Un art sans hommes

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écrit par Sébastien Lapaire · 24 octobre 2024 · 0 commentaire

Il suffit de lire les cartels d’un musée, d’une galerie d’art, pour faire ce constat: les artistes femmes sont rares. Pourtant, elles sont nombreuses à avoir révolutionné leur discipline et continuer de le faire. Katty Hessel leur a consacré un ouvrage, et c’est brillant.

Artiste, peintre… Quels sont les noms qui vous viennent à l’esprit à la lecture de ces mots-clés? Sûrement pas des noms féminins! L’association de mots est un exercice qui met en lumière des stéréotypes, des évidences issues de notre inconscient collectif. Et si l’on continuait avec ces mots: Renaissance, tableau… Sans doute que l’image d’une femme nue raphaélite, passive, figée et idéalisée vous viendra naturellement en tête. Cette représentation, qui remonte à l’aube de l’histoire de l’art, reflète non seulement les normes esthétiques de l’époque, mais aussi une vision patriarcale de la femme, cantonnée au rôle éternel de muse, de figure décorative ou de symbole de l’amour, de la fertilité, sans existence propre.

La femme nue: un cliché persistant

On pourrait penser que cet imaginaire appartient au passé. Il n’en est rien. Le collectif féministe d’artistes anonymes Guerrilla Girls, fondé en 1985 avec sa célèbre affiche «Do women have to be naked to get into the Met. Museum ?» («Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au Met. Museum ? »), a révélé une statistique choquante: moins de 5% des artistes exposés dans les sections d’art moderne du Metropolitan Museum de New York étaient des femmes, tandis que 85% des nus représentaient des femmes. Cet exemple est particulièrement frappant, car il montre que, même dans l’art contemporain, la femme est souvent réduite à son corps – et son talent artistique négligé.

Les Guerrilla Girls ont non seulement dénoncé ces inégalités, mais également mis en lumière le fait que, pendant des siècles, l’histoire de l’art a été écrite par des hommes, pour des hommes, et que les contributions des femmes artistes ont été systématiquement marginalisées, voire effacées.

Une histoire de l’art sans les hommes

C’est là qu’intervient l’auteure Katty Hessel avec son ouvrage The story of art without men, un travail scientifique où l’histoire de l’art est réécrite en plaçant les femmes au centre de la narration.

Linda Lochlin, dans les années 1970, avait déjà entrepris cette tâche avec son essai Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes femmes artistes?, publié au début du mouvement féministe de la deuxième vague. Malheureusement, presque cinquante ans plus tard, les choses n’ont pas beaucoup changé. Giotto, Botticcelli, Titien, Léonard de Vinci, Le Caravage, Rembrandt, Delacroix, Manet, Van Gogh, Kandinsky, Pollock, Hockney… Voilà une liste non exhaustive, mais que beaucoup d’historiens de l’art approuveraient comme étant celle d’artistes qui ont défini les canons de leur époque, pionniers de leur mouvement respectif. Et ce ne sont que des hommes.

Hessel commence son voyage dès le XVIe siècle, une époque où les femmes artistes étaient très rares. L’auteure met en lumière des figures comme Anguissola, une peintre italienne de la Renaissance qui, malgré son talent reconnu par ses contemporains, a été largement ignorée par les historiens. A travers ses différents exemples, Hessel place toujours les œuvres dans leur contexte social et personnel pour comprendre à quel point elles étaient marquantes, défiant les attentes de leur époque.

Réhabilitation des femmes artistes

En plus de l’exclusion des femmes artistes dans l’histoire de l’art, Hessel décrit également comment elles ont constamment dû lutter pour la reconnaissance dans un monde de l’art dominé par les hommes. Une vérité douloureuse dans l’art moderne et contemporain, où une artiste comme Lee Krasnet, artiste clé dans l’expressionnisme abstrait, a par exemple été éclipsée par son mari, Jackson Pollock, malgré son influence décisive sur le mouvement. De nombreuses artistes femmes ont en effet dû attendre des décennies pour être pleinement reconnues.

Heureusement, des travaux réintègrent les femmes dans les récits de l’histoire de l’art, tels que plusieurs expositions récentes consacrées à des femmes. Parmi celles-ci, Radical Women: Latin American Art, 1960-1985, qui présente des œuvres de femmes latino-américaines longtemps ignorées, ou Fantastic Women: Surreal Worlds from Meret Oppenheim to Frida Kahlo, qui réévalue l’apport des femmes dans le mouvement surréaliste.

Ces efforts sont essentiels non seulement pour rendre justice à ces artistes, mais également pour enrichir notre compréhension de l’histoire de l’art elle-même, et indirectement, de notre monde. Pour Hessel, ces expositions temporaires ne sont qu’un premier pas, et le second devrait se trouver dans l’enseignement de l’histoire de l’art.

Sans les hommes et non contre les hommes

Certains pourraient argumenter qu’Hessel inflige aux hommes la même invisibilité qu’ont subie les femmes. Il n’en est rien. Les figures masculines sont tellement ancrées dans nos collections d’art, nos têtes et notre histoire, qu’il est impossible de les supprimer – et ce n’est pas le but. Hessel les décentralise de son récit le temps d’une publication pour donner une juste place aux femmes.

Si cet ouvrage a eu beaucoup de succès, ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un mouvement de mode, qu’on pourrait qualifier de «woke», mais bien parce que l’auteure l’a entrepris d’une manière intelligente, scientifique – bien que vulgarisé pour le grand public –, en mettant en lumière les contributions importantes des femmes artistes, et non dans la volonté de promouvoir une idéologie spécifique.

Enfin, nous pourrions conclure sur l’ouverture d’un autre débat, qui mériterait également des recherches académiques. «En avoir ou pas» est le titre d’un tableau de l’artiste peintre contemporaine Valérie Favre, qui établit notamment une liste de grandes artistes. Celles-ci n’ont, pour la grande majorité, pas eu d’enfants. La maternité s’avère un sujet clé lorsqu’on parle des femmes qui consacrent leur vie à l’art – cela nécessiterait de s’y pencher de plus près.

Ecrire à l’auteure: aude.robert-tissot@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article contenu dans notre dossier «Des féministes et des hommes», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°110).

Katty Hessel
The story of art without men
Random House Libri
Septembre 2022

512 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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