La révolte des Taiping et la promesse du paradis sur Terre

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écrit par Sébastien Lapaire · 10 octobre 2022 · 0 commentaire

Hong Xiuquan, un lettré raté qui manqua quatre fois ses examens, rencontra Dieu auprès de missionnaires chrétiens après une crise existentielle. Il déclencha alors la révolte des Taiping, marquant l’un des conflits armés les plus meurtriers de l’histoire.

Cette histoire, c’est celle de la révolte des Taiping qui mit la Chine de la dynastie des Qing à feu et à sang entre 1851 et 1864. Difficiles à chiffrer, les pertes induites par les combats, les famines et les maladies seraient d’au moins vingt millions de personnes, d’après l’historien Stephen Platt, dans son ouvrage Autumn in the Heavenly Kingdom, sorti en 2012.

Une trajectoire singulière

Le destin d’Hong Xiuquan, à la fois tragique et pathétique, est digne des plus grands personnages de l’histoire. Issu d’une famille pauvre appartenant à une communauté d’anciens migrants venus du nord de la Chine, Hong reçut tout de même une brève éducation classique, élément essentiel pour progresser dans la société impériale chinoise. Comme un autre dictateur après lui, il échoua aux examens officiels non pas une fois, mais quatre, et sombra dans une profonde dépression.

Alors que la Chine s’ouvrait, de force, au commerce et aux étrangers, il tomba un beau jour sur des brochures distribuées par des missionnaires protestants. D’un seul coup, il eut l’illumination, car ces quelques textes expliquant l’Ancien Testament aux Chinois correspondaient aux visions qu’il avait eues durant sa dépression: «Dieu le Père l’avait de toute évidence appelé à sauver l’humanité, et Jésus était son propre frère aîné», expliquent les historiens John K. Fairbank et Merle Goldman dans leur livre Histoire de la Chine. Des origines à nos jours paru en 2016.

Hong commença par recruter une poignée de fidèles qui «croyaient que Dieu leur avait ordonné de détruire le règne des Mandchous et d’instaurer un nouvel ordre fraternel parmi les enfants de Dieu.» Rien que ça. Escorté par son chef militaire, «un charbonnier illettré» et plusieurs autres activistes, il parvint à lever une première armée de 20’000 croyants en 1850 et à défaire les troupes impériales envoyées contre lui. «Le 11 janvier 1851, au jour de son trente-huitième anniversaire, il se proclama roi céleste d’une nouvelle dynastie, le Royaume céleste de la Grande Paix», écrit l’auteur. L’annonce d’un grand basculement débouchant sur un monde pur sur fond de désintégration du monde actuel est un élément caractéristique des mouvements millénaristes.

Un christianisme composite pour un régime communautaire

Comme le rappelle le sinologue Jacques Gernet dans Le monde chinois, publié en 2005, «[o]n peut considérer ces grandes rébellions comme l’aboutissement de la lente détérioration qui s’est poursuivie depuis un demi-siècle». Les «récessions économiques, la dépréciation de la monnaie de cuivre qui touche les classes les plus défavorisées, les vices d’une administration inefficace et corrompue», tous ces éléments et beaucoup d’autres convergent pour créer un climat social particulièrement explosif.

Ainsi, lorsqu’un sauveur promettant un royaume de paix et d’harmonie apparut à l’est de la Chine, des millions de fidèles le suivirent. Favorisée par une longue tradition de sectes millénaristes en terres chinoises, la révolte se propagea, Nanjing fut prise et déclarée «capitale céleste». Appuyé sur un «amalgame unique d’idées et de pratiques orientales et occidentales tournées vers l’action militante» d’après Fairbank et Goldman, le christianisme Taiping distillait «un régime communautaire, où personne ne possède de bien en propre, où l’individu est très strictement encadré, où, après la suppression de tout commerce privé, les besoins indispensables de chacun sont assurés par la collectivité», souligne Jacques Gernet.

Mais après les premières victoires, l’ardeur s’émoussa. A peine installés à Nanjing, Hong et ses acolytes «eurent bientôt chacun une armée, un palais et un harem personnel. […] Ils passaient beaucoup de temps à concevoir des titres de noblesse, de nouveaux honneurs et de nouveaux cérémonials». Puis vint le temps des défaites, des dissensions entre chefs et des assassinats. Progressivement, les impériaux reprirent le contrôle des vastes provinces qu’ils avaient perdues et mirent le siège devant la capitale céleste en 1864. Peu de temps après, la ville fut prise et le roi du Ciel, Hong Xiuquan, se suicida.

En promettant le paradis sur Terre à ses fidèles, ce messie chinois, frère cadet de Jésus-Christ, aura provoqué «non seulement la guerre la plus destructrice du XIXe siècle, mais probablement la guerre civile la plus sanglante de tous les temps», comme le résume Platt. Ce qui n’a rien d’un paradis.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Image: Retraite des rebelles Taiping poursuivis par l’armée impériale chinoise lors de la bataille de Ruizhou en 1857. Cette œuvre fait partie de la série des vingt tableaux réalisés en commémoration de la révolte des Taiping. © SOTHEBY’S, AURIMAGES

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier «La fin du monde» publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°89).

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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