L’Europe et les arts islamiques à l’honneur à Zurich

4 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 10 juin 2023 · 0 commentaire

Le Kunsthaus mérite la palme d’or du titre d’exposition grâce à «Re-Orientations», à voir jusqu’au 16 juillet. Un regard contemporain et éclairant, quoique déroutant, sur l’influence des arts européens sur les arts islamiques et réciproquement, depuis 1851.

L’art islamique est un concept qui ne va pas de soi. On y englobe toute production de personne qui vivait dans des pays traditionnellement gouvernés par l’islam, du VIIe siècle à nos jours. Ce terme contient ainsi toute forme d’art de pays, de matériaux et de styles absolument différents. Le Kunsthaus s’attaque donc à un sujet difficile, car très vaste, avec plus de 170 dessins, peintures, aquarelles, photographies, objets en céramique, textiles, vidéos, installations, pour la plupart provenant de collections européennes.

Le musée prend comme point de départ la première exposition universelle, celle de 1851 à Londres. C’est à cette occasion que les Européens ont découvert et commencé à considérer l’art des pays islamiques, cela dans le contexte du colonialisme évidemment.

La peinture orientaliste en témoigne, caractérisée par la vision des Occidentaux du monde musulman. Plutôt que de se concentrer sur ces peintures pour critiquer l’orientalisme (il existe du reste des chefs d’œuvres au sein de ces collections), le Kunsthaus a fait le choix intelligent de nous faire découvrir des artistes – des femmes pour la plupart – moins connues et au regard plus fin.

Du fantasme à la réalité

Un des premiers clichés orientaux que l’exposition empoigne avec brio: celui des harems. Ce lieu réservé uniquement aux femmes laisse libre cours à l’imagination des hommes selon leurs fantasmes, tel le célèbre Jean-Léon Gérôme.

Nous découvrons alors des scènes d’Elisabeth Jerichau-Baumann et des interprétations de musulmanes tels que celui d’Osman Hamdi Bey. Une sublime peinture d’Henriette Browne nous dépeint la réalité d’un harem, dévoilant des femmes habillées, ou même voilées, pudiques et touchantes de vérité. Même si ces artistes ont toutes travaillé pour le marché occidental, les nuances de regard sur le monde musulman sont flagrantes.

Malheureusement, lorsque l’exposition se tourne vers des questions d’appropriation culturelle, le propos perd en précision.

Méchant Henri Matisse

Plusieurs pièces sont consacrées aux influences de l’art islamique sur les peintres modernes occidentaux, tels que Vassily Kandinsky, Gabriele Münter et Paul Klee. Parmi eux, Henri Matisse, lors d’un voyage en Afrique du Nord, aidé par la colonisation française (qu’il dénonce). Un cartel nous explique qu’il «achète des objets et des textiles qu’il détourne pour leur donner un rôle d’ ‘‘acteur’’ dans ses œuvres. Il n’a pas de scrupule non plus à commercialiser dans les années 1920 le motif orientaliste de l’odalisque».

Ce passage dénonce beaucoup de choses sans suffisamment d’explications. Matisse est-il le seul peintre à s’être inspiré des objets orientaux dans ses peintures? Pas du tout! Dans une autre salle, on raconte de façon positive les voyages de Paul Klee et l’inspiration de l’architecture orientale que l’on retrouve dans ses tableaux et qui le porte vers l’abstraction.

Que signifie «commercialiser le motif orientaliste de l’odalisque»? Ce qui s’apparente à des dénonciations d’appropriation culturelle forte n’est pas clairement expliqué. Le public n’a pas les clés pour comprendre ou contextualiser et peut se retrouver ainsi à condamner un artiste plutôt qu’un autre sans en saisir la raison.

Un peuple uni par la diversité

Une des dernières salles nous ramène à l’actualité avec une série de photographies de l’artiste Marwan Bassiouni, New Swiss Views, datant de 2022. Ce dernier met en scène les intérieurs suisses au décor oriental. On comprend alors à quel point, du fait des mouvements de migration, l’Europe est empreinte de la culture islamique et vice versa.

Dans la dernière photographie de Bassiouni, on découvre un salon avec quelques mots calligraphiés sur le haut d’une porte-fenêtre, donnant sur un paysage typiquement suisse: «und Frau erschaffen und euch zu Völk». Ce morceau de phrase est vraisemblablement un verset du Coran, qui signifie: «Nous vous avons créés d’un homme et d’une femme et nous avons fait de vous des peuples et des tribus pour que vous vous entre-connaissiez.»

Ce verset de piété demande aux musulmans de ce souvenir de leur origine commune dans ce monde, de se rappeler qu’ils sont tous nés d’un homme et d’une femme et qu’ils doivent être fiers de cette diversité. L’auteur de ces lignes voit cette œuvre comme le résumé de cette exposition: l’importance des échanges culturels entre le monde occidental et musulman, sources d’un enrichissement mutuel. Même si le chemin proposé par cette exposition quelque peu disparate peut nous désorienter, il éclairera à tous les coups le visiteur sur des influences trop méconnues.

Ecrire à l’auteure: aude.robert-tissot@leregardlibre.com

«Re-orientations», une exposition à visiter au Kunsthaus de Zurich jusqu’au 16 juillet 2023. Toutes les informations ici.

Vous venez de lire un reportage tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°97).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire