La lecture de Pascal Couchepin: «Les Naufragés du Wager»
Chaque mois, retrouvez la chronique d’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume en alternance. Actualité, histoire, politique et philosophie: plongée dans les lectures de l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin.
En commençant la lecture des Naufragés du Wager, je pensais trouver un récit à la manière de Joseph Conrad, une sorte de Lord Jim ou de Typhon. Ce ne fut pas le cas. Les naufragés du Wager est un récit fidèle des tribulations épouvantables pendant quatre ans des équipages d’une escadre britannique. Celle dont faisait partie le navire Wager quitta Portsmouth en 1740. Sa mission était de gagner le Pacifique pour y saisir des galions espagnols rapportant en Europe des métaux précieux. A cette époque, l’Angleterre était en compétition guerrière et commerciale avec l’Espagne. Elle voulait imposer aux colonies espagnoles d’Amérique l’ouverture de leur marché aux produits anglais. Les bellicistes anglais utilisèrent un incident pour provoquer l’indignation conduisant à la guerre. En 1731, un navire contrebandier anglais avait été saisi par les Espagnols. Lors de la bataille, le capitaine espagnol trancha l’oreille du capitaine anglais Jenkins en lui disant: «Porte-la à ton roi, s’il vient ici, je lui ferai subir le même sort.» Invité en 1739 à la Chambre des Communes, Jenkins y comparut muni d’un bocal de saumure dans lequel surnageait son oreille. Son récit souleva l’indignation et la volonté de venger cet affront. Une escadre fut organisée. L’équipage de plus de 250 hommes du Wager, médiocre vaisseau rafistolé pour l’occasion, était composé d’officiers en mal d’exploits, de marins professionnels, mais aussi d’hommes que des recruteurs avaient embarqués de force. Un enseigne du bateau âgé de 17 ans, John Byron, le futur grand-père du poète, était de la partie.
Le récit du journaliste et écrivain américain David Grann décrit avec brio les conditions de vie sur les nefs de cette époque: étroitesse des espaces individuels, promiscuité permanente, odeurs pestilentielles, vermine, rats et puces. Mais aussi nourriture insuffisante, eau douteuse, et le scorbut… Sans oublier le risque de rencontres inamicales, pirates ou vaisseaux adverses.
Si le début du voyage fut paisible en comparaison de ce qui allait suivre, les abords du Cap Horn changèrent l’ambiance. Frappés par des tempêtes, ballotés par des courants défavorables et l’incertitude quant au choix de la bonne route, les vaisseaux de l’escadre se séparèrent involontairement et chacun d’eux connut un destin différent. Le Wager, après beaucoup de pertes humaines, finit par s’échouer sur des rochers proches d’une terre désolée. Les survivants s’y installèrent tant bien que mal avec quelques réserves de nourriture, qui s’épuisèrent vite. D’où des conflits dans le groupe, des rébellions répétées, une scission d’une partie des survivants… Quelques-uns réussirent à échapper à une mort certaine et, après un nouveau périple sur des embarcations de fortune, parvinrent à gagner un établissement espagnol. Faits prisonniers, ils ne purent rejoindre l’Angleterre que des mois plus tard. A leur grande surprise, d’autres marins du Wager réapparurent ensuite. Il restait à affronter un Tribunal de l’Amirauté qui prit connaissance de récits opposés, mais finalement acquitta tout le monde au nom de l’opportunité politique.
Un récit magnifiquement composé qui vaut bien un grand roman. Il nous fait partager la dureté d’une époque, les valeurs qui dominent les individus, mais aussi le courage et la volonté de survivre des naufragés du Wager.
Vers les précédentes chroniques de Pascal Couchepin
Vous venez de lire un texte tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°102).

David Grann
Les Naufragés du Wager
Editions du Sous-Sol
Août 2023
436 pages
Laisser un commentaire