Les héros de l’Aéropostale
Ils ne faisaient que livrer du courrier par les airs, mais sont devenus des héros. Retour sur l’Aéropostale, une aventure humaine au parfum de gloire et de mort.
Dès l’armistice de 1918, la bataille de l’air, sanglante, se mue en bataille commerciale. Face à la concurrence, américaine notamment, et sous l’impulsion d’entrepreneurs passionnés, l’aviation civile française connaît un développement rapide. Fondée en 1927, la Compagnie générale aéropostale – surnommée «l’Aéropostale» – se donne pour objectif d’ouvrir de nouvelles lignes commerciales par les airs, d’abord en Afrique, puis en Amérique du Sud. Pour cela, elle recrute d’illustres pilotes de guerre de la Première Guerre. Le plus célèbre, Antoine de Saint Exupéry, a conté au fil de son œuvre ses prodiges et ceux de ces camarades. Par sa poésie, il a su en transcrire le caractère presque mystique, notamment dans l’un de ses opuscules les plus célèbres: Vol de nuit.
Une vie de dangers
Dans les années 20, les avions sont encore rudimentaires. Les pilotes font face à de nombreux dangers; les pannes sont fréquentes et souvent fatales. Mais les avions en tant que tels ne sont pas les seuls dangers: les pilotes français qui se posent en catastrophe sur les terres de l’Afrique colonisée sont souvent tués ou échangés contre d’astronomiques rançons: «Un courrier en panne, écrit Saint-Exupéry dans Courrier Sud, ce n’est rien qu’une attente qui se prolonge, une discussion qui s’énerve un peu, qui dégénère. Puis le temps qui devient trop large et que l’on remplit mal par de petits gestes, des mots sans suite. Et soudain, c’est un coup de poing sur la table. Un « bon Dieu! 10 heures… » qui dresse les hommes, c’est un camarade chez les Maures.»
Face à l’incertitude, attendre que les pilotes soient parfaitement équipés n’est malheureusement pas une option. Face à la concurrence, il faut créer l’exploit, en premier. Une fois sa ligne africaine bien installée, l’Aéropostale part à la conquête des Andes et de leurs sommets souvent plus hauts que 4000 mètres, la hauteur de vol maximale des avions de l’époque, ce qui sera la cause de beaucoup d’accidents. Mais la solidarité entre les pilotes est très forte.
A lire aussi | Le trois-mâts, ce bateau qui traverse les âges
D’héroïques opérations de sauvetage ont parfois lieu, comme en juin 1930, après la disparition de Guillaumet dans la cordillère des Andes argentine, non loin de la frontière avec le Chili. Apprenant la disparition de Guillaumet, Saint-Exupéry abandonne une mission et part immédiatement à sa recherche, remuant vainement montagnes et vallées cinq jours durant. Mais après sept jours de calvaire, à bout de forces, Guillaumet est retrouvé miraculeusement par un enfant berger. Il est conduit à l’avion de Saint-Exupéry qui l’attend à San Carlos. Ils s’envolent alors pour Mendoza, où une foule bruyante et émue les accueille. Pour sauver un ami, Saint-Exupéry avait abandonné sa ligne aérienne sans la moindre hésitation.
De l’humilité
Glorifiés, les premiers aviateurs sont également incompris. A quoi bon prendre tant de risques pour acheminer des lettres? Dans Mermoz, une biographie de l’aviateur Jean Mermoz, Joseph Kessel livre une réponse d’une extrême radicalité, reconnaissant la folie de ces hommes qui, mettant leur foi dans un objet «dérisoire», accomplirent quasiment l’impossible. L’important n’était pas tant le courrier en lui-même que ce qu’il représentait dans cette folle aventure humaine:
«Le courrier passait d’abord. Il passait avant l’existence de ceux qui le servaient. Et c’était bien ainsi. Non pas que les lettres d’affaires ou d’amour qui s’empilaient dans les coffres des vieux Bréguet 14 eussent en soi la valeur, le poids suffisant pour contrebalancer la vie de ces hommes, magnifiques. L’idée en est dérisoire. Mais ces hommes, eussent-ils fait ce qu’ils ont fait, fussent-ils morts comme ils sont morts, simplement, facilement, s’ils n’avaient cru au caractère sacré de ces plis? Si l’on commence à discuter d’une foi, la critique va jusqu’au bout. D’abord, c’est la vie d’un camarade qui compte davantage pour le pilote que le courrier. Puis, c’est la sienne propre. Puis, la simple sécurité. (…) Alors la mollesse fait vite son chemin dans les cœurs. Tout s’écroule d’une œuvre qui ne vit plus par l’élan, par la passion.»
Il serait simpliste de qualifier ces pionniers de l’aviation civile de suicidaires. Au contraire, leur gloire semble avoir été à la hauteur de leur humilité. Conscients de leur vulnérabilité, ils ont souvent fait montre d’un rapport sain à la mort. A l’image de Saint-Exupéry, ils n’ont pas essayé de la vaincre avec une arrogance toute transhumaniste, mais l’ont tutoyée pour aller au bout d’une aventure humaine hors du commun. L’écrivain-pilote en témoigne dans Terre des Hommes: «Il ne s’agit pas de vivre dangereusement. Cette formule est prétentieuse. Les toréadors ne me plaisent guère. Ce n’est pas le danger que j’aime. Je sais ce que j’aime. C’est la vie.»
Commentaire
Les yeux rivés sur les exploits de ses héros (premières traversées, opérations de secours), la France entière s’est unie pour leur montrer sa gratitude. Soumis à une cause commune, tout autant humaine que nationale, Mermoz, Saint-Exupéry, Guillaumet et les autres méritent d’être célébrés au même titre que les pilotes de guerre comme Nungesser et Guynemer. A l’heure où l’union nationale se fait plus facilement à travers le football que les exploits authentiques, la lecture de leurs prodiges donne une meilleure conception de ce qu’est la véritable grandeur. Elle invite aussi à ne pas prendre pour acquis les éléments gravés dans la banalité de notre vie quotidienne, au premier desquels se trouve le courrier. Et à nous efforcer de mesurer les services rendus par ces hommes à l’humanité, et souvent payés au prix fort.
Laisser un commentaire