Le mensonge, un acteur de l’histoire

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écrit par Sébastien Lapaire · 19 décembre 2022 · 0 commentaire

Les fake news tétanisent acteurs et observateurs de la vie politique. Mais ne faut-il pas admettre que le mensonge, dont la définition est souvent relative, fait partie de de l’histoire? Seuls la connaissance, le débat et l’argumentation peuvent briser son potentiel de nuisance.

En 2018, apparemment traumatisé par les attaques dirigées contre sa vie privée, le président français Emmanuel Macron, moins d’un an après son accession à l’Elysée, annonce qu’il va mettre en chantier une loi visant à lutter contre la manipulation de l’information. Autrement dit une loi contre ces fameuses fake news qui, par la grâce des réseaux sociaux, seraient sur le point de désarticuler la vie démocratique. Leur pouvoir de nuisance n’aurait-il pas été démontré par l’usage immodéré qu’en aurait fait Donald Trump depuis son élection à la présidence des Etats-Unis? L’Assemblée nationale française travaille vite et, en automne 2018, adopte la loi censée nettoyer la démocratie du fléau de la désinformation.

Au nom d’une saine liberté d’expression, la loi se fixe des objectifs ambitieux: des poursuites peuvent être envisagées, durant une période déterminée précédant les scrutins d’importance nationale, si la fausse nouvelle est manifeste et si elle est diffusée massivement, de manière artificielle, et menace de conduire à troubler la paix publique ou la sincérité du scrutin.

Les doutes de plusieurs juristes, relayés par certains sénateurs troublés eux aussi par le flou entourant le texte légal, n’y changent rien. Voilà la France dotée d’un arsenal juridique qui doit assurer un rempart contre le mensonge et autres «vérités alternatives», en effet délétères pour une démocratie bien comprise. La belle affaire! Une brève recherche sur internet laisse apparaître que l’application de cette loi s’avère délicate et assez inefficace. Est-ce vraiment une surprise? Seuls les impénitents zélateurs du pouvoir magique de la loi comme compresseur moral de tous les malheurs du monde oseront afficher quelque dépit…

La difficulté de définir les fake news

Cette loi n’était-elle pas en réalité vouée à l’échec? Peut-être lui attribuera-t-on charitablement un effet préventif, mais elle butait d’entrée de cause sur un obstacle dirimant: la définition de ces fake news qui polluent en effet trop souvent le débat politique. Sur le plan juridique, il est possible d’établir une tromperie et de la punir. D’où l’importance du concept de transparence, qui seul garantit que les partenaires manœuvrent selon les règles de la bonne foi. Sans elles, aucune relation commerciale ne serait possible, aucun contrat ne pourrait être signé et, par extension, la société ne pourrait pas fonctionner. L’idée même de procédure découle du respect de ce principe fondamental de tout ordre juridique, et donc de l’Etat de droit.

Mais qu’en est-il sur le plan politique? Poser la question, d’ailleurs, suggérerait-il que la politique est par définition le monde du mensonge, de la tromperie, de l’arnaque? Il s’avère que la démocratie est au contraire le régime qui permet le mieux d’organiser le gouvernement de la Cité à travers l’objectivité née de l’échange argumentatif, sanctionné par le vote ou l’élection. On ne peut dissocier la construction – et la pratique – de la démocratie, de la lutte qui lui est consubstantielle contre le mensonge, contre l’information erronée, contre l’interprétation malléable, contre l’affirmation démagogique. Un fait que personne ne peut contredire n’est pas automatiquement un mensonge. Le vote exprime un choix politique, il ne dépose pas un jugement définitif sur l’avis des perdants. D’autant que l’histoire montre qu’une décision validée par le peuple un jour peut se révéler «fausse» quelque temps plus tard, parce que l’air du temps a changé, que la connaissance, au sens large, a évolué, que les avocats de thèses un temps opposées ont changé…

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Non que les démocraties soient prémunies, par une sorte d’essence divine, contre le mensonge. Plus ou moins camouflé pour des raisons tactiques, issu d’une crasse mauvaise foi qui sera rarement prouvable, ou fruit de l’ignorance des participants au débat, le mensonge est inhérent à l’échange politique. Le problème survient quand il est érigé en pilier du système en place, et c’est bien sûr contre cette dérive que tout le monde souhaite se battre. Mais le mensonge peut-il être extirpé du débat par le recours à des moyens qui pourraient être antidémocratiques? Une société ouverte, pour parler avec Karl Popper, ne doit-elle pas tolérer par définition le mensonge et laisser au débat la possibilité de rendre publique l’erreur – ou ce qui est censé la porter – et de la combattre? La liberté d’expression et d’investigation ne doit-elle pas être le seul allié contre l’arbitraire du mensonge organisé?

La permanence du mensonge

Le mensonge constitue une menace dans les démocraties et une condition sine qua non de la survie des régimes autoritaires. Dans 1984, George Orwell, à travers sa formidable typologie des caractéristiques d’un système totalitaire, place, à côté de la position charismatique du chef et de la nécessité de laisser le pays s’abîmer dans une économie de guerre afin que la population n’ait plus le temps de s’intéresser à la politique, trois éléments constitutifs de ce que l’on pourrait nommer une culture du mensonge: la transparence car, sortie de sa vocation juridico-démocratique, elle devient, pour le pouvoir politique ou «social», un outil redoutable d’intrusion dans les âmes et les existences individuelles; l’invention d’une langue qui déconstruit et reconstruit les lexiques courants pour insuffler dans les mots des significations controuvées; et, enfin, la recomposition du récit historique, sans cesse ajusté selon les exigences volatiles du pouvoir, qui ne peut asseoir sa légitimité que sur un passé comme substitut virtuel d’une volonté populaire clairement exprimée.

L’histoire, un outil du mensonge et des fake news? Elle oblige indéniablement tout régime, tout pays, toute nation, tout système à se confronter à son identité forcément sculptée, du moins en partie, dans la glaise du passé qu’il souhaite se donner. Est-ce à dire que l’idée même de «récit national» comporte en soi l’idée de mensonge? Non, mais cette question mène à réfléchir sur les meilleurs moyens de contrevenir aux méfaits du mensonge. L’histoire démontre l’immanence du mensonge et de la manipulation dans la trame d’un passé porteur à la fois des qualités mais aussi des défauts humains. D’où la permanence du mensonge dans les pratiques politiques, reflets plus ou moins scintillants d’une histoire qui les dépasse. Intrinsèques à la «pensée» de Xi Jinping ou de Vladimir Poutine, autoproclamés «historiens en chef», pour reprendre l’expression de Nicolas Werth, de leurs pays, l’abus de l’histoire et les manipulations dont elle peut être l’objet n’épargnent pas les démocraties.

Le cas de la Suisse

La Suisse s’en est aperçue lorsque, prisonnière de ses certitudes, elle fut contrainte de se confronter à son passé. Elle dut admettre que certains de ses récits traditionnels ne résistaient pas forcément à une analyse minutieuse. Elle découvrit que si, l’ancrage dans le passé est nécessaire à toute construction d’identité collective, il ne doit pas s’opérer à n’importe quel prix. Elle réalisa aussi qu’elle avait au contraire tout à gagner à une méditation apaisée sur le passé au lieu de fonder son existence, et son avenir, sur des chimères. A cet exercice s’est également soumise avec succès l’Allemagne, dont la consolidation démocratique, vu le poids de son passé, n’avait rien d’évident. Peut-on pour autant prétendre que la science historique est le viatique suprême vers une «vérité» qui pourrait servir de référence ou de norme contre toutes les falsifications? Qu’elle pourrait ainsi faire barrage à toutes les fake news qui tenteraient de s’adosser à l’histoire pour imposer un code langagier, une vision d’un réel fantasmé? Loin de là.

Nullement apanage des dictateurs ou de la Russie, avec sa Constitution qui prescrit ce qui ne peut être dit au nom d’une «vérité historique» dont le pouvoir s’est arrogé l’administration, la réécriture de l’histoire menace tous les pays. Croire que ces procédés de réinterprétation caricaturaux auraient désormais totalement déserté nos régions serait hélas erroné. A force de scruter l’histoire suisse pour en débusquer les mythes, brandis comme fondateurs mais désormais relégués au rang de légendes, sinon de mensonges utilisés par les «classes bourgeoises» pour enfermer les Helvètes dans un espace mental hostile au «vrai» progrès, certains historiens marqués à gauche n’ont à leur tour pu résister à la tentation de proposer un autre récit national, imperméable à toute critique. Guidés par la volonté justifiée de porter un regard critique sur l’histoire de la Suisse, ils ont fini par succomber à une lecture idéologique de son contenu.

Pouvait-on les considérer comme des menteurs? Non, mais on pourra leur reprocher d’avoir omis d’avoir précisé de quel promontoire ils parlaient… L’histoire s’abreuve d’interprétations possiblement contradictoires, et jamais unilatérales. Dans un autre registre, le wokisme, qui a retourné le vice identitaire d’obédience nationaliste en son contraire, réduit à une essentialisation de l’individu à ses caractéristiques raciales ou de genre, représente de plus en plus une autre dimension de la manipulation de l’histoire. Il s’agit d’une autre manière de la réécrire, pour dénoncer certains abus indiscutables, notamment dans le traitement des femmes et des cultures non occidentales, mais pour déboucher sur d’autres abus. Le travail de contextualisation propre à l’historien se voit ainsi masqué par des objectifs idéologiquement orientés – sans juger ici de la pertinence de l’idéologie aux commandes – potentiellement constitutifs de mensonges.

Mais si, comme la loi, l’histoire est condamnée en tant que science à être dans l’incapacité de pouvoir fonctionner comme une protection face aux fake news, encouragées par la vitesse de diffusion que promettent les réseaux sociaux, qui pourra le faire? L’interrogation permanente, le questionnement, la confrontation des arguments, le débat. Des outils encore valables aujourd’hui? Tocqueville avait déjà esquissé les dangers qui menacent la démocratie lorsque l’agitation stérile se substitue à la rapidité. Juristes, historiens, journalistes et enseignants ont leur rôle à jouer s’ils acceptent de ne pas se soumettre aux diktats de cette agitation contemporaine que symbolisent les réseaux sociaux dans leur réactivité mue par la seule fébrilité.

Olivier Meuwly est juriste et historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier sur le mensonge, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°91).

Illustration de couverture: © Pexels

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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