Bâle et Martigny se renvoient les échos de rugissements picturaux
Le Kunstmuseum Basel et la Fondation Pierre Gianadda se parent pour l’hiver des mêmes couleurs criardes, celles du groupe de peintres qui ont reçu le qualificatif de «fauves» à Paris en 1905. Les deux expositions durent jusqu’au 21 janvier 2024.
La manifestation octodurienne s’appelle «les années fauves», tandis que sa correspondante bâloise tourne pudiquement autour du pot en évoquant «Matisse, Derain et leurs amis». Or il s’agit bien des mêmes artistes.
Pour remettre en contexte, nous nous trouvons au début du XXe siècle. Matisse, Manguin, Marquet, Camoin, Rouault ont tous suivi les cours de Gustave Moreau à l’Ecole des Beaux-Arts. Il s’agit d’un groupe d’amis ayant étudié ensemble. Derain, Vlaminck et Friesz font connaissance en peignant sur l’île de Chatou en 1900. Tous ces gens auxquels s’ajouteront Dufy et Braque – pour ne citer là que les plus universellement (re)connus – exposent, entre autres, dès les premières années du siècle chez Berthe Weill, la meilleure découvreuse de talent de Paris et la galeriste qui donne leur chance aux artistes avant-gardistes.
Un nom si bien trouvé
Avant-gardistes, ces jeunes gens le sont en effet! Ils ont pris le parti d’explorer toujours plus loin le tournant pris par la peinture moderne dès la fin du XIXe siècle avec les Nabis. La nature n’a pas besoin d’être représentée avec des couleurs qui lui ressemblent, il suffit qu’elle procure une émotion et elle se verra réinterprétée ensuite avec des tons qui accentueront et sublimeront cette émotion. On demeure dans une logique de la représentation, on reconnaît des paysages, des personnages, des scènes, sauf que les couleurs ne concordent pas forcément, les chairs peuvent être vertes, les arbres rouges, les plages violettes, l’eau jaune. Le trait de pinceau est souvent très visible, la figuration fort simplifiée, réduite à l’essentiel. Il en découle une dynamique tout à fait nouvelle. Et immanquablement une telle révolution devait susciter des réactions.
Le nom du groupe ou du mouvement artistique est inventé par le critique Louis Vauxcelles lors de son compte rendu de l’exposition du Salon d’Automne à Paris en 1905. A l’exception de Dufy et Braque, presque tous nos amis y montrent leurs dernières œuvres. Hasard de l’accrochage, un sculpteur d’expression naturaliste Albert Marque présente ses travaux dans la même salle que Matisse et Derain. Pour souligner le contraste entre ces univers, le critique va trouver une formule qui va faire date: «La candeur de ces bustes surprend au milieu de l’orgie des tons purs: Donatello chez les fauves.» Dont acte.
Toutes et tous les rassembler
Tout l’enjeu alors est de savoir ce qui permet de délimiter les contours du groupe et finalement qui on va y inclure. Dès l’entrée au deuxième étage du nouveau bâtiment du Kunstmuseum Basel, un mur de portraits photographiques annonce la multitude d’artistes que représentent «leurs amis», treize personnes, dont deux femmes, Marie Laurencin et Emilie Charmy.
Ce détail est à saluer, même s’il n’existe pas une adéquation rigoureuse entre les individus listés sur le mur en question et les artistes présents dans l’exposition. On en trouve beaucoup en plus tout au long des salles, dont Sonia Delaunay (à une époque où elle s’appelle encore Terck ou Uhde de son premier mariage en 1908), mais aussi, jolie surprise, la Suissesse Alice Bailly qui est en effet à Paris dès 1906. Cette présence féminine est heureuse et permet surtout de mettre en avant des personnalités moins connues.
En effet, il est louable de raconter l’histoire d’un groupe qui s’est constitué autour de personnalités fortes et géniales, mais quel dommage ce serait de s’en tenir aux noms les plus fameux. Il est gratifiant de pouvoir – à l’occasion de thématiques aussi rassembleuses – ressortir de l’oubli des compagnons de route et des gens moins connus aujourd’hui. A plus forte raison qu’ils ou elles ont montré à l’époque la même audace, la même nouveauté et la même énergie.
Ceux qu’on a oubliés ou fort peu rencontrés
Parmi les belles (re)découvertes de la Fondation Gianadda, citons Jean Puy. En effet, il est absent à Bâle (sauf à travers une céramique), mais représenté par un magnifique nu endormi dans un contexte d’atelier à Martigny. Puy a été aussi célèbre que les autres membres du groupe à l’époque, mais il est fort oublié aujourd’hui. Maurice Marinot et Louis Valtat sont, à la même enseigne, montrés dans la cité d’Octodure comme d’admirables revenants.
A Bâle, dans la dernière salle, il est question spécifiquement d’ouvrir le champ aussi aux élèves et aux suiveurs. Et on voit avec plaisir un nu d’Hans Purrmann qui fut un disciple allemand de Matisse parmi les plus intéressants. Auguste Herbin, présent dans les deux sites, a été bien plus connu plus tard comme un peintre abstrait, mais sa période fauve est très attachante. On peut écrire la même chose de Robert Delaunay, aussi présent dans les deux expositions.
Plats de résistance et garnitures
Parmi les feux d’artifice et les coups de cœur, citons un mur bâlois entier, où sont alignés six Derain merveilleux peints à Londres. A Martigny, de superbes Manguin et des Dufy magnifiques se distinguent. La Fondation Gianadda a essayé de mettre en dialogue des œuvres d’art africain avec la peinture fauve. Le thème n’est pas incongru, car beaucoup d’artistes alors à Paris en étaient bel et bien collectionneurs, mais il faut dire que ces rapprochements ne fonctionnent pas aussi bien qu’en parallèle avec le cubisme.
Sans être un flop, ce rapprochement peine à convaincre. On ne comprend guère non plus la présence – très racoleuse par ailleurs – de deux nus de Schiele. L’Autrichien mort en 1918 n’a jamais mis le pied à Paris. En revanche, on a beaucoup aimé en Valais un éparpillement bien pensé tout au long du parcours des poteries et céramiques réalisées par les fauves. En effet, Bâle consacre une grosse vitrine à cette thématique, mais cela les parque dans un coin en diminuant fortement leur charme. Dans la cité rhénane, on trouve un étonnant portrait d’Apollinaire par Vlaminck, prêt du musée de Los Angeles. Cela permet une parenthèse plaisante autour du portrait du même poète et sa muse par le Douanier Rousseau intégré à l’exposition.
On retiendra de ces deux manifestations que le fauvisme est une nébuleuse, un moment enthousiasmant, mais un sujet diffus, et qu’assurément il y a matière à se perdre. On apprend néanmoins beaucoup et on n’épuise jamais le sujet. Raison de plus pour ne pas bouder son plaisir et visiter les deux.
Ajoutons comme un post-scriptum combien est amusante et savoureuse la présentation, dans un couloir, de photographies de Nadar à Martigny. Ce photographe parisien a tiré le portrait de toutes les célébrités de son temps, la deuxième moitié du XIXe siècle, et tout le monde connaît ces visages pour les avoir vus dans des livres d’école. Mais là, l’idée brillante est de les avoir agrandies en format affiche pratiquement! On a l’impression de pouvoir passer la main dans les cheveux de ces génies, on s’émeut du velours du col d’un tel ou du nœud de cravate d’un autre, on se perd dans les regards, tout particulièrement celui envoûtant de Sarah Bernhardt.
Historien de l’art, Yves Guignard est archiviste en charge du Fonds Balthus. Ses dernières publications portent sur Coghuf et sur Marius Borgeaud.
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