Elle n’est pas de gauche, lui n’est pas de droite

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écrit par Sébastien Lapaire · 11 novembre 2024 · 0 commentaire

Ces dernières années, les études se sont multipliées sur un comportement électoral qui interroge : les jeunes femmes sont de plus en plus à voter à gauche, et les jeunes hommes à droite. Analyse avec deux jeunes politiciens suisses, bien à rebours de la tendance.

Et si le sexe devenait un indicateur de la couleur politique des uns et des autres, surtout s’ils sont jeunes? Plusieurs analyses le suggèrent. En Suisse, un clivage homme-femme s’est illustré en 2023 dans une étude de l’institut Sotomo, commandée par la NZZ am Sonntag puis relayée de toute part. Les conclusions: plus d’une femme sur deux âgée de 18 à 29 ans déclare se positionner à gauche, tandis que près d’une moitié (43%) d’hommes file de l’autre côté. Il y a une dizaine d’années, ce clivage entre des préoccupations de genre, écologiques et sociales côté féminin et une préférence pour le libéralisme économique et la restriction à l’immigration côté masculin était moindre. On juge parfois ce phénomène vieux comme le monde, mais les chiffres tendent tout de même à indiquer une accentuation substantielle.

Le clivage semble élargi au monde occidental. Selon des données recensées par le Financial Times, les Américaines de 18 à 30 ans sont de 30 points de pourcentage plus libérales (au sens sociétal américain) que les jeunes hommes de la même tranche d’âge. La statistique est la même en Allemagne, et quasiment similaire au Royaume-Uni. Alors que les pistes d’explications de ce phénomène sont rares et vagues, Le Regard Libre est allé récolter les sons de cloches de deux parfaits contre-exemples de cette tendance.

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Marie-Bertrande Duay, présidente des femmes UDC romandes, est également à la tête de la section martignéraine du parti. Elle vient d’ailleurs d’être la première personnalité de l’UDC élue à l’exécutif de cette commune de tout temps dirigée par les radicaux. Face à elle, Hugo Clémence est député socialiste au Grand conseil neuchâtelois, vice-président du parti à la rose de ce même canton et collaborateur parlementaire du sénateur Baptiste Hurni, à Berne. Les deux vingtenaires constatent effectivement le phénomène de la polarisation homme-femme dans leur vie politique et privée respective, mais l’expliquent de manière bien différente.

La perception d’inégalités

Selon Hugo Clémence, «si l’on ne vit pas les inégalités salariales, et autres réalités globalement patriarcales en Suisse, on a beaucoup moins tendance à se sentir impliqué à gauche». Problème: on ne constate pas les inégalités de genre en Suisse de part et d’autre de l’échiquier politique, tant s’en faut. Marie-Bertrande Duay voit l’égalité comme un acquis dans le pays aujourd’hui.

«Ce clivage existe parce que la gauche instrumentalise toujours le droit des femmes, en organisant des grèves, en prétendant que les femmes sont persécutées en Suisse, et qu’elles vivent dans une société inégale», avance l’élue UDC. Cette négation des inégalités de genre en Suisse demeure le plus souvent portée par la gent masculine. Plus de la moitié des hommes juge que les deux sexes sont globalement traités de manière égale dans la société suisse, contre moins d’une femme sur quatre selon le sondage «Comment va la Suisse» 2023 réalisé par l’institut gfs.bern pour la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR).

Cela interroge sur le vécu qui a forgé l’opinion de nos deux «exceptions statistiques». Hugo évoque un rapport personnel aux inégalités. «Le racisme que j’ai subi a été l’une des causes principales de la constitution de mon vouloir politique, explique le jeune homme.» Marie-Bertrande n’a pas eu ce problème, même s’il a également été question de racisme dans sa vision des partis. «A 14 ans, je n’aimais pas l’UDC, je pensais que c’était un parti raciste», déclare la Valaisanne. Elle s’est donc d’abord mieux retrouvée du côté de l’ex-Parti démocrate-chrétien (devenu Le Centre), avant de changer progressivement d’avis sur le parti agrarien.

Le facteur universitaire

Le légèrement plus haut niveau d’étude des femmes a souvent été évoqué dans la presse comme un facteur explicatif du phénomène. Le socialiste y voit une conséquence indirecte. «Je ne pense pas que ce soit parce que les femmes sont plus éduquées qu’elles vont se diriger vers tel ou tel parti. En revanche, je pense que le fait que les femmes peuvent avoir un haut niveau d’étude et, malgré tout, rester à un salaire et un niveau de responsabilité inégal à celui des hommes est encore une cause d’inégalité, qui fait se tourner vers des partis qui défendent l’égalité.»

La jeune UDC n’y voit pas une cause satisfaisante. «Les personnes les plus stupides que j’ai rencontrées de ma vie, c’était sur les bancs universitaires. Beaucoup ne sont pas dans le concret, mais dans la théorie. Je pense que les femmes qui ne sont pas allées à l’université ont tendance à être à droite.»

Les universités romandes sont-elles des «fabriques de militants de gauche», comme le formulait en mai la journaliste Laure Lugon dans son enquête pour Le Temps? Hugo s’inscrit globalement en faux, mais nuance pour certaines filières. «Sans doute que lorsqu’on étudie les sciences humaines et sociales, les questions de migration, d’études de genre, on va développer une sensibilité plus forte à ces questions. Cela fait partie de la réponse, mais je n’en ferais toutefois pas un facteur déterminant.» En 2023, la proportion de femmes en sciences humaines et sociales était d’environ 65% dans les universités suisses, contre environ 50% pour le droit.

Pour Marie-Bertrande, «l’université a globalement toujours été connue pour être un monde de gauche». Toutefois, loin d’avoir exercé sur elle une influence significative, cet univers l’aurait plutôt confortée dans ses convictions: «Je sais d’où je viens, je suis valaisanne, catholique, conservatrice et patriote.»

Une différence d’empathie?

L’influence de l’environnement social sur les idées politiques apparaît évidente. D’autres facteurs doivent néanmoins être pris en compte. «Le Conseil fédéral en 2011 était majoritairement féminin, les politiques étaient différentes, plus sociales, estime Hugo. Comme a pu le dire Doris Leuthard, sans cette majorité féminine, on n’aurait jamais pu sortir du nucléaire. Je pense donc qu’il y a en effet une partie inhérente au sexe dans ce clivage, mais cela reste construit, et non inné.» Et le Neuchâtelois d’ajouter: «Probablement qu’il y a davantage d’individualisme chez les hommes que chez les femmes.»

La Valaisanne le rejoint: «Je pense en effet que les femmes ont en général plus d’empathie, probablement en vertu du sentiment maternel. Mais je ne pense pas que cela se traduise en politique. Si je prends l’exemple de l’UDC [ndlr: qui présentait 25% de femmes sur ses listes lors des élections fédérales de 2023], sur beaucoup de sujets, on veut soutenir les plus démunis. Même si nous estimions que la votation sur la 13e rente n’était pas optimale, nous estimions qu’il s’agissait tout de même d’un geste d’empathie envers nos anciens.» Les idées ont le dernier mot.

Ecrire à l’auteur: jean.friedrich@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N° 111).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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