Irak: quand l’intox força la guerre

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écrit par Sébastien Lapaire · 17 décembre 2022 · 0 commentaire

Rarement un mensonge d’Etat n’a eu des conséquences aussi dramatiques. En 2003, l’administration Bush présentait de fausses preuves de la possession d’armes de destruction massive par l’Irak, avant d’envahir le pays et de s’enliser dans une guerre des plus sanglantes.

Après l’avoir soutenu lors de sa guerre contre l’Iran (1980-1988), Washington se retourne contre l’Irak lors de la guerre du Golfe (1990-1991). A la suite de la défaite irakienne, des experts de l’Organisation des Nations unies (ONU) sont mandatés pour inspecter les sites irakiens de production d’armement et superviser la destruction des missiles balistiques de longue portée ainsi que des armes biologiques, chimiques et nucléaires. Ces derniers sont renvoyés par Saddam Hussein en 1997, ce qui alimente les tensions entre l’Irak et l’Occident. Celles-ci prennent une nouvelle ampleur le 11 septembre 2001, quand le terrorisme islamique frappe les Etats-Unis en plein cœur.

Conseillé par son entourage néoconservateur, le président américain George W. Bush réagit en déclenchant l’invasion de l’Afghanistan qui abrite alors Ben Laden, leader d’Al-Qaïda. Mais cette intervention n’apparaît pas suffisante aux yeux des néoconservateurs américains. L’Irak, «Etat voyou» par excellence, est perçu comme le point clé de l’instabilité au Moyen-Orient. En septembre 2002, Bush fait monter la pression en demandant à Saddam Hussein de renoncer à ses armes de destruction massive (ADM). Ce dernier accepte le retour des experts de l’ONU, et le Conseil de sécurité vote en novembre 2002 la résolution 1441 qui donne un délai de 30 jours à l’Irak pour dévoiler ses ADM.

Gaffes isolées ou dossier bidon?

En janvier 2003, la situation se tend au Conseil de sécurité. Face au bellicisme des néoconservateurs américains, Dominique de Villepin, ministre français des Affaires étrangères, prononce un discours historique: il affirme que les inspections fonctionnent et doivent continuer. Le vice-président américain Dick Cheney, qui martèle depuis l’été 2002 qu’«il n’y a aucun doute que Saddam Hussein possède des armes de destruction massive», sans pouvoir le prouver, perd patience. Son secrétaire d’Etat Colin Powell accuse Saddam Hussein – certes adepte du double jeu – de tromper l’ONU.

Le 5 février 2003, Powell présente à l’ONU un dossier monté avec Downing Street – le gouvernement anglais – contenant de soi-disant preuves attestant la détention d’ADM par l’Irak: photographies de laboratoires et d’usines d’armes chimiques et enregistrements d’officiers irakiens, entre autres. Geste resté célèbre: il brandit une fiole prétendument remplie d’anthrax – une arme bactériologique – et déclare que l’Irak aurait produit quatre tonnes de gaz sarin. Ses sources pour l’affirmer? «Variées, sûres et fiables», dit-il. Deux jours plus tard, le Guardian rapporte déjà que Downing Street avoue des «gaffes», mettant d’emblée le doute sur la véracité du rapport. Photos vieilles de plusieurs années, plagiat de travaux académiques, recyclage d’anciennes informations : l’édifice vacille. Un ingénieur irakien, nommé Curveball par la Central Intelligence Agency (CIA), avouera même par la suite son faux témoignage, qu’il qualifie d’«intox». Rien n’y fait: les Etats-Unis envahissent l’Irak le 20 mars 2003. C’est le début de la guerre d’Irak qui fera, selon certaines estimations, jusqu’à 1,2 millions de morts.

Des conséquences dommageables à long terme

A ce jour, aucune véritable preuve de la détention d’ADM par l’Irak n’a été apportée. Même si Powell a toujours nié avoir délibérément menti, et Bush invoqué «la défaillance du renseignement», l’affaire n’a été ni un malentendu ni une maladresse, mais bien un mensonge orchestré par l’administration Bush en vue de légitimer la guerre en Irak afin de ne pas la classer dans la catégorie peu populaire des «guerres préventives».

L’objectif fut également de faire diversion en occultant les vrais buts de l’intervention, avouables ou moins avouables. Par exemple, éviter «l’effet domino» du terrorisme islamique au Moyen-Orient, imposer la démocratie à Bagdad conformément à l’idéologie néoconservatrice et, surtout, sécuriser l’approvisionnement du pétrole irakien. Ce dernier point est un secret de polichinelle selon Alan Greenspan, ex-président de la Réserve fédérale des Etats-Unis (Fed), qui a écrit dans son livre Le temps des turbulences (2007): «Je suis attristé qu’il soit politiquement gênant de reconnaître ce que tout le monde sait: la guerre en Irak est en grande partie liée au pétrole.»

Sur le long terme, ce mensonge a desservi l’Oncle Sam. La défaite morale des Etats-Unis et leur enlisement militaire au Moyen-Orient ont légitimé le non-alignement de nombre de leurs alliés traditionnels et sapé l’autorité et la crédibilité américaine dans le monde. Conformément à la «raison d’Etat», le Congrès américain n’a jamais mené d’enquête sur ces mensonges ni sur les conflits d’intérêts de la sphère militaro-industrielle concernant le pétrole irakien. Si les conspirateurs de cette guerre n’auront jamais à se justifier devant un tribunal humain, l’histoire – qui est le «tribunal du monde» selon la formule de Hegel – a d’ores et déjà rendu son verdict.

Ecrire à l’auteur: matthieu.levivier@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier sur le mensonge, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°91).

Photo de couverture: Colin Powell et sa fameuse fiole d’anthrax à l’ONU © DR

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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