Gisèle Halimi, le féminisme au prétoire

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écrit par Sébastien Lapaire · 01 octobre 2024 · 0 commentaire

Elle n’avait pas sa langue dans sa poche. Avocate, députée et écrivaine, Gisèle Halimi a occupé des fonctions qui nécessitaient une voix. Sa robe d’avocate est pourtant bien celle qui lui a permis d’avoir le plus de portée. Retour sur un parcours qui devrait en inspirer plus d’une.

Lorsque la jeune stagiaire accède au barreau de Tunis en 1949, puis à celui de Paris en 1956, l’ordre juridique n’est pas celui que nous connaissons aujourd’hui. Les droits des femmes sont balbutiants. En Suisse, leur droit de vote n’est encore qu’un rêve flou et les Françaises ne peuvent exercer une activité professionnelle sans le consentement de leur mari qu’à partir de 1965. Dès son enfance, Halimi se sent à l’étroit dans sa condition féminine. Issue d’une famille tunisienne sans fortune, elle comprend que son destin réside ailleurs, dans les prétoires.

Incarner le féminisme

L’avocate se fait rapidement remarquer pour sa force vive et son caractère frisant l’irrévérence. Au début des années 70, elle est saisie d’un dossier dans lequel une procédure pénale est dirigée contre une mineure pour avoir avorté, alors que celle-ci avait été violée. Halimi décide de construire une affaire médiatique, qui devra permettre de créer un débat au sein de la société. Naît alors le fameux «procès de Bobigny». De nombreux autres suivront. Vingt ans plus tard, elle racontera cet événement hors normes dans La cause des femmes, qui a retenti bien au-delà des murs du tribunal.

Pour Halimi, il ne suffisait pas de dérouler de grandes théories sur le féminisme. Il fallait l’incarner. Dès ses plus jeunes années, elle s’est débrouillée pour se former et poursuivre des études en France, seule. Son indépendance économique a été acquise à force de travail et d’une volonté de fer. Elle a sans cesse défendu un féminisme du «faire», loin de la passivité qui peut pointer dans certains milieux féministes. C’est par ailleurs une critique qu’elle avait formulée à l’encontre de Simone de Beauvoir, qu’elle qualifiait de «théoricienne» dans son livre Ne vous résignez jamais, bien qu’elle considérât Le Deuxième Sexe comme une lecture fondamentale dans sa construction en tant que femme.

Une ouverture aux hommes

La conception de Gisèle Halimi est toujours restée claire, celle d’un féminisme qui inclut les hommes. L’amélioration des droits des femmes se fera avec eux, ou ne se fera pas. Les femmes devaient s’inscrire dans la société. Il n’était pas question qu’elles s’isolassent. Halimi avait bien compris qu’elle ne se ferait entendre que si elle travaillait en collaboration. C’est ce qu’elle fit, par exemple en invitant des experts masculins à se prononcer dans certains procès, alors même que des groupements plaidaient pour des interventions purement féminines.

Cette inclusion passait également par le public. Par son œuvre littéraire, qui compte une dizaine de livres, elle a rendu la justice un peu plus accessible. Les salles d’audience étant des espaces limités, elle en a dépassé le cadre pour diffuser le débat auprès de tout un chacun. D’autres l’ont fait, à l’image de Robert Badinter.

«Tout citoyen n’est-il pas un justiciable en puissance?», écrivait Gisèle Halimi dans Avocate irrespectueuse (2002). «Les techniciens du droit et des procès ne doivent-ils pas lui mettre en main, en intelligence, les clefs du débat judiciaire et de ses dimensions multiples? C’est aussi cela la démocratie.» Cette féministe de la première heure restera la défenseuse de grandes causes, qu’elle a portées avec toute la hardiesse qu’on lui connaissait. Son positionnement a de tout temps été limpide et dénué de faux-semblants. Sa voix, incarnée et enracinée dans la réalité, résonnera probablement longtemps encore.

Ecrire à l’auteure: chelsea.rolle@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article contenu dans notre dossier «Des féministes et des hommes», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°110).

Gisèle Halimi
La cause des femmes
Editions Gallimard
1992
352 pages

Gisèle Halimi
Ne vous résignez jamais 
Editions Plon
2020 (première éd. 2009)
256 pages

Gisèle Halimi
Avocate irrespectueuse
Editions Plon
2020 (première éd. 2002)
256 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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