautarisme… Les identités sexuelles le disputent toutefois en contraintes nouvelles à celles enfermées dans leurs a priori nationalistes. Le sexe est entré en politique, il n’en sortira plus. Mais comment lui redonner sa juste place, qui sera toujours «dans» l’individu lui-même, avec ses choix personnels? Le sexe est plus que jamais «politique».
Olivier Meuwly est juriste et historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.
Image: Manifestation mai 68 © Wikimedia CC 4.0
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