Les yeux dans l’art, les yeux dans la rue

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écrit par Sébastien Lapaire · 01 janvier 2022 · 0 commentaire

Le Regard Libre N° 80 Vinciane Vuilleumier

Série «Hors cadre», épisode 11

Chaque mois, l’artiste peintre Vinciane Vuilleumier explore la thématique de notre rapport aux images et aux espaces de l’art. Que se passe-t-il en nous quand nous rencontrons un objet esthétique? Comment comprendre cette relation qui a tout de l’idylle secrète quand elle est sincère? Adieu, pédanterie et institutionnalisme des musées. Bienvenue dans une folle série qui donne un autre sens au titre de votre magazine, Le Regard Libre.

A la recherche d’une idée, je vadrouille par l’esprit dans les dernières expositions que j’ai eu l’occasion de visiter, et tout naturellement je m’arrête sur ce grand thème qu’elles ont en commun: le portrait. Sujet vaste, s’il en est. Que pourrais-je en dire en si peu de mots? Je pense au remarquable petit autoportrait de Meret Oppenheim, à voir au Kunstmuseum de Berne ces prochains mois, où elle se représente sous un aspect bien particulier: sa posture droite, la tête haute, légèrement inclinée vers l’arrière. Le visage, lui, est lisse – le tableau rend l’âme du sujet dans la simple esquisse de ce maintien-signature. Je feuillette les catalogues, le regard affamé: c’est fou comme c’est si simple, et si profond, le portrait.

Il me faut parfois bien du recul pour rendre enfin toute l’épaisseur philosophique qu’il porte en lui: penser l’humanité à travers les yeux qui nous regardent, dans les couches craquelées des pigments, c’est tellement à portée de main que c’en est évanescent. Il y a cette grande ligne de partage, tout de même: des artistes ont voué leur vie à la figure humaine, certains à la reprise obsessionnelle de leur propre visage, question infinie? et d’autres ont parcouru paysages, natures mortes, scènes historiques – toute la gamme des représentations possibles, sans jamais s’intéresser? ou sans jamais ressentir le besoin, peut-être, de ce face-à-face intense et mystérieux.

Le procédé des affiches publicitaires

Une surprise m’attend au détour des pages dans le catalogue de la récente exposition du Musée Jenisch, Portrait, Autoportrait. Ces œuvres, je les avais oubliées – dans le tourbillon du nombre, forcément. La reproduction me permet une nouvelle rencontre, bien plus retentissante que la première. Ces œuvres, ce sont les photographies retouchées de Pavel Schmidt: des portraits d’auteurs connus, Franz Kafka ou Paul Celan, imprimés sur papier transparent, parasités par l’intervention de l’artiste qui trace à l’huile et à l’encre des formes abstraites, rehausse de feuilles d’or et de lettres autocollantes ces reproductions qu’il s’approprie. Il m’est impossible de suggérer ce que ces œuvres disent, mais je peux en tout cas affirmer qu’elles modifient singulièrement ce que le portrait d’origine pensait communiquer.

Après un court moment où l’œuvre reste suspendue en silence, soudain le flot des associations démarre son concert tonitruant. Ah oui, c’est bien ça, elle me parle, cette œuvre, parce qu’elle me fait penser à Dada, en particulier au Picasso corrigé de John Heartfield et George Grosz (1920): sur la reproduction d’une œuvre cubiste du peintre (le portrait abstrait Mädchenkopf de 1913), ils ont adjoint texte et coupures de presse. Critique de l’art pour l’art, prise de position pour des œuvres qui thématisent l’actualité politique, l’intervention des compères dadaïstes sur la reproduction de l’œuvre se superpose à celle-ci pour en parasiter le message.

Le procédé est tellement courant qu’il n’est même pas besoin de s’intéresser aux créateurs qui l’ont érigé au rang de technique artistique: les affiches publicitaires sont le lieu d’un jeu passionnant où acteurs politiques et économiques, d’un côté, et farceurs anonymes de l’autre se disputent le dernier mot. Quand Duchamp réalise L.H.O.O.Q., une reproduction personnalisée de la Mona Lisa, il s’inscrit non seulement dans une longue tradition (on dénombre plus d’une centaine de ces Mona Lisa à barbe ou à moustache), mais il fait surtout migrer dans le monde de l’art une pratique bien connue dans l’espace urbain quotidien.

Affiches publicitaires © Vinciane Vuilleumier pour Le Regard Libre
© Vinciane Vuilleumier pour Le Regard Libre

Ajouter une moustache au politicien étalé en grand sur l’affiche ou répondre par une question rhétorique au message publicitaire, c’est une manière de parasiter l’énoncé de l’autre dans le lieu même de son énonciation. On ne peut parler de réponse à véritablement parler, car un dialogue se définit par deux positions distinctes, deux interlocuteurs qui se font face: ici, le marqueur noir de l’inconnu s’inscrit comme un surplus, comme un parasite sur l’énoncé originel pour modifier le cadre même de l’énonciation. Visée satirique, critique militante, joyeuse bouffonnerie: l’énoncé originel ne peut plus être perçu sans ce nouveau filtre et ne peut plus vraiment fonctionner selon l’intention du producteur.

Un échange de pouvoirs

C’est là une particularité de l’image, de ramasser en un lieu même, en un temps précis, le message et son parasite. Dans l’ordre de la parole, le jeu qui consiste à répéter ce que dit un ami en modifiant la voix et l’intonation pourrait être considéré comme un analogue, si ce n’est que la parole, dans son déroulement logique, temporel, dans l’irréductibilité des interlocuteurs en présence, ne permet pas ce parasitage qui superpose à l’énoncé son altération tout en ménageant l’absence magnifique d’un interlocuteur. Celui qui parle dans l’affiche reste seul face à lui-même, dans ce contexte d’énonciation qu’il ne maîtrise plus, moqué par la main d’un anonyme qui ne prend pas position, mais bafoue celle de l’autre par la trace qu’il laisse.

On pourrait lire dans cette intervention un bel exemple de l’opposition décrite par Michel de Certeau entre stratégie et tactique: la stratégie est le propre du pouvoir qui possède l’espace et le quadrille selon sa politique, la tactique se trouve du côté des anonymes qui ne peuvent que traverser cet espace, espace qu’ils vivent au quotidien mais qui ne leur appartient pas. Une campagne publicitaire est un acte d’énonciation organisé par des entités qui possèdent du capital, et qui s’approprient l’espace de manière temporaire dans la mesure où les affiches modèlent celui-ci et s’imposent à ses usagers.

La publicité d’une multinationale relève de l’expression d’un pouvoir; l’anonyme qui dénonce ou s’amuse de la vacuité du message, de l’inutilité du produit, récupère une partie de ce pouvoir par la satire ou la parodie. Par cette intervention sur l’affiche, par ce parasitage de l’acte d’énonciation, il se réapproprie tactiquement l’espace que celui-ci occupe. Les anonymes suivants, usagers du territoire urbain, ne verront plus le produit vanté, mais le produit moqué: sourire discret, joie fugace de la résistance, réappropriation symbolique. Jouer avec les images, c’est peu, mais c’est déjà beaucoup.

Ecrire à l’auteure: vinciane.vuilleumier@leregardlibre.com

Crédits photos: © Vinciane Vuilleumier pour Le Regard Libre

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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