Le héros national, un traumatisme helvétique?
La Suisse n’aime pas les héros, surtout les siens. Ce n’est pas grave en soi. Sauf si cela revient à extirper l’individu de l’histoire, au risque de la rendre inintelligible. En ce sens, ce pays aurait intérêt se réapproprier ses grandes figures.
La Suisse aurait-elle un problème avec les figures marquantes de son histoire? Quand il s’agit de désigner des personnalités capables d’incarner l’idéal confédéral, deux noms jaillissent plus ou moins spontanément. Deux soldats, en l’occurrence: le général Guillaume-Henri Dufour et son lointain successeur Henri Guisan. Deux Romands, ce qui n’est pas sans interroger également. Le Suisse alémanique serait-il par nature plus clivant? Dans le domaine militaire, où se concentrent les personnages dans lesquels les Helvètes pourraient envisager de projeter leurs visions du pays, aucun doute n’est permis. Incontestable célébrité de l’histoire suisse, fort de l’appui d’une coterie fidèle, le général Ulrich Wille, élu commandant de l’armée suisse en 1914, a fini par faire la quasi-unanimité contre lui. Au point de pousser les Chambres fédérales, 35 ans plus tard, à nommer au même poste son exact opposé: le Vaudois Guisan, affable, charismatique, plus connu pour son sens du «relationnel» que pour son génie tactique.
Toutefois, le fait que deux militaires émergent de l’océan d’oubli qui entoure la masse des brillants politiciens et politiciennes, d’avisés hommes et femmes d’affaires, de scientifiques épatants que compte notre pays, n’est pas innocent. Dans un pays aussi morcelé que la Suisse, à cause de son fédéralisme congénital, mais aussi, plus simplement, des profondes différences qui opposent les groupes humains constitutifs de la Confédération, l’armée a longtemps été la seule institution offrant un semblant de «territoire» symbolique commun aux Suisses et, par maris interposés, aux Suissesses. Comment dès lors en extraire ailleurs une figure politique apte à rassembler? A part les silhouettes se détachant d’une mythologie helvétique aussi ressassée que discutée, restaient des militaires. Heureux hasard? Les deux personnes citées ne condensent-elles pas en elles nombre de qualités que les Helvètes aiment voir associées à leur passeport? Modestie, amour des armes à condition qu’elles sortent de leurs étuis pour assurer la paix, volonté de placer l’unité du pays au-dessus de ses divisions innombrables…

Le général Henri Guisan (1874-1960), à Viège, en 1942. Photo: Theodor Strübin (via Wikimédia, sous CC 4.0)
Quel contraste avec les Etats-Unis ou la France, si prompts à vénérer leurs grands hommes (encore en position de monopole)! Fédéraliste pour l’un, centralisé pour l’autre, peu importe. L’idée de figures illustres ne semble a priori pas prisonnière du système organisationnel du pays qui les a vues naître, mais bien d’une question de culture politique et de perméabilité aux modes historiennes. Dans une Suisse confite d’amour pour la collégialité gouvernementale, qui se surprend en crise existentielle, au niveau cantonal ou fédéral, dès que des voix discordantes osent se faire entendre au sein d’un Conseil d’Etat ou, pire, du Conseil fédéral, l’idée de héros, en chair et en os, inscrit dans la réalité historique, paraît décidément incongrue. Même Leurs Excellences, dans une arrogance historique qui durera jusqu’en 1798, cultivaient jalousement leur tradition républicaine et avaient pris soin de confier la direction des affaires de leur tout-puissant canton de Berne à deux avoyers. Bien qu’hypocrite, l’idée d’un pouvoir collectif devait prévaloir contre le soupçon d’une inclination au pouvoir d’un seul…
Les figures illustres
Mais une personnalité comme catalyseur d’une identité «nationale», si elle n’est pas militaire, ne peut être que politique. Et là, bien sûr, la construction de la Suisse ferme désespérément les horizons. Une personnalité politique demeure avant tout l’enfant de son canton, même s’il accède aux plus hautes fonctions nationales. Susciter l’intérêt des Suisses pour des personnages historiques de leur canton relève de l’exploit, mais s’ils proviennent d’un autre canton, voilà la certitude de limiter son audience à quelques curieux ou spécialistes. Il en résulte une extraordinaire déperdition mémorielle et la garantie d’une ignorance de l’histoire aggravée par les coupes sombres pratiquées dans ses heures d’enseignement. Grave erreur, pensons-nous, puisque c’est bien dans l’histoire – que nos politiciens de toutes les périodes ont au moins contribué à écrire – que se consolide la trame d’un destin commun par-delà nos fameuses différences, que l’on aime par ailleurs hisser sur nos étendards identitaires.
Même un Alfred Escher n’échappe pas à un oubli, certes moins grand à Zurich, mais difficile à briser au-delà. Et ce, malgré les efforts du gardien de ses archives, Joseph Jung. «Inventeur» du rail et de la banque helvétiques, pionnier «en chef» de cette Suisse aussi industrielle qu’industrieuse dont nous ne cessons de chanter les mérites, l’illustre conseiller national ne pourrait-il pas rivaliser avec nos galonnés populaires? Fort peu en réalité. Doué d’un caractère en adéquation avec l’immensité de son œuvre économique, Escher reste un Zurichois qui, maître chez lui, se sent vite au sommet de l’univers. Pas de quoi susciter la sympathie dans les chaumières de nos campagnes… N’y aurait-il pas au moins un conseiller fédéral pour aspirer sur sa personne l’affection de ses concitoyens? L’Argovien Emil Welti, les Vaudois Henri Druey et Louis Ruchonnet, le Zurichois Jonas Furrer, les Bernois Ulrich Ochsenbein ou Jakob Stämpfli, pour rester au XIXe siècle et sans mentionner ceux qui ont façonné l’histoire sans être membres du gouvernement fédéral, ont marqué leur époque de leur empreinte. Les grandes figures sont nombreuses, mais ne titillent l’intérêt que des lecteurs contraints d’élargir leurs champs de vision – en général des historiens.
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L’histoire, justement… Ce contexte, tendant à obscurcir les trajectoires des acteurs majeurs de notre histoire, a favorisé la réception en Suisse du dédain qu’a connu le genre biographique auprès de la corporation historienne dans les années 1970. Face au déluge conceptuel provoqué par le matérialisme historique, l’individu comme facteur d’histoire devait forcément abandonner le devant de la scène, dans le sillage des institutions, des guerres et de la diplomatie, reléguées au rang d’auxiliaires d’une histoire ne se pensant qu’à travers l’infrastructurel. Les Etats-Unis, l’Angleterre et la France ne désertèrent jamais le terrain de la biographie historique, même si celle-ci fut souvent davantage confiée aux écrivains. Les historiens «professionnels», eux, hypnotisés par une histoire enfin débarrassée de ces empêcheurs de tourner en rond que sont les individus, avec leurs humeurs, leurs idées absconses, leurs passions, horresco referens, religieuses, pouvaient se concentrer sur les «structures», ces véritables étouffoirs d’une histoire régie par des déterminismes estampillés «scientifiques». Bourdieu avait gagné.
L’individu comme moteur de l’histoire
Il a fallu attendre les années 1980 et 1990 pour que la biographie recouvre son droit de cité dans le monde des historiens, une fois qu’une partie de ceux-ci, dégrisés de leur obscurantisme marxisant, redécouvrirent la place du singulier dans l’histoire, individuel ou événementiel. Peut-être sous l’influence alors dominante de l’esprit libertaire, chez les uns, ou néolibéral, chez les autres, les historiens ont réappris à intégrer l’individu dans la «grande» histoire, qu’il soit une personnalité importante ou secondaire. Il était temps de sortir le genre de la verve écrivaine ou de la patience toute monacale des généalogistes passionnés, pour faire de l’histoire ce que Marx voulait faire avec Hegel: la remettre sur ses pieds, terriblement humains désormais… Des fonds d’archives furent exhumés, et même les plus grands pourfendeurs du genre se sentirent obligés de se colleter avec la biographie historique, qu’ils auront, il est vrai, contribué à dépoussiérer. L’exemple emblématique de cette évolution reste Jacques Le Goff, auteur d’un Louis XI magistral.
La Suisse, confinée dans ses frontières politiques qui sont aussi historiques, n’a toutefois profité que marginalement de ce regain d’intérêt pour le genre biographique, qui reste la meilleure fabrique de héros nationaux potentiels… Heureusement, des travaux d’envergure ont su apporter un peu de consistance à cette myriade de personnalités qui ont fait la Suisse. Ainsi la vaste prosopographie des membres de Chambres fédérales entre 1848 et 1919, élaborée dans les années 80 sous la conduite d’Erich Gruner, ou plus récemment le Dictionnaire des conseillers fédéraux, rédigé sous la direction d’Urs Altermatt, d’abord publié en français et en allemand, puis réédité, et complété, seulement en allemand, voici cinq ans. Quasiment tous les conseillers fédéraux disposent certes de leur biographie, mais, de nouveau, il est rare que l’une ou l’autre franchisse, en termes d’audience, son aire cantonale. Pourtant, l’approche par une personne ouvre des pistes fascinantes pour la compréhension globale d’une période, notamment à travers les réseaux humains qui se tissent autour d’elle.
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On ne changera pas la donne et la Suisse, dans sa réticence à honorer ses grandes figures historiques, ne se dotera pas subitement de héros, qui ne seraient qu’artificiels. Ce n’est pas un défaut en soi. Les Helvètes devraient néanmoins s’intéresser à ses «acteurs de l’histoire», pas forcément pour les ériger en modèles de vertu républicaine, mais pour mieux s’approprier l’histoire complexe qui est la leur. Cet intérêt renouvelé pour ces figures ne constituerait pas un encouragement à s’inventer des héros que notre mentalité répugne de toute façon à sculpter, mais à aborder notre histoire nationale sous un angle neuf.
En tout cas, des kilomètres d’archives sont encore à défricher et attendent leurs explorateurs. Cela monterait aussi que la Suisse, que l’on observe souvent comme une sorte de réalité hors du temps et farcie de mythes, également à l’étranger, a bel et bien été bâtie par des êtres humains confrontés à des difficultés parfois innommables. On verrait ainsi que ce pays a dû continuellement se régénérer et qu’il a réussi à le faire grâce à des femmes et des hommes nantis, peut-être pas d’une stature héroïque au sens premier du terme, mais de qualités qui leur ont permis de faire de cette Confédération si hétérogène, menacée à maintes reprises d’éclatement, une terre de paix et prospère.
Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux essais sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.
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