En histoire comme en tout, la vérité ne se décrète pas
L’idée que le savoir n’est jamais définitif a été dénaturée en ouvrant la voie aux vérités faussement qualifiées d’alternatives. Accepter la remise en question permanente, fondée sur la construction dialectique de la vérité, pourrait-elle offrir une issue?
La vérité est un concept délicat à manier, ce n’est pas un scoop. Assénée toujours avec le même aplomb par les tenants d’avis parfois diamétralement opposés, la vérité doit continuellement sinuer entre les limites du magistère universel qu’elle revendique. Elle ne sera jamais qu’une opinion, un point de vue jusqu’au moment où, ayant franchi avec succès l’épreuve de la falsification chère à Karl Popper, elle aura acquis un statut de scientificité qui lui assurera une dimension supérieure fondée sur une large reconnaissance.
Une opinion revêtue d’une valeur testée selon les critères de la scientificité peut ainsi avancer comme une vérité, du moins jusqu’à ce qu’elle soit remplacée, en suivant les mêmes procédures, par une autre vérité, selon une logique de perfectibilité continue théorisée par Condorcet ou Germaine de Staël. D’où le fait que la vérité d’un jour n’est pas forcément celle du lendemain. Nullement tributaire de l’humeur changeante des individus, elle est à la merci de faits nouveaux à même de remettre en question ses fondements.
La vérité comme construction dialectique
La vérité, même dans sa volonté de se distinguer du faux, est donc une notion qui dépend foncièrement de l’accord qu’il est possible de tirer de l’observation des faits censés l’étayer. Soustraite à cette relativité, sans doute un brin désarmante pour qui cherche à s’amarrer à des convictions fermement établies, la vérité s’enferme inexorablement dans un absolu dont Benjamin Constant avait déjà analysé la perversité. La relativité permet à la vérité de respirer, alors que tout ce qui est absolu menace de sombrer dans un dogmatisme qui ne peut que fossiliser l’esprit. Celui-ci se voit alors fermer tout accès à une vérité qui aurait ciselé son effectivité par son ouverture au doute, au questionnement philosophique.
Ce doute, moteur du labeur d’élévation vers une vérité apte à servir de point de référence dans un domaine quelconque, se trouve à la source du cheminement que propose Hegel dans sa Phénoménologie de l’esprit. La vérité apparaît ainsi comme l’aboutissement d’un patient processus dialectique par lequel elle reste, tout long de son mûrissement, suspendue à un équilibre instable où elle se nourrit de son contraire pour, par un mécanisme de dépassement (Aufhebung dans le langage hégélien), atteindre un niveau supérieur de perfection. Cette vérité qui se profile ne constitue toutefois jamais la fin du voyage, car elle est soumise elle-même à la possibilité de l’émergence d’un élément nouveau susceptible d’engendrer son propre dépassement, viatique vers un nouveau stade de son développement. La vérité est donc en ce sens toujours en mouvement, jamais arrimée à un état de fixité qui risquerait de la faire dériver vers cet absolu forcément irrecevable.
La vérité, dans sa tentative d’advenir, doit en permanence être confrontée aux faits et à la réalité qu’ils composent. Mais un fait peut-il être, par la grâce de son énoncé, une vérité? Sans doute en a-t-il l’apparence mais il n’échappera pas, même dans son irruption brute, à l’interprétation, et peut ne révéler qu’une partie de son essence. Que dit-il de lui-même? Que dit-il du contexte dans lequel il survient? Peut-il être accepté dans sa froide expression ou doit-il être ausculté dans ses facettes toujours multiples dès lors qu’on le scrutera dans sa mobilité face à un réel mouvant? C’est bien dans son immersion dans la réalité que le fait auquel doit s’adosser la vérité que l’on veut démontrer dévoilera peut-être les dimensions nécessaires à une analyse plus approfondie, au contact d’autres faits pertinents à même de l’orienter vers une autre interprétation.
Cette réalité guide par exemple le travail de l’historien. La vérité historique, qui semble aspirer les désirs intenses de maintes personnes, n’entre pas dans son lexique. Quête éternelle de son travail de chercheur, la vérité ne peut que se dérober à ses efforts. La vérité ne se décrétant pas, elle ne peut que narguer l’historien imprévoyant qui bornerait son inventaire des faits à des indices de leur supposée «pureté». Si l’objectivité se trouve assurément au centre de son labeur, elle doit également être appréhendée avec la plus infinie précaution. L’histoire ne trouve sa vocation que dans l’affrontement d’innombrables subjectivités. Opinions représentant une partie de la vérité dans leur propre espace-temps, elles finissent par forger la réalité qui colorera les faits entrant dans le champ de vision de l’historien. L’objectivité ne s’épanche dans sa plénitude que dans l’absorption des subjectivités qui contribuent à son élaboration.
Le mirage du relativisme
Dans ce travail s’épanouit le choc constructif entre la vérité et la réalité, elle-même soumise à un processus dialectique qui la positionne dans une approche des faits elle aussi prudente. Comme Hegel, encore lui, le rappelait, le réel est rationnel et le rationnel est réel. Cette célèbre affirmation, prolongeant son analyse de la construction d’une vérité secouée par de successives remises en cause alimentant ses progrès ultérieurs, vise à son tour à dégager le fait du péril d’une acceptation trop hâtive. Pour Hegel, le réel contient sa propre rationalité en ce sens que sa survenance possède des ressorts contenant des motivations internes rationnellement acceptables, qu’on les approuve ou non. Réciproquement, la raison, pas totalement privée de son empire métaphysique hérité des Lumières, ne peut négliger le réel, même s’il la révulse.
Eloge du pragmatisme, la dialectique hégélienne appliquée au réel et au rationnel souligne d’une nouvelle façon la relativité qu’il s’agit de reconnaître dès que l’on aborde les faits qui nous entourent, quel que soit le domaine d’étude. Mais alors, si la vérité et même la réalité sont condamnées à nous glisser en permanence entre les doigts, convient-il de se résoudre à admettre un relativisme généralisé comme achèvement de la pensée philosophique tel que le prônerait un certain libéralisme dans son refus de tout absolu, pivot d’un dogmatisme émasculant? Ou au contraire, un relativisme érigé en démarche philosophique raisonnable ne risque-t-il pas d’abattre toute forme de certitude dont l’humain a aussi besoin pour se construire? Si la vérité est introuvable, n’ouvre-t-on pas à la porte à une concurrence de vérités qui se proclameraient comme telles sans avoir emprunté la voie de validation décrite plus haut?
On pénètre ainsi dans le territoire miné des vérités « alternatives » et autres fake news dont l’expression amalgame souvent mensonges, opinions s’avéront fausses et autres inexactitudes dont l’histoire politique est riche depuis des siècles. Si toute vérité doit être admise avec recul, pourquoi ne pas admettre aussi que, dans la variété ainsi reconnue, il n’y ait pas une place légitime pour les plus énormes absurdités? C’est le drame de notre époque: dans son individualisme renforcé par son accès si aisé à la science plus ou moins expliquée sur internet, l’Homme du XXIe siècle se considère à même de pouvoir juger de tout, de collectionner par devers lui tous les outils d’analyse au point de se départir d’une soumission qu’il estime intolérable à une autorité extérieure, nantie du droit de lui dicter un modèle unique d’interprétation des faits.
Le problème actuel n’est pas forcément l’émergence de vérités dites alternatives, mais le refus, érigé en affirmation de sa liberté souveraine sclérosée dans un immobilisme abstrait, d’accepter une vérité pourtant éprouvée par des procédures dignes de ce nom, c’est-à-dire scientifiques, mais reléguée au rang d’opinion, par définition variable et fragile. L’hyperindividualisme a sublimé la capacité de «savoir», dont les individus se targuent, forts il est vrai d’une éducation qui n’a cessé, pour le meilleur aussi, de s’étendre sur les catégories de plus en plus larges de la société. Ce refus d’autorité, dans les régimes démocratiques, envoie une fois de plus à cette forme de néo-anarchisme qu’ont impulsée les années 1960, soit bien avant l’essor de numérique et donc de l’intelligence artificielle, et que se sont appropriés, en fait, tous les groupes politiques, de droite ou de gauche. Agent de la polarisation qui caractérise les sociétés occidentales, ce phénomène est davantage la cause que la conséquence de l’effondrement du discours politique actuel.
Accepter la remise en question
«Tout est vrai car rien n’est vrai!» Il va de soi que la perte de confiance envers les autorités longtemps reconnues comme productrices attitrées de vérité a aggravé la situation. Tant qu’elles ne n’oseront pas se remettre en question, rien ne bougera. Non seulement les autorités politiques, destinées depuis toujours à être le réceptacle, en démocratie, des contradictions qui sillonnent la société et à devoir les gérer au mieux, mais surtout l’ensemble des institutions pourvoyeuses de connaissance et traditionnellement vues comme les gardiens de la scientificité, à commencer par celles rattachées aux universités. Dans leur combat, assurément acceptable, en faveur d’une sortie d’un utilitarisme asséchant, les élites ont trop souvent choisi d’emprunter les mêmes chemins de l’approximation intellectuelle qu’elles dénoncent, à juste titre, chez ceux qui pensent autrement.
Le dogmatisme des vérités autoproclamées, que l’on croyait avoir évacué à travers la laïcisation de la société et la chute du communisme autoritaire que laissait supposer l’achèvement de la guerre froide, n’a jamais été aussi vivace. Triste corollaire d’un rejet de toute autorité dont tout le monde se réjouissait. C’est peut-être ce qui alimente le stupéfiant attrait des régimes autoritaires sur maints esprits occidentaux. A force de contester toute autorité, on en vient à en ressentir une forme de nostalgie. Alangui dans le confort d’une réalité qu’il pourrait disséquer selon des règles immuables et faciles d’accès, car prémâchées par d’autres, mais rechignant à vouloir retourner aux préceptes religieux, l’individu postmoderne s’en invente de nouveaux, de l’écologie politique au wokisme, en passant par le charisme de type chamanique qui caractériserait certains leaders prétendument omniscients. Nos bateleurs de la vérité moderne veulent nous faire croire que l’on peut recréer une vérité par des artifices. Il s’agit aujourd’hui de les démonter.
Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux essais sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.
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